Il y a des dates qui se vengent. En avril 2018, sur le tarmac du salon de l’aéronautique ILA de Berlin, Dassault Aviation et Airbus paradaient bras dessus bras dessous pour sceller leur accord sur le futur avion de combat européen, le SCAF. Huit ans plus tard, presque jour pour jour, c’est encore l’ILA qui sert de décor : mais cette fois aux funérailles. Le chancelier Friedrich Merz a choisi ce moment précis pour enterrer le Système de combat aérien du futur. Dans cette même ville, Wim Wenders filmait autrefois des anges rêvant de toucher terre dans Les Ailes du désir (1987) ; le SCAF, lui, n’aura jamais quitté le sol. Le symbole ne doit rien au hasard, et tout le monde, à Paris comme à Berlin, l’a parfaitement compris.
Emmanuel Macron, le dernier croyant
Ce lundi 8 juin 2026, le gouvernement allemand a donc annoncé ce que neuf ans de réunions, de sommets et de rapports « de la dernière chance » avaient soigneusement repoussé : Emmanuel Macron et Friedrich Merz renoncent à construire ensemble un chasseur de sixième génération. L’Élysée a fini par confirmer en fin de soirée, regrettant du bout des lèvres « l’impossibilité pour les industriels de s’entendre ». Un programme à 100 milliards d’euros, censé remplacer le Rafale et l’Eurofighter à l’horizon 2040, vient de s’évaporer.
Berlin n’a pas attendu. Plutôt que de guetter un feu vert formel de Paris, encore réticent à signer l’acte de décès, la chancellerie a tranché seule, à la veille du salon. Pas de communiqué commun, pas de mise en scène franco-allemande, rien : une annonce sèche, qui laissait même entendre que l’Allemagne parlait au nom de l’Élysée. À Paris, on a serré les dents. Plus savoureux encore, des sources haut placées chez Dassault Aviation comme chez Airbus juraient, ce lundi après-midi, tout ignorer de l’arrêt de leur propre programme. Quand les fossoyeurs eux-mêmes apprennent l’enterrement par la presse, c’est que la coordination politique avait depuis longtemps rendu l’âme.
Sur le fond, pourtant, personne ne hurle vraiment au scandale. Car le SCAF était mort depuis longtemps ; il fallait simplement quelqu’un pour le dire à voix haute. Un seul homme s’y refusait encore : Emmanuel Macron, qui jurait en avril que le projet n’était « pas du tout » terminé. Le président aura cru à la résurrection jusqu’au dernier souffle. Les autres avaient cessé d’y croire depuis des mois.
Dassault et Airbus, forcés de danser ensemble
Pour comprendre l’échec, il faut remonter au péché originel. En 2017, Emmanuel Macron et Angela Merkel lancent le SCAF par pure volonté politique, sans réel enthousiasme des industriels – quand ce n’est pas franchement contre leur avis. Or on ne force pas deux rivaux historiques de l’aviation de chasse à partager le même cockpit. Dès le premier jour, Dassault Aviation et Airbus se sont jaugés comme deux duellistes condamnés à danser ensemble.
L’arrivée de l’Espagne en 2019 a transformé un mariage tendu en ménage à trois ingérable. Fini l’équilibre 50-50 entre Paris et Berlin : place à une répartition en trois tiers, Dassault d’un côté, Airbus portant à la fois l’allemand et l’espagnol de l’autre. Résultat absurde, l’avionneur français se retrouvait désigné maître d’œuvre de l’avion… tout en ne maîtrisant qu’un tiers du travail. Éric Trappier n’a cessé de dénoncer cette équation impossible, réclamant les coudées franches, quitte à faire l’appareil tout seul. Guillaume Faury, lui, refusait net que son groupe soit relégué au rang de sous-traitant de luxe.
Et puis il y avait le nerf de la guerre : la propriété intellectuelle. Dassault, qui a conçu le Rafale seul, ne voyait aucune raison de transférer ce savoir-faire à un concurrent direct. Airbus, de son côté, refusait d’apporter sa part, qu’il s’agisse du financement, de la charge industrielle ou des compétences héritées de l’Eurofighter, sans accéder en retour aux technologies clés. Deux logiques d’entreprise parfaitement rationnelles, et parfaitement inconciliables. La dernière médiation, il y a quelques semaines, n’a pas même entamé ces certitudes.
Paris et Berlin ne rêvaient pas du même avion
Voilà le secret le moins bien gardé du dossier : derrière les chamailleries d’ingénieurs se cachait une fracture stratégique. Friedrich Merz n’y était pas allé par quatre chemins dès février : « le vrai problème tient au cahier des charges ». La France réclamait un chasseur polyvalent, capable d’apponter sur le futur porte-avions (PANG) et d’emporter la bombe nucléaire via le futur missile ASN4G. Des exigences ni cachées ni nouvelles, validées par Berlin dès 2018, ce qui rendait d’autant plus exaspérant de voir l’Allemagne mimer la surprise.
L’Allemagne, justement, n’a ni porte-avions ni dissuasion nucléaire aéroportée. Elle rêvait, dixit une source bien renseignée, d’« un coffre à bombes pour aller jusqu’à Moscou » ; un gros bombardier d’attaque, à mille lieues du chasseur racé voulu par Paris. Deux doctrines, deux silhouettes d’avion, zéro terrain d’entente. Guillaume Faury l’avait d’ailleurs lâché fin mai à Manching lors du Defense Summit d’Airbus : le SCAF, pensé avant l’invasion de l’Ukraine, appartenait déjà au monde d’avant.
Tout n’est pas perdu pour autant. L’avion n’était que la partie visible d’un édifice bien plus vaste : des moteurs confiés à Safran et MTU, des drones à Airbus et MBDA, des capteurs à Thales et Indra, et surtout un « cloud de combat ». C’est cette dernière brique que Berlin veut absolument préserver.
L’enjeu vaut le détour. Ce réseau tactique doit relier en temps réel avions, drones, capteurs et satellites, le tout dopé à l’intelligence artificielle (IA). « En quelque sorte le système nerveux », résume un responsable allemand. Sur ce point, Paris et Berlin ont objectivement intérêt à coopérer : sans interopérabilité, leurs flottes resteront des armées juxtaposées plutôt qu’une force commune. Les deux ministères doivