Le 14 avril dernier, le général Jérôme Bellanger s’est présenté devant la Commission de la défense nationale et des forces armées pour défendre l’actualisation de la loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030. Le chef d’état-major de l’armée de l’air et de l’espace (CEMAAE) arrivait avec un agenda chargé et un contexte opérationnel qui n’appelait pas à la modestie : quelques semaines plus tôt, des aviateurs français défendaient le ciel du Proche et du Moyen-Orient, des Rafale assuraient la police du ciel dans les pays baltes, et l’opération américaine Absolute Resolve au Venezuela, mais aussi Epic Fury en Iran, venaient de démontrer, par l’exemple, ce que la puissance militaire aérospatiale intégrée peut accomplir. Pour une armée qui se revendique du même modèle, l’enseignement était aussi un aiguillon.
La troisième dimension au cœur des conflits
« Nous devons aujourd’hui donner force au droit dans un monde où le champ de la conflictualité s’est à la fois intensifié sous le seuil nucléaire et élargi bien au-delà des domaines traditionnels. » Ce genre de formule, on l’a entendue souvent depuis 2022. Mais comme disait le philosophe allemand Hegel, « l’histoire du monde n’est pas le terrain du bonheur », et les semaines précédentes avaient été suffisamment éloquentes pour que le CEMAAE n’ait pas à forcer le trait.

L’accélération dont parle le général Bellanger s’est illustrée concrètement ces 12 derniers mois, au Venezuela, en Iran, en Inde et au Pakistan, avec des engagements où la puissance militaire aérospatiale a joué un rôle central. L’opération Absolute Resolve au Venezuela, conduite en février 2026, en est l’exemple le plus frappant. En cinq heures, entre le déclenchement de l’opération et le retour des avions, un raid massif avait permis d’infiltrer et d’exfiltrer les forces spéciales chargées de capturer Nicolas Maduro, sans aucune perte. La recette : un renseignement complet fourni dans le temps long par des capteurs aériens, drone et spatiaux, une dispersion des moyens en toute discrétion, et une neutralisation des défenses sol-air combinée à des frappes ciblées.
Cette démonstration a toutefois ses limites, que le CEMAA a tenu à souligner lui-même : « la puissance militaire aérospatiale est centrale et offre une capacité indéniable d’entrée en premier, elle ne se suffit pas à elle-même : l’approche doit être interarmées, multi-milieux et multi-champs (M2MC). » La troisième dimension ne gagne pas seule. Elle ouvre la voie.
Gagner du temps pour ne pas en perdre
Si l’audition du général Bellanger avait un fil rouge, c’était bien cette notion de tempo. Il y est revenu à plusieurs reprises : « dans le combat aérien, la maîtrise du tempo est essentielle. Si vous engagez votre manœuvre initiale quelques secondes trop tard, c’est l’intégralité du mouvement sur l’heure qui suit que vous subirez. Dans la guerre comme dans la manœuvre, le temps est un multiplicateur de forces. Mal exploité, il devient un facteur de vulnérabilité. »
Maîtriser le tempo, selon lui, recouvre quatre réalités distinctes. C’est d’abord adapter les capacités au rythme de la guerre plutôt qu’au rythme des programmes ; ce qui suppose des architectures nativement ouvertes, modifiables au jour le jour comme on l’a fait avec la rénovation à mi-vie des Mirage 2000D. Ensuite, surmonter le défi du high-low mix, cet équilibre impossible entre armements de haute technologie et armes de saturation bon marché. Parfois aussi, consentir à une moindre performance au profit de la masse : le choix incrémental sur le programme spatial EGIDE, avec les démonstrateurs YODA et PALADIN, en est l’illustration. Et c’est enfin savoir renoncer : le C-130H, dont les coûts d’exploitation ne sont plus tenables, sera abandonné. L’Eurodrone, qui accuse déjà cinq ans de retard, est explicitement « réinterrogé ».
Ce dernier point mérite qu’on s’y arrête, même si le CEMAAE n’est pas le premier à le dire publiquement. L’ex-ministre des Armées, Sébastien Lecornu, avait ouvert la voie dès octobre 2024 devant les sénateurs, pointant un drone qui risquait de ne plus être « d’actualité du point de vue opérationnel » à sa livraison. En juin 2025, il avait demandé aux armées de mettre à jour leur expression de besoin sur les programmes qui « prennent du temps à se terminer ». Jérôme Bellanger lui-même avait déjà exprimé des réserves similaires devant les sénateurs : un appareil conçu sur des spécifications vieilles de dix ans, des infrastructures de déploiement colossales, et une comparaison difficile à soutenir face à des alternatives françaises plus légères comme l’Aarok. Cette fois-ci, devant les députés, il n’a pas tourné autour du pot.
