En deux jours, Renault et Thales ont transformé une discrète coopération en démonstration de force. Lundi 15 juin, les deux groupes dévoilaient à Eurosatory le 4 Troop, un véhicule tactique pensé comme un poste de commandement mobile. Le lendemain, ils signaient un second accord, cette fois pour produire en série Toutatis, une munition téléopérée (MTO). Deux annonces, un même fil conducteur : marier le savoir-faire militaire de Thales à la puissance industrielle de Renault, au service d’une filière de défense française.
4 Troop, l’intelligence de Thales sous le capot de Renault
Première pièce du dispositif, le 4 Troop répond à une demande précise de la Direction générale de l’armement (DGA). « Certains postes de commandement actuels, coûteux, peu ergonomiques, ont parfois un côté très artisanal », reconnaît Ombeline Suzanne, directrice des projets spéciaux chez Renault Group. L’idée consiste donc à intégrer nativement les technologies de Thales dans l’architecture électronique d’un véhicule de série, plutôt que d’empiler tant bien que mal des instruments dans une voiture.
Présenté en version hybride à quatre roues motrices, ce « véhicule civil multirôles » (VCMR) embarque les briques numériques de l’environnement SCORPION, le réseau de combat collaboratif des forces terrestres. Communications sécurisées, connectivité tactique, coordination multicapteurs : grâce à la Combat Digital Platform de Thales, l’engin devient un véritable centre de commandement capable de manœuvrer tout en pilotant l’action. Mieux, il traite un grand volume de données et coordonne drones aériens et robots terrestres, le tout appuyé par des outils d’aide à la décision dopés à l’intelligence artificielle (IA).

Sa polyvalence séduit. Reconnaissance, escorte, soutien logistique, surveillance de zones sensibles ou évacuation de blessés : le 4 Troop s’adapte aux missions, en France comme en opérations extérieures (OPEX). Son système Vehicle-to-Load (V2L) lui permet même d’alimenter directement des équipements électriques sur le terrain. Et parce qu’il repose sur des plateformes civiles éprouvées, déclinables du SUV à l’utilitaire, le véhicule promet un déploiement rapide à coût maîtrisé, avec un atout supplémentaire : les forces armées pourront s’appuyer sur le réseau après-vente de Renault pour la maintenance. De quoi intéresser l’armée de Terre, qui développe ses « escadrons de drones de chasse » et son projet d’unité robotisée Pendragon.
Toutatis, mille drones par mois en ligne de mire
Le lendemain, changement d’échelle. Avec Toutatis, Renault et Thales ne parlent plus d’un prototype unique mais d’une production de masse. Conçue pour les conflits de haute intensité, cette munition rôdeuse de courte portée mesure environ un mètre, emporte une charge explosive de l’ordre du kilo et atteint 180 km/h. Elle vole une trentaine de minutes sur une dizaine de kilomètres, résiste au brouillage électromagnétique et embarque une tête militaire interchangeable selon la mission. Un soldat peut la lancer depuis l’épaule, mais elle se déploie aussi depuis un véhicule de combat, un avion ou un navire, et sait opérer en essaim. L’opérateur humain, lui, garde la main sur la décision de tir.

Là encore, l’apport de Renault tient à l’industrialisation. Thales le reconnaît volontiers : pour produire vite et en quantité, le constructeur était mieux placé. « On s’est assez rapidement tournés vers le groupe Renault », confirme Patrice Caine, PDG de Thales, qui salue une complémentarité « parfaite ». Ensemble, les deux partenaires ont entièrement repensé l’ingénierie du drone, conçu à l’origine avec la PME française Aeromapper. Résultat : 20 % de pièces et 40 % de fixations en moins, selon François Provost, directeur général de Renault. L’objet devient ainsi plus simple, moins cher, et plus rapide à fabriquer.
Les ambitions chiffrées donnent la mesure du projet. La production pourrait démarrer dès 2027, à raison de 1 000 exemplaires par mois la première année. Et le constructeur se dit prêt à pousser bien plus loin : « À 10 000 par mois, on serait capable de répondre très rapidement », assure François Provost. Le site de fabrication reste toutefois à désigner, même si Renault garantit une production en France, avec des composants français ou européens, et sans embauches dédiées.
Défense oui, mais pas plus de 5 %
Ces deux annonces marquent une étape importante pour un constructeur longtemps prudent. Toutatis constitue déjà son troisième partenariat dans l’armement, après le grand drone Chorus, fabriqué avec Turgis & Gaillard dans l’usine du Mans, et le 4 Troop. Un robot terrestre développé avec Arquus pourrait bientôt s’y ajouter. Pour autant, François Provost répète sa ligne : « Renault ne devient pas un industriel de la défense », mais collabore et apporte sa valeur ajoutée.
Cette retenue n’a rien d’anodin. L’État détient 15 % du capital, et c’est bien le ministère des Armées qui a sollicité le groupe, dès 2024, dans le cadre du pacte drones. Renault a donc avancé prudemment, exigeant la garantie que ces projets ne fragiliseraient pas son cœur de métier. D’où un plafond informel : la défense ne dépassera pas 5 % du chiffre d’affaires, histoire de rassurer les investisseurs et de préserver l’image grand public de la marque.
Et Renault est loin d’être un cas isolé. Faute de réarmer assez vite par les canaux traditionnels, l’Europe se tourne vers la puissance industrielle du civil : Porsche, Volkswagen et Mercedes ont déjà engagé leurs propres incursions. En reliant un véhicule de commandement intelligent à un drone produit à la cadence automobile, Renault et Thales esquissent un modèle inédit. Et si le pari réussit, l’usine automobile comptera demain autant que l’arsenal. Une histoire qui en rappelle une autre : il y a un siècle déjà, les chaînes Renault tournaient pour le front, des obus au char FT.
Photo © Motoring Research