La France retient le Stratus RS pour armer le Rafale F5 contre les défenses ennemies
Pendant plus de trente ans, la France a vécu sans missile capable de neutraliser les systèmes de défense antiaérienne adverses. Cette lacune est officiellement en voie d’être comblée. La mise à jour de la loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030, publiée début avril par l’Assemblée nationale, commence à y répondre : le futur Rafale F5 recevra le missile Stratus RS, développé par MBDA. Une décision longtemps attendue, mais dont les effets concrets ne se feront sentir qu’au début des années 2030.
Détruire un avion ennemi, c’est une chose. Mais avant même d’entrer dans une zone de combat, encore faut-il pouvoir y accéder. Or depuis les années 1990, la Russie et la Chine ont développé des systèmes sol-air sophistiqués (comme le S-400 russe ou le HQ-22 chinois) capables d’interdire l’accès à des pans entiers du ciel. Face à ces « bulles » de déni d’accès, un chasseur qui pénètre sans avoir préalablement neutralisé les radars et les lanceurs ennemis devient une cible facile.
C’est précisément la mission SEAD (suppression des défenses aériennes ennemies) qui manquait à la France depuis le retrait du missile antiradar AS37 Martel, au début des années 1990. Le conflit en Ukraine a rappelé douloureusement l’importance de cette capacité : sans elle, impossible de dégager un corridor sécurisé pour les frappes qui suivent.
Dix ans de négociations pour en arriver là
Le Stratus RS ne sort pas de nulle part. Ses origines remontent à 2017 et à un programme franco-britannique alors connu sous le nom barbare de FMAN/FMC. L’idée de départ était simple : remplacer à la fois les missiles antinavires Exocet et Harpoon, et les missiles de croisière SCALP et Storm Shadow, par une nouvelle génération d’armements plus performants.
Sauf que le chemin a été semé d’embûches. Les Britanniques ont temporisé, le Brexit a compliqué les relations, et le pacte AUKUS ; qui a coûté à la France un contrat de sous-marins avec l’Australie – a encore alourdi l’atmosphère. Ce n’est qu’en 2022 que le vrai travail a pu démarrer, avec la notification du contrat d’évaluation. L’Italie a depuis rejoint le programme.
En septembre 2025, lors du salon DSEI à Londres, MBDA a officiellement rebaptisé le programme « Stratus » et présenté deux maquettes redessinées. Derrière les nouveaux noms se cachent deux missiles bien distincts : le Stratus LO (Low Observable), subsonique et furtif, destiné à remplacer le SCALP pour les frappes en profondeur ; et le Stratus RS (Rapid Strike), supersonique, taillé pour foncer sur les défenses ennemies avant qu’elles aient le temps de réagir.
Opérationnel en 2035 : le revers du pari
Pour atteindre ses performances, le Stratus RS s’appuie sur un statoréacteur : un moteur à réaction sans pièces mobiles, particulièrement efficace à haute vitesse. Objectif affiché : atteindre entre Mach 3 et Mach 5, soit trois à cinq fois la vitesse du son. À cette allure, le temps de réaction d’un opérateur ennemi se compte en secondes. Sa tête chercheuse radar, capable de fonctionner en mode actif comme en mode passif, lui permet de localiser et de suivre les émetteurs radar adverses, y compris ceux qui tentent de se taire au dernier moment.
Résultat : un missile qui ne se contente pas de frapper une cible préassignée, mais qui peut traquer activement les systèmes de défense ennemis. Une capacité absente de l’arsenal français depuis une génération.
C’est là que le bât blesse. Le Rafale F5, seul standard compatible avec le Stratus RS, n’est pas attendu en service avant 2030. Et la pleine capacité opérationnelle du missile lui-même ne devrait pas être atteinte avant 2035. D’ici là, plus de 750 ingénieurs travaillent sur le programme chez MBDA, répartis entre la France, le Royaume-Uni et l’Italie.
La France a donc fait un choix clair : miser sur l’avenir plutôt que de commander davantage de Rafale F4, la version actuelle. C’est cohérent sur le plan industriel, mais cela signifie que la lacune capacitaire durera encore près d’une décennie. Trente ans après le Martel, la France réapprend à forcer les portes. MBDA et ses partenaires ont désormais rendez-vous avec le calendrier.
Photo © MBDA