Au Moyen-Orient, nos aviateurs ont répondu présent
L’actualisation de la LPM consacre plus de 1,6 milliard d’euros supplémentaires à la défense aérienne, en sus des 5 milliards déjà prévus par la LPM initiale. Le périmètre couvert est vertigineux. Le chef d’état-major de l’armée de l’Air et de l’Espace a été précis : de la menace du mini-drone chinois DJI au missile balistique de théâtre (MBT), en passant par le drone Shahed et le chasseur russe Su-57. Ce continuum se traduit concrètement par l’accélération des livraisons de SAMP/T NG (dix systèmes prévus), l’acquisition de neuf systèmes VL-MICA pour un dispositif bicouche, et sept systèmes d’artillerie antiaérienne RapidFire de 40 millimètres.
Sur la lutte anti-drones (LAD), le CEMAAE a refusé la simplification du coût-comparé entre le missile et le drone qu’il neutralise : « il ne faut pas s’arrêter à la comparaison entre le coût d’un missile et celui du drone qu’il neutralise, mais bien considérer les conséquences si ce dernier venait à s’abattre sur une tour de contrôle et causer plusieurs décès. » Le modèle défensif doit évoluer. À ce stade, il repose sur une combinaison de brouilleurs, d’armes à énergie dirigée et de drones anti-drones ; complétée par la capacité de dispersion des moyens sur le territoire national ou à l’étranger, via le concept d’Agile Combat Employment (ACE).
Sur les résultats opérationnels au Proche et Moyen-Orient, Jérôme Bellanger n’a pas détaillé les chiffres. Il a tiré trois enseignements : « premièrement, je me rends compte que nous sommes prêts. Deuxièmement, nos organisations sont finalement très agiles : nous arrivons à nous reconfigurer sous le feu. Troisièmement, nous disposons de systèmes d’armes et de missiles en tout point remarquables. » Les MICA ont fonctionné, la défense sol-air aussi. Ça fait longtemps que l’armée de l’Air et de l’Espace n’avait pas eu l’occasion de le vérifier dans ces conditions.
Des Rafale en surnombre d’activité
Le standard F5 du Rafale concentre à lui seul plusieurs enjeux qui dépassent la simple modernisation d’un avion. Le général Bellanger l’a formulé comme un « jalon essentiel » : porteur du futur missile nucléaire aéroporté ASN4G, première marche technologique vers le NGF, et vecteur d’une capacité de suppression des défenses aériennes ennemies grâce au missile SEAD Stratus dont l’horizon est fixé à 2035.
Pour le CEMAAE, la priorité est là : « disposer d’un Rafale F5 au plus haut de ses capacités, ce qui implique un nouveau moteur, des réservoirs conformes, mais surtout de la connectivité. » Connectivité. Ce mot est revenu tout au long de l’audition, et ce n’est pas un hasard. La connectivité, c’est ce qui permet à un avion de combat de ne pas opérer en vase clos ; de partager sa situation tactique avec des drones qui l’accompagnent, de recevoir du renseignement en temps réel, de coordonner ses frappes avec d’autres plateformes alliées. Sans elle, le Rafale F5 reste un très bon avion. Avec elle, il devient autre chose.
Plusieurs parlementaires ont posé la question du volume de la trame chasse. Le CEMAAE ne l’a pas esquivée : avec les engagements actuels, 10 à 15 % des Rafale sont en surutilisation. Il en faudra davantage, à la fois pour tenir l’ensemble des contrats opérationnels sans « taper sur la polyvalence, qui ne rime pas avec ubiquité », et pour accompagner le rehaussement de l’arsenal nucléaire annoncé par le président de la République. Mais le général Bellanger a été clair : ce sera l’affaire de la prochaine LPM, pas de celle-ci.

CCA : la priorité offensive du CEMAAE
Les drones de combat collaboratifs, ou CCA1, occupent une place croissante dans les réflexions de l’armée de l’Air et de l’Espace, et cette audition a montré que le sujet avait mûri. On ne parle plus d’expérimentation lointaine, mais d’un besoin opérationnel identifié et d’un calendrier. Jérôme Bellanger l’a posé sans détour : « ma priorité, en tant qu’aviateur, est la possibilité de mener des missions offensives, et donc de supprimer les défenses aériennes ennemies. Pour ce faire, j’ai besoin d’un CCA – non d’un CCA qui coûte le prix d’un avion de chasse, mais d’un CCA à même de fragiliser les défenses adverses. » Des expérimentations sont prévues avant 2028 pour affiner le besoin et tester les premières solutions.
