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De la DRM à chef d’état-major de l’armée de Terre, le général Jacques Langlade de Montgros sort de l’ombre

Pierre SAUVETON
30 juin 2026 7 Mins de lecture

Il est arrivé dans un service en crise et en repart avec une institution transformée. Quand le général Jacques Langlade de Montgros prend la tête de la Direction du renseignement militaire (DRM) en avril 2022, le contexte est pour le moins particulier. Son prédécesseur, le général Éric Vidaud, vient d’être remercié par le chef d’état-major des armées (CEMA) après moins de sept mois en poste. La cause officielle : la DRM n’a pas su prédire l’ampleur de l’invasion russe en Ukraine déclenchée six semaines plus tôt, le 24 février.

En interne, les esprits sont plus nuancés. La direction avait bien suivi la montée en puissance du dispositif militaire russe autour de l’Ukraine, mais n’avait pas tranché sur l’intentionnalité politique de Vladimir Poutine ; ce qui relevait davantage de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Eric Vidaud a surtout payé une relation difficile avec le CEMA. Peu importe : c’est dans ce contexte de remise en question que Langlade de Montgros débarque.

Remettre les analystes au plus près du terrain

Il a 52 ans et sort d’un commandement en République centrafricaine, à la tête de la mission de formation de l’Union européenne (EUTM), où il a vu Wagner à l’œuvre de très près ; tentant de débaucher les soldats centrafricains que l’EUTM formait, au point de contraindre l’Union européen à suspendre ses activités en décembre 2021. Il connaît donc la méthode, les ambitions et les limites de la société militaire privée (SMP) russe bien avant qu’elle ne fasse la une des journaux. Sa définition du métier qu’il s’apprête à exercer tient en quelques mots, qu’il répétera tout au long de son mandat : « Réduire l’incertitude dans un monde de dissimulation. »

La première décision structurante de son mandat intervient cinq mois après sa nomination. Le 1er septembre 2022, il lance une réorganisation interne qu’il qualifie lui-même de « big bang ». La DRM abandonne son organisation en silos, où recherche et analyse fonctionnaient de manière dissociée, pour adopter une structure matricielle articulée en plateaux géographiques et thématiques. Sept entités autonomes, chacune pilotant son propre cycle du renseignement de bout en bout, avec ses capteurs, ses analystes et ses partenaires.

L’idée est simple à formuler, difficile à tenir dans la durée : rapprocher ceux qui collectent l’information de ceux qui l’interprètent. Réduire les délais, gagner en profondeur analytique, et, détail qui compte : redonner du sens au travail quotidien de chaque agent. « Il y avait jusqu’à présent une dissociation entre la recherche et l’analyse, il y a désormais intégration des deux ». Résultat, deux ans plus tard : « Plus personne n’imagine fonctionner autrement » explique-t-il dans Esprit Défense début 2025. C’est peut-être le meilleur indicateur qu’une réforme a pris, quand les résistances d’hier semblent déjà lointaines.

Cette réorganisation traduit une philosophie du renseignement que l’ancien commandant « rouge et bleu » du 1er Régiment de hussards parachutistes (1er RHP) porte depuis le début : le cycle doit être court, le retour vers les capteurs doit être rapide, et chaque plateau doit entretenir une relation vivante avec les unités de la fonction interarmées du renseignement (armée de Terre, marine, armée de l’Air et de l’Espace), commandement des opérations spéciales (COS), commandement cyber (COMCYBER), commandement de l’Espace (CDE). La DRM n’est pas une tour d’ivoire analytique : elle est le chef de file d’un écosystème.

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Du Sahel à Moscou

La deuxième transformation est peut-être la plus profonde, parce qu’elle touche à l’identité même du service. Avant 2022, la DRM était avant tout tournée vers la menace terroriste sahélienne. Une décennie de Barkhane avait orienté capteurs, linguistes, partenariats et cultures internes en conséquence. En avril 2023, il dit aux députés ce que peu osent formuler : « Nous sommes passés d’un renseignement prioritairement tourné vers la chasse aux terroristes sahéliens à une recherche du renseignement principalement centrée sur le compétiteur russe. Je ne vous surprends pas, mais il s’agit en réalité d’une évolution considérable. »

Considérable, en effet. Basculer vers un compétiteur étatique de haute intensité demande autre chose : des linguistes russes, des experts de la doctrine militaire soviétique et post-soviétique, une connaissance fine des systèmes d’armes, des accès humains reconstruits à l’Est après des décennies d’inattention. Il l’a fait, en assumant les renoncements que cela impliquait : « Ces priorités s’accompagnent de renoncements assumés, afin d’éviter toute dispersion de l’effort ». Cette honnêteté intellectuelle tranche avec la tendance institutionnelle à lisser les capacités réelles derrière des formules rassurantes.

