Il y a une image qui résume à elle seule l’absurdité de la situation. Il y a quelques semaines, des Rafale de l’armée française décollaient des Émirats Arabes Unis pour abattre des drones Shahed iraniens. Coût du missile MICA utilisé pour l’interception : entre 600 000 et 700 000 euros. Coût estimé du Shahed abattu : entre 20 000 et 50 000 dollars. Un rapport de un à vingt, au bas mot. C’est précisément face à cette équation intenable que des anciens ingénieurs de MBDA – Simon Calonne et Florian Audigier – ont décidé de claquer la porte du leader européen du missile pour tenter quelque chose de radicalement différent.
Fondée en 2025, EGIDE a levé huit millions d’euros en mars dernier auprès des fonds Expeditions, Eurazeo et Heartcore Capital, une belle mise de départ pour une société de six mois à peine. L’ambition affichée est claire, presque provocatrice : proposer les performances d’un missile pour environ dix pour cent de son coût. Le premier intercepteur de la gamme, baptisé Argès, du nom d’un cyclope forgeron de la foudre de Zeus, est conçu pour abattre des drones de type Shahed dans 80% des cas, à une portée de 10 kilomètres et jusqu’à 6 000 mètres d’altitude. « On n’est pas sur du 95% d’interception comme peut le faire un missile MBDA, mais on essaie d’avoir du 80% avec des systèmes complètement autonomes », précise Simon Calonne, rencontré à Eurosatory.
Quand le high end devient une impasse
Le point de départ d’EGIDE n’est pas une intuition marketing. C’est un constat technique forgé au fil de cinq années passées chez le missilier européen MBDA. « C’est une très belle entreprise pour commencer une carrière. J’ai appris énormément de choses là-bas, et je ne suis pas sûr qu’il y ait beaucoup d’autres entreprises dans le monde où l’on puisse atteindre un tel niveau de technicité », reconnaît Simon Calonne. Mais justement, ce niveau d’excellence a un prix, et ce prix devient insoutenable quand on l’oppose à des adversaires capables de produire des milliers de drones kamikazes à la chaîne.
Le modèle économique du grand industriel de défense repose sur la rareté et la précision absolue. Un missile sol-air du haut du spectre se fabrique en très petites séries, pour plusieurs millions d’euros l’unité, avec une garantie d’interception supérieure à 90%. Ce modèle, aussi respectable soit-il, s’oppose frontalement à la réalité des conflits actuels. En Ukraine, les essaims de drones Shahed iraniens et Geran russes saturent les défenses aériennes et frappent les infrastructures civiles. Au Moyen-Orient, lors du conflit avec l’Iran (Epic Fury), les bases françaises aux Émirats et les installations militaires américaines de la région ont été directement visées.
« Il y a une dissonance profonde entre ces deux modèles industriels et économiques, qui fait qu’aujourd’hui les grands industriels ont beaucoup de mal à les faire coexister », résume l’entrepreneur. Ils ont donc intérêt à s’appuyer sur des acteurs comme EGIDE pour accélérer ces développements, et EGIDE à s’appuyer sur eux pour produire en très grande quantité. Une complémentarité assumée, qui explique d’ailleurs pourquoi MBDA regarde le projet avec bienveillance et maintient des échanges réguliers avec l’équipe.
La revanche du composant civil
La clé du pari industriel d’EGIDE tient en une phrase : utiliser au maximum les technologies du monde civil, qui ont connu une progression spectaculaire ces dernières années. « Nous avons créé EGIDE avec l’idée qu’on pouvait aujourd’hui s’appuyer sur des composants civils pour fabriquer des systèmes d’armes complexes. La performance des technologies civiles a fortement progressé, notamment dans l’automobile grâce aux voitures autonomes, mais aussi dans les calculateurs grâce à tous les sujets liés à l’intelligence artificielle (IA) », explique Simon Calonne. Les capteurs, les moteurs électriques, les cartes de calcul : autant de briques technologiques matures, produites en millions d’exemplaires, donc naturellement bon marché.

Concrètement, EGIDE envisage de sous-traiter une partie de sa production électronique à des EMS, ces sous-traitants spécialisés en fabrication électronique à grande échelle qui travaillent aujourd’hui pour l’électronique grand public, des machines à laver aux cafetières connectées, et non pour l’industrie de défense. « On a des discussions avec des gens qui sont capables de passer de quelques centaines d’unités par an à cent mille unités par an, dans des conditions vraiment très compétitives, là où on développait dans ma précédente carrière des équipements spécifiques arrivant à des coûts extrêmement élevés », confirme-t-il. Le modèle Renault–Turgis & Gaillard, qui a fait appel à un sous-traitant automobile pour produire du matériel militaire, est également regardé avec intérêt.
Il y a toutefois une exception notable à cette logique de civilianisation : la charge militaire. Là, pas de raccourci possible. C’est d’ailleurs le composant sur lequel la réduction de coût a été la plus difficile à tenir. « C’est la capacité à avoir une charge qui soit à la fois performante, avec un niveau de fiabilité compatible des normes des armées occidentales, tout en ayant un facteur de coût qui tient pour une production en masse », détaille l’industriel. L’objectif n’est pas de simplement neutraliser un Shahed, mais bien de faire détoner sa charge embarquée. Un premier tir a déjà été réalisé avec succès. « On a réussi à montrer qu’on est capable de percer le blindage métallique autour de la chaîne. Maintenant, il faut faire une mise à feu complète », indique-t-il.