Le besoin est précis : des plateformes réutilisables, dotées d’un certain niveau de furtivité et d’armement, capables d’accompagner une plateforme habitée ou d’être dirigées par un centre de commandement déporté. Ce sont eux qui prendront les risques à la place des pilotes. Leur action sera facilitée par des drones bon marché chargés de saturer les défenses adverses. Le nEUROn (Dassault Aviation), en tant que drone de combat, représente « le très haut du spectre des CCA » ; autrement dit, la référence, mais pas nécessairement le chemin retenu. Des expérimentations sont prévues d’ici 2028 pour affiner le besoin.
Le retour d’expérience iranien a visiblement marqué les esprits. Ce que les Shahed ont accompli – frapper des objectifs avec une précision chirurgicale, guidés depuis un centre de commandement et de contrôle centralisé – le CEMAAE l’a qualifié de « déroutant ». Pas pour déplorer une menace, mais pour en tirer une leçon. L’armée de l’Air et de l’Espace veut disposer de capacités comparables : des escadrons de drones à vocation de bombardement pour frapper dans la profondeur, des escadrons de drones à vocation de chasse pour intercepter les menaces aériennes. L’industrie française travaille dans cette direction, notamment via le programme CHORUS et les munitions téléopérées développées par MBDA.
La connectivité, nerf de la guerre du futur
Le SCAF cristallise toujours les échanges, et cette audition n’a pas fait exception. Sur le New Generation Fighter (NGF) en particulier, Jérôme Bellanger n’a pas cherché à minimiser les difficultés : les industriels français et allemands n’ont pas réussi à s’entendre sur le pilier connectivité, une médiation était en cours, et il fallait lui laisser le temps de produire ses effets. On sait depuis que cette médiation n’a pas suffi.
Dassault Aviation et Airbus peinent à travailler ensemble depuis plus d’un an, et l’onde de choc ne s’arrêterait pas là : un effondrement du SCAF pourrait entraîner dans sa chute le programme franco-allemand de char du futur, le MGCS. Les deux projets ont été construits dès 2017 comme un accord implicite entre Paris et Berlin, chacun prenant la tête de l’un des programmes. Un échec simultané des deux côtés aurait de quoi refroidir durablement les velléités de coopération industrielle européenne pour la prochaine génération.
Ce qui rend ce blocage d’autant plus préoccupant, c’est l’enjeu derrière ce pilier connectivité. Le CEMAAE l’a expliqué clairement : « cet avion de sixième génération ne sera pas un avion comme les précédents : ce sera une multitude de plateformes, habitées et non habitées, dont on pourra combiner les effets. » Sans connectivité commune, le NGF ne serait qu’un avion de plus opérant en vase clos. L’exemple du F-35, dont l’architecture fermée contrôlée par Washington « crée des difficultés pour mener des opérations avec nos homologues européens » selon le CEMAA, dit exactement ce à quoi ressemble un tel échec.
La conviction du chef d’état-major de l’armée de l’Air et de l’Espace sur l’interopérabilité européenne s’étend au-delà du seul SCAF : « demain, nous ne ferons pas la guerre seuls. Nous avons besoin de pouvoir nous parler. » Il a appelé à l’établissement d’une architecture de gouvernance commune, à l’image de ce que font les États-Unis en imposant à leurs industriels une architecture de référence partagée. Sans cela, la multiplication des systèmes incompatibles au sein même de l’alliance européenne sera une vulnérabilité croissante.

La militarisation de l’espace, une réalité que personne ne peut plus nier
Le domaine spatial a occupé une place substantielle dans l’audition, avec 3,9 milliards d’euros supplémentaires qui s’ajoutent aux 6 milliards déjà prévus par la LPM. Mais le général Bellanger n’en est pas resté aux crédits. Les négociations sur sa militarisation sont « au point mort », a-t-il dit. Et d’ajouter, sans ambages : « l’espace est militarisé, réellement militarisé. » Satellites patrouilleurs, brouilleurs en orbite, armes à énergie dirigée, désorbitation volontaire d’engins adverses. Les armées le voient tous les jours, et le CEMAAE ne prend pas de gants pour le dire.