Sur le dossier ukrainien, le travail a été constant et rigoureux. Lors de son audition à huis clos en juillet 2023, il livre une analyse d’une densité remarquable sur la contre-offensive ukrainienne. Il insiste notamment sur l’absence de toute arme décisive susceptible de renverser le cours d’un conflit d’attrition : « Il n’existe pas d’arme magique, de game changer, de silver bullet permettant d’inverser le cours de la guerre du jour au lendemain. » Une formule qu’il décline en plusieurs variantes tout au long de son mandat, comme pour corriger, à chaque fois, un optimisme médiatique qu’il juge déconnecté de la réalité du terrain. Il y ajoute une métaphore qu’il affectionne : « J’évoque toujours la métaphore de deux boxeurs sur un ring s’épuisant coup après coup, sans que l’on sache lequel s’effondrera en premier. »

Il insiste aussi sur un enseignement structurant que le conflit ukrainien impose à la réflexion stratégique française : le retour en force du fait nucléaire. « La montée en puissance capacitaire de plusieurs États dotés, l’usage de la totalité du spectre stratégique par des acteurs comme la Russie, combinant les domaines nucléaires, conventionnels et hybrides – une dialectique qu’on n’avait plus vue depuis la guerre froide », liste-t-il dans la revue Esprit Défense. Pour la DRM, c’est une priorité de recherche absolue, en lien direct avec la crédibilité de la dissuasion française.

L’IA comme bouée de sauvetage

La troisième transformation engagée sous son mandat est numérique. Le programme Artemis.IA – plateforme d’intelligence artificielle destinée à croiser et capitaliser l’ensemble des données collectées par la DRM et les unités de la fonction interarmées – est le projet le plus structurant de la fin de son mandat. Le saint-cyrien (promotion Général Delestraint) en fait sa priorité pour 2025 : « La seule priorité que j’ai fixée à la DRM cette année est de réussir le début de l’utilisation opérationnelle d’Escrim », le nom de l’application déployée sur la plateforme Artemis.

L’enjeu est considérable. La DRM collecte des volumes d’information que ses analystes ne peuvent plus traiter manuellement. « Le principal défi auquel nous sommes confrontés est de contenir l’écart croissant entre le volume de données recueillies et le volume de données exploitées », reconnaît-il devant les parlementaires. L’intelligence artificielle (IA) doit combler cet écart, non pas en remplaçant le jugement humain, mais en triant et en signalant les anomalies.

Il illustre l’intérêt de cette capitalisation sur le temps long par un exemple concret : en novembre 2022, quand un missile S-300 s’écrase en Pologne et que la question « le territoire de l’Otan a-t-il été attaqué ? » remonte en urgence vers le Président de la République, la DRM répond en quelques heures – grâce à un travail méthodique d’identification des batteries sol-air d’Europe de l’Est accumulé pendant des années. « De la capitalisation sur le temps long des services de renseignement dépend la capacité à produire du renseignement en un temps très court », résume-t-il. Pas de raccourci possible.

Finir la guerre des services

Un autre chantier, moins visible mais tout aussi important, concerne la relation avec la DGSE. La guerre des services qui a opposé, au fil des années, DRM et DGSE – chacune soupçonnant l’autre de vouloir empiéter sur son périmètre – a laissé des traces durables. Durant son mandat, la relation se stabilise sur une logique de complémentarité assumée et clairement formulée : à la DRM, les conflictualités armées, les capacités militaires et les groupes armés ; à la DGSE, les champs politique, économique et technologique. « Nous maintenons volontairement une frange de recouvrement pour éviter les trous dans la raquette », précise-t-il ; une formule qu’il emploie dès son arrivée en juillet 2022, preuve que la clarification des périmètres a été une priorité constante.

En pratique, les deux maisons se sont réorganisées à peu près en même temps – la DRM le 1er septembre 2022, la DGSE le 1er novembre. Un dialogue quotidien s’est établi entre les plateaux de la DRM et les centres de mission de la DGSE. C’est discret, peu spectaculaire, mais précisément ce genre d’interopérabilité silencieuse qui fait la qualité d’un appareil de renseignement.

Quatre ans à lire l’adversaire, désormais à le préparer

En quatre ans, Langlade de Montgros aura conduit une triple transformation – organisationnelle, stratégique, numérique – dans un service qui en avait besoin, dans un contexte géopolitique qui l’exigeait. Il laisse à la DRM une organisation qui fonctionne, un outil numérique en cours de pleine montée en puissance, et une culture du multi-sources qu’il a inlassablement défendue. « C’est bien le renseignement multi-sources, issu du croisement d’informations d’origines différentes, qui permet d’élever le niveau de certitude des appréciations que je fournis », expliquait-il devant les parlementaires en 2023. L’image seule ne suffit pas, l’humain seul ne suffit pas, l’électromagnétique seul ne suffit pas. C’est le croisement qui fait la robustesse.

Il laisse enfin quelque chose d’immatériel mais d’essentiel : une conception de ce que le renseignement militaire peut faire – et ne peut pas faire. Ni oracle, ni armée de l’ombre toute-puissante. Juste cette formule, qu’il a répétée à chaque occasion : « Réduire l’incertitude dans un monde de dissimulation. » Elle vaut pour le renseignement. Elle vaudra aussi pour le commandement.

C’est avec ce bagage qu’il va prendre maintenant la tête de l’armée de Terre, succédant au général Pierre Schill, à compter du 26 juillet. Le renseignement était sa mission. Le commandement est désormais sa responsabilité. Pour un officier qui a passé quatre ans à comprendre l’adversaire avant de l’affronter, la transition n’est peut-être pas si éloignée qu’il y paraît.

Photo © Ministère des Armées

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