La conception de l’Argès n’est d’ailleurs pas celle d’un drone auquel on aurait greffé une charge après coup. « On part de la cible à abattre, on dimensionne et on conçoit la charge militaire pour détruire cette cible, et après on conçoit tout le vecteur autour pour avoir une mission remplie, en cohérence avec les portées et les vitesses envisagées. On n’est pas dans quelque chose où on fait voler très vite un drone et on lui ajoute une charge militaire », insiste Simon Calonne. Une distinction qui peut sembler subtile, mais qui est au coeur de la philosophie de la startup.
Ne pas tout attendre de la commande publique
Sur le plan industriel, les ambitions sont claires et progressives. Quelques centaines d’unités par an en 2027, quelques milliers en 2028, et potentiellement dix mille à plus long terme. « Sur le vecteur pur, arriver à dix mille, je pense que c’est parfaitement faisable. Sur un vecteur avec intégration de charge, c’est un vrai challenge », concède-t-il. La charge reste le point de friction principal, notamment sur le plan réglementaire, ce qui pourrait conduire EGIDE à s’appuyer sur des installations industrielles existantes, en France ou ailleurs en Europe.
Sur la question de la commande publique, Simon Calonne se montre lucide, sans amertume. « Je pense qu’il ne faut pas tout attendre de la commande publique telle qu’elle a été pendant les 30 dernières années. On est davantage aujourd’hui dans une politique de l’offre. » La démarche d’EGIDE vis-à-vis de la Direction générale de l’armement est à cet égard révélatrice : « On fait un système, on montre qu’il a un niveau de performance compatible avec ce qu’attendent les armées, et on espère qu’elles en achètent une fois que le système est démontré. Ce qu’on demande à la DGA, c’est de nous accompagner dans ce passage à l’échelle industrielle. »
Pour financer cette montée en puissance, EGIDE prévoit de retourner frapper à la porte des investisseurs dès 2027, avec une levée cible de 30 à 50 millions d’euros. La startup entend localiser sa production en France « si possible », mais avec une ligne claire : si le premier contrat significatif arrive d’Europe plutôt que de Paris, la capacité de production suivra la géographie du client. « Si le premier contrat n’est pas français mais européen, ce sera peut-être une capacité de production européenne », avertit Simon Calonne. La Pologne, le Danemark et les pays baltes sont déjà dans le viseur.
La ruée européenne vers le drone intercepteur
EGIDE n’évolue pas dans un vide concurrentiel. En France, Harmattan AI (Gobi), Alta Ares (X-Lock) et Asterodyn (AST 78) développent elles aussi des intercepteurs de drones. Outre-Rhin, Tytan Technologies (EOS) et Helsing (HX-2), spécialisée dans l’IA de défense et qui a levé plusieurs centaines de millions d’euros, illustrent l’ampleur des moyens mobilisés outre-Rhin. En Lettonie enfin, Origin Robotics et son intercepteur Blaze, dont la France vient de commander 150 unités, complètent ce tableau d’une concurrence européenne qui s’est considérablement densifiée en deux ans.
« Il y a effectivement beaucoup d’acteurs sur ce marché, qui font du bruit, mais l’armée française tire toujours des MICA contre les Shahed. Aujourd’hui, aucune solution n’est vraiment déployable à grande échelle », tranche Simon Calonne. Pour se différencier, Egide ne mise pas uniquement sur l’Argès. La startup développe en parallèle Stéropès, du nom du cyclope forgeur d’éclairs et frère d’Argès, un intercepteur de courte portée destiné à couvrir le bas du spectre de la menace drone, des FPV aux petits engins furtifs à basse altitude. Une famille d’intercepteurs qui commence à prendre forme.
Les prochains mois seront déterminants. EGIDE prévoit un essai en vol à vitesse significative avant fin juillet, une première interception réelle en octobre, et la livraison d’une dizaine d’engins à la DGA avant fin 2026. Le calendrier est serré, d’autant que la startup n’a pas encore mis les pieds en Ukraine pour confronter son système aux retours des opérateurs sur le terrain. Tout repose pour l’instant sur des tests en conditions contrôlées. Simon Calonne en est conscient : « On veut être sûrs d’être capables de détruire un Shahed dans des conditions nominales avant d’envisager des conditions de combat. » Une prudence méthodologique compréhensible, mais qui laisse entière la question de l’adaptation au chaos du champ de bataille réel.
Il n’empêche : la lecture des limites structurelles des grands industriels est lucide, la maîtrise technique héritée de MBDA est réelle, et la volonté de réconcilier performance opérationnelle et soutenabilité économique répond à un besoin criant. Dans un monde où la menace drone se démocratise à grande vitesse, l’équation mérite d’être tentée.
Image d’Argès en couverture © EGIDE
