Le 24 février dernier, date du quatrième anniversaire de l’offensive russe contre l’Ukraine, Patrick Pailloux était auditionné pour la première fois par la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat. En poste depuis quelques semaines à peine, il a succédé à Emmanuel Chiva à la tête de la Direction générale de l’armement (DGA). Un hasard du calendrier qui n’en était peut-être pas un. Le nouveau délégué général n’a pas cherché à faire bonne impression à bon compte. Le tableau qu’il a dressé de l’état de la défense française était à la fois ambitieux et sans concession. Entre chiffres records, incertitudes technologiques profondes et axes de transformation urgents, le ton était celui d’un homme qui sait où il va, même si la route reste semée d’embûches.
Revoir l’art de la guerre, en temps réel
Pour Patrick Pailloux, le constat est simple : « Nous sommes dans une période de transition qui nous amène à revoir l’art de la guerre. » Trois conflits récents ont forgé cette conviction. L’Ukraine d’abord, qui dure et qui enseigne. La guerre des douze jours entre Israël et l’Iran ensuite, qui a démontré la capacité à mener des frappes massives en profondeur sur un territoire souverain. L’opération Sindoor enfin, ces affrontements entre l’Inde et le Pakistan qui ont donné lieu à des batailles aériennes d’une intensité que l’on n’avait plus vue depuis la Seconde Guerre mondiale. Autant de laboratoires grandeur nature qui bouleversent en profondeur la façon de penser le combat moderne. Ce que le DGA ne pouvait pas encore savoir, ce 24 février, c’est qu’à peine quelques jours plus tard, Israël et les États-Unis lanceraient l’opération Epic Fury contre l’Iran. Le monde qu’il décrivait devant les sénateurs était encore en train de changer sous leurs pieds.
Sur l’Ukraine, deux leçons s’imposent selon lui. La première concerne le brouillage électronique, devenu omniprésent : « Il n’y a plus un drone qui vole sans un fil à la patte », avec des volumes de production qui ont explosé des deux côtés. La Russie s’est adaptée, et vite. La seconde leçon porte sur les missiles balistiques, notamment les Iskander, dont l’utilisation « va croissant » avec des cadences de fabrication que personne n’anticipait à cette échelle il y a encore trois ans. Moscou produirait aujourd’hui environ cinquante missiles 9M723 par mois, contre trente-six sur toute la première année de guerre. Une montée en puissance rendue possible en grande partie grâce à la Chine, qui fournit à la Russie composants électroniques, machines-outils et perchlorate d’ammonium, ce carburant solide indispensable aux missiles balistiques.
Ces observations amènent Patrick Pailloux à une question qui visiblement le travaille : à quoi ressembleront les armes de demain ? « Au cours des vingt dernières années, nous avions beaucoup de certitudes sur les armes à développer. C’est désormais moins le cas. » L’aviation de combat en 2060, par exemple : il y aura « beaucoup d’objets volants interconnectés, mais pas beaucoup de pilotes embarqués ». Gros porteurs ou essaims de drones miniatures ? Personne ne sait vraiment. Et c’est précisément ce que la DGA doit désormais intégrer : planifier dans l’incertitude.
La DGA investit comme jamais. Est-ce suffisant ?
Sur le plan budgétaire, 2025 a été une année historique. La DGA a engagé près de 38 milliards d’euros de commandes, un niveau jamais atteint, pour 19 milliards d’euros de paiements effectifs. Mais ce qui compte autant que le chiffre, c’est où va cet argent : 90 % de ces dépenses bénéficient à des entreprises implantées sur le territoire national, dont une part significative revient aux PME, ETI et start-up. Patrick Pailloux l’a souligné avec insistance : « Ce point est très important, c’est unique ; cela n’est pas vrai chez nos voisins. 38 milliards d’euros, c’est 38 milliards de visibilité. Nous n’avons jamais autant commandé. »
Parmi les programmes lancés ou confirmés en 2025, on trouve le missile balistique M51.4 et le sous-marin nucléaire lanceur d’engins de troisième génération (SNLE 3G), deux piliers de la dissuasion nucléaire, ainsi que le porte-avions de nouvelle génération (PANG) France Libre. Plus inattendu : la commande des deux premiers avions de surveillance aérienne GlobalEye suédois, destinés à remplacer les vieux AWACS américains. La France tourne ainsi la page d’une dépendance américaine vieille de plusieurs décennies en matière de guet aérien. La DGA a également lancé le radar AURORE, successeur du système GRAVES, unique en Europe pour la surveillance autonome de l’espace. Sans oublier les fusils brouilleurs anti-drones et les munitions téléopérées de diverses portées, dont la commande témoigne d’une prise de conscience tardive mais réelle sur les besoins du combat moderne.