La réponse française repose sur une approche délibérément incrémentale : des démonstrateurs YODA2 et PALADIN d’abord, pour disposer rapidement de quelque chose d’opérationnel et former les personnels, avant de monter en gamme vers un programme EGIDE3 complet. Pour la connectivité en orbite basse, OneWeb fait office de solution de transition, en attendant la constellation IRIS², dont le calendrier fait déjà débat. Et l’Allemagne, qui développe sa propre constellation militaire en s’appuyant sur Rheinmetall et ICEYE, semble avoir choisi son camp, ce qui rend l’avenir européen du programme encore plus incertain.
Sur l’alerte avancée, le projet franco-allemand JEWEL4 prévoit quatre volets complémentaires – segment spatial géostationnaire, radars transhorizon HF (haute fréquence), véhicules équipés d’alerteurs UHF (ultra haute fréquence), et un centre de commandement ouvert à de nouveaux partenaires – pour un montant supérieur à 1,4 milliard d’euros d’ici 2030. Jérôme Bellanger y croit, même si la cadence n’est pas encore satisfaisante.
La donnée, mère de toute manœuvre
Derrière les programmes et les milliards, il y a des aviateurs. Le recrutement est dynamique, avec environ 3700 engagements par an, ce qui permet de viser les 40 000 aviateurs en 2030. La réserve monte en puissance, avec près de 7300 réservistes aujourd’hui pour un objectif de 11 500 en 2030. Mais ce sont surtout les mesures de fidélisation qui ont fait la différence : elles ont stabilisé le schéma d’emploi en 2024 et permis de l’augmenter en 2025.
Ces hommes et ces femmes auront besoin d’outils à la hauteur. Et pour le général Bellanger, tout commence par la donnée : « la maîtrise de la donnée est la mère de toute manœuvre. » Sans elle, la notion de tempo devient illusoire. L’armée de l’Air et de l’Espace transforme ses bases aériennes en data hubs, avec deux centres principaux à Mont-de-Marsan (BA 118) et Tours (BA 705), et des initiatives pilotes à Taverny (BA 921) et Toulouse (BA 101). Le projet HypAIRion, conduit avec l’Agence ministérielle pour l’intelligence artificielle de Défense (AMIAD), vise à intégrer l’intelligence artificielle (IA) dans le combat collaboratif et dans la boucle OODA5, observation, orientation, décision, action, pour accélérer la prise de décision en situation de haute intensité.
À quoi s’ajoute la question des munitions. Le CEMAAE a confirmé un effort de 8,5 milliards d’euros, avec des commandes supplémentaires de SCALP, de missiles air-air et sol-air dont les chiffres restent confidentiels. L’armée s’est régénérée dans les délais après les engagements au Moyen-Orient, mais la question du ratio entre missiles de haute technologie et munitions à bas coût reste entière. C’est le défi structurel du high-low mix, appliqué cette fois au stockage.
Les horizons qui restent ouverts
Cette audition a tracé le portrait d’une armée de l’Air et de l’Espace qui a beaucoup fait en peu de temps, mais qui avance sur plusieurs dossiers sans visibilité complète. Le volume de la flotte de chasse est renvoyé à la prochaine LPM. Le SCAF dépend d’une médiation industrielle qui n’a pas abouti. L’Eurodrone est en sursis. La montée en puissance spatiale suppose une cohérence européenne que l’Allemagne, en choisissant sa propre voie, est en train de fragiliser. Ce sont des inconnues qui pèsent, et le patron des « gonfleurs d’hélices » ne les a pas dissimulées.
Jérôme Bellanger n’a pas masqué les difficultés, mais il n’a pas non plus donné le sentiment d’en être prisonnier. L’armée de l’Air et de l’Espace est engagée sur plusieurs théâtres simultanément, elle surutilise ses Rafale, elle court après des programmes dont les calendriers glissent. Et pourtant, le CEMAAE est arrivé devant les députés avec une conviction intacte sur la direction à tenir.
« Nous ne sommes pas près de décélérer, car la troisième dimension occupe une place centrale au cœur de la conflictualité, de l’intimidation nucléaire à la réalité du champ de bataille moderne, des essaims de drones aux menaces en orbite. » Ce ne sont pas les mots d’un général devant une commission qui le prouvent. Ce sont les hommes et les femmes qui ont tenu au-dessus du Proche et du Moyen-Orient, dans le bruit et la nuit, quand il a fallu.
- Collaborative combat aircraft ↩︎
- Yeux en Orbite pour un Démonstrateur Agile ↩︎
- Engin géodérivant d’intervention et de découragement ↩︎
- Joint Early Warning for a European Lookout ↩︎
- Observer, s’orienter, décider et agir ↩︎
Photo © Armée de l’Air et de l’Espace