Côté livraisons, 2025 a tenu ses promesses : la première frégate de défense et d’intervention (FDI) Amiral Ronarc’h a rejoint la flotte, le satellite d’observation CSO-3 a été mis en orbite, et onze Rafale supplémentaires ont été remis aux forces aériennes, accompagnés de pods de désignation laser de nouvelle génération.
Les douze centres d’expertise et d’essais de la DGA ont été mis à rude contribution tout au long de l’année, pour un total de 1 550 actes techniques réalisés. À Bourges, des tirs de missiles antichars MMP. À Toulon, des expérimentations de drones navals. Au large de l’Île du Levant, des tests de neutralisation de drones en essaim. À Istres et Cazaux, des campagnes de tir en très haute altitude (THA) avec des Rafale et des Mirage 2000, en repoussant les limites de ce que ces appareils avaient fait jusque-là. En Bretagne à Bruz, des minidrones chasseurs de sources électromagnétiques. À Saclay, des essais d’endurance sur le moteur M88 du Rafale. À Val-de-Reuil, des essais de manœuvrabilité sur une maquette autonome du futur porte-avions. Une activité dense, peu visible du grand public, mais décisive pour la crédibilité opérationnelle des équipements livrés aux armées.
Phénoménal, mais pas suffisant
Depuis 2022, les volumes de production ont considérablement progressé. Les missiles sol-air Mistral sont produits quatre fois plus qu’avant le déclenchement de la guerre en Ukraine. Les canons CAESAr et les véhicules Serval ont vu leurs cadences tripler. Les missiles Aster et les AASM ont doublé. Patrick Pailloux ne cherche pas à minimiser l’effort : il est réel. Mais il reconnaît sans détour que « ce n’est pas suffisant », au regard des menaces identifiées et de l’horizon 2030 que fixent les autorités militaires pour un possible choc de haute intensité. Le patron de MBDA, Éric Béranger, dit exactement la même chose. Fin mars, il résumait la situation en quelques mots : « Entre 2023 et 2025, on a multiplié par deux l’ensemble de notre production de missiles. C’est quelque chose de phénoménal pour un outil industriel » avant d’ajouter sobrement : « ça ne suffit pas. » Car fabriquer un missile Aster prend encore trois ans, autant qu’un Rafale. MBDA mise sur un milliard d’euros d’anticipation de commandes pour être prêt dès la signature des contrats, mais le tempo reste insuffisant face à des adversaires qui, eux, n’attendent pas.
La DGA contribue financièrement à cette montée en puissance industrielle : à hauteur de 50 % pour les obus et mortiers, autant pour les missiles Aster, et jusqu’à 75 % pour la montée en cadence du MICA NG, le futur missile d’interception de combat. Des engagements lourds qui traduisent la volonté de ne pas laisser seule l’industrie face à l’ampleur de l’effort demandé.
Pour 2026, les ambitions restent élevées : 42 milliards d’euros de commandes prévus. Missiles Meteor, Mica, AASM, SCALP dans sa nouvelle version, obus, véhicules blindés Griffon, Jaguar et Serval, cinquième FDI, futurs satellites d’observation, commandes pour la constellation OneWeb. Et surtout, le lancement du standard F5 du Rafale, un programme qui embarque le futur moteur T-REX et qui constitue un élément central de la composante aéroportée de la dissuasion nucléaire. Sur la question de l’avenir du rôle du pilote dans les cockpits, le nouveau délégué a été clair : « De là à avoir un avion qui transporte l’arme nucléaire sans pilote, voilà qui me semble hautement improbable. Pour le Rafale F5, il y aura un pilote. » La question, précise-t-il, n’est plus technologique mais philosophique : « La question est plus de savoir si l’on veut un humain dans la boucle. Personnellement, je le souhaite. »
Patrick Pailloux a d’ailleurs prévenu : les 42 milliards ne seront pas dépensés à n’importe quel prix. Certains contrats ont déjà été bloqués faute d’accord avec les industriels. Il n’a pas cherché à enrober le message.

Vers une DGA de combat : plus vite, moins cher, plus européen
Au-delà des chiffres, Patrick Pailloux a surtout détaillé comment il entend transformer la DGA. Quatre axes, pour ce qu’il appelle, reprenant les termes de la ministre des Armées Catherine Vautrin, une « DGA de combat ». Une formule qui n’est pas tombée du ciel : dès le 23 janvier, la ministre s’était rendue à Toulon pour assister à une expérimentation de drones navals et annoncer une transformation en profondeur de l’institution. « Cette DGA telle que je la vois, c’est une DGA de combat. Aujourd’hui, nous n’avons plus le luxe d’un fonctionnement de temps de paix », avait-elle alors martelé.
Premier axe : se rapprocher des forces. Pour les équipements à cycle court, drones, guerre électronique (GE), systèmes de brouillage, les procédures actuelles sont trop lentes. Des centres référents seront créés, réunissant des équipes mixtes DGA et état-major, capables d’exprimer les besoins, de développer des prototypes, d’évaluer les solutions et de négocier les contrats sur place. Le centre de Toulon, ouvert en janvier aux industriels et aux militaires dans le cadre de la compétition sur les drones navals, en donne une première illustration concrète : sept entreprises testées en conditions réelles, trois retenues, un seul vainqueur attendu fin 2027. « Avec cette démarche, on va deux à trois fois plus vite qu’auparavant », se félicitait Patrick Pailloux à cette occasion. Sur la guerre électronique notamment, il est direct : « Les brouilleurs ne sont pas faciles à produire, mais ils doivent être modifiables très rapidement, en fonction des nouveaux signaux détectés. Des procédures longues ne peuvent s’appliquer. »
Deuxième axe : reprendre la main sur les normes numériques. Aujourd’hui, les industriels restent propriétaires de leurs données et de leurs interfaces. Avec la montée en puissance de l’intelligence artificielle (IA) à bord des frégates et des porte-avions, cette situation devient intenable. La DGA veut imposer ses propres standards et récupérer la propriété des données. Le retour d’expérience (RETEX) ukrainien l’impose : les drones peuvent rester identiques, mais leurs logiciels se mettent à jour chaque semaine. « Le combat de demain sera hyperconnecté », insiste Patrick Pailloux. « Pour ne pas dépendre des normes ou matériels américains, il nous revient de promouvoir nos propres normes. » L’enjeu est simple : ne plus avoir à repasser des contrats avec les industriels pour connecter ou faire évoluer ses propres systèmes d’armes.
Troisième axe : mieux investir le champ européen. L’Europe se réarme massivement et la France doit en être. En 2024, 60 % des exportations françaises d’armement étaient déjà destinées à des pays européens. Mais saisir les budgets communautaires, notamment ceux du programme SAFE (Security Action for Europe) qui alloue 16,2 milliards d’euros à la France sur 150 milliards au total, nécessite une organisation interne que la DGA reconnaît ne pas encore posséder suffisamment. Des équipes dédiées seront mises en place pour décrocher ces financements et convaincre d’autres États européens de monter des programmes en coopération. « Nos budgets nationaux ne suffisent pas », résume-t-il.
Quatrième axe : mieux négocier les prix. Certains équipements sont achetés trop chers, notamment auprès des grands fournisseurs. Une cellule de cost killing sera mise en place, assortie d’audits des procédés de fabrication. L’idée n’est plus de préserver des équipes industrielles au détriment du budget public, mais d’acheter au juste prix, quitte à simplifier les spécifications. Le DGA le formule simplement : « Entre un missile qui coûte dix et est performant à 90 %, et un missile qui coûte un et est performant à 50 %, le calcul est vite fait. » L’exemple du système de franchissement lourd-léger SYFRALL, adopté dans la version déjà vendue à la Pologne avec seulement deux exigences spécifiques à la France, illustre cette nouvelle philosophie. En contrepartie, la DGA s’engage à être plus à l’écoute des industriels, prête à ajuster ses exigences techniques quand cela permet de faire baisser significativement les coûts.
« Une forme de bêtise européenne »
Cependant, plusieurs sujets sensibles ont émergé au fil des questions des sénateurs. Sur la dépendance européenne à Starlink, Patrick Pailloux a tempéré le catastrophisme ambiant : « Il est faux de dire qu’Elon Musk a droit de vie et de mort dans le conflit ukrainien. » Mais le fond du problème demeure entier. Il identifie deux technologies « supercritiques » pour lesquelles l’Europe ne peut se permettre de dépendre d’autrui : les télécommunications et l’énergie. « Si l’une des deux manque, rien ne fonctionne. » Le choix de la DGA se porte sur la montée en puissance d’IRIS² et le renforcement d’Eutelsat-OneWeb, avec environ un milliard d’euros engagés sur dix ans.
Sur le SCAF, le programme de système de combat aérien du futur conduit avec l’Allemagne, Patrick Pailloux a reconnu avoir passé beaucoup de temps sur ce dossier depuis sa prise de poste. La discussion avec Berlin est difficile. L’Allemagne, qui prévoit d’investir 160 milliards d’euros dans sa défense d’ici 2029, n’est plus dans la même posture de convergence qui avait motivé la coopération à l’origine. L’avenir du programme reste ouvert, sans que le délégué général puisse « prédire le succès ou l’échec » du projet.
Sur l’A400M, Pailloux n’a pas cherché à minimiser la gravité de la situation. La chaîne d’assemblage de Séville est en sursis. Le carnet de commandes d’Airbus fond à vue d’œil : sur les 178 appareils commandés ferme au lancement du programme, l’essentiel a été livré. Sans nouvelles commandes à l’export, l’avionneur devra éteindre les lumières de son usine andalouse fin 2028. La France et l’Espagne ont bien signé un accord au salon du Bourget l’été dernier pour avancer quelques livraisons et gagner un an, mais tout le monde sait que ce n’est qu’un sparadrap sur une plaie ouverte.
La piste de la sécurité civile ne convainc pas le délégué général : l’avion coûte trop cher pour être justifié par quelques interventions sur des feux de forêt, même s’il s’y montre redoutable. L’export reste la seule vraie planche de salut. Airbus prospecte activement : la Pologne est le dossier le plus avancé, avec une offre déposée pour une dizaine d’appareils potentiellement financés via le mécanisme européen SAFE. Le Danemark, la Grèce, le Portugal et l’Italie sont également dans le collimateur. Au Moyen-Orient, l’Arabie Saoudite et les Émirats pourraient représenter une trentaine d’appareils à eux deux. Surtout, l’Inde a lancé un appel d’offres pour renouveler sa flotte de transport militaire, avec un besoin potentiel de quarante à quatre-vingts avions. Un marché considérable ; mais Lockheed Martin et Embraer sont aussi en lice, avec des appareils parfois mieux adaptés aux spécifications indiennes. La fenêtre reste ouverte, mais elle se referme. Patrick Pailloux le sait. L’A400M est un excellent avion. Le problème n’a jamais été technique.
Sur la dépendance aux États-Unis, l’ex-directeur technique de la DGSE est direct : il ne croit pas à une quelconque duplicité américaine. Les Américains défendent leurs intérêts, clairement et ouvertement. Le problème est ailleurs. « Je ne crois pas tant à la duplicité américaine qu’à une forme de bêtise européenne », a-t-il lâché devant les sénateurs. La France, qui travaille activement à la « désitarisation » de ses armements, a au moins l’avantage d’une longue tradition de souveraineté en la matière. C’est d’ailleurs tout le sens de la création de la DGA en 1961 par le général de Gaulle. Pour le reste, le message aux équipes est sans ambiguïté : « À nous d’aller chercher des contrats avec les dents. À nous de convaincre. »
La DGA, premier investisseur de l’État et moteur d’une filière
Le bilan d’activités 2025 de la DGA raconte la même histoire, mais en chiffres. Derrière les grands programmes et les records de commandes, la DGA porte une filière industrielle entière : 4 500 entreprises de défense, dont un millier jugées critiques ou stratégiques, et 240 000 emplois directs répartis sur tout le territoire.
Sur le front de l’innovation, l’Agence de l’innovation de défense (AID) a engagé plus d’un milliard d’euros en 2025 sur des projets qui préparent les ruptures de demain : l’avion spatial réutilisable Vortex chez Dassault, le laser Syderal pour neutraliser drones et munitions à bas coût, le satellite d’imagerie radar DESIR.
La révolution dans les affaires capacitaires (RAC), lancée avec l’état-major, a prouvé qu’on pouvait aller vite quand on le décidait vraiment : en moins d’un an, des équipements innovants ont été achetés, testés et déployés lors de l’exercice SJO25. Le Club des investisseurs de la défense, lancé en juin 2025, compte déjà 52 signataires et vingt fonds souveraineté. Après des années où le secteur peinait à attirer les capitaux privés, quelque chose est en train de bouger. C’est un début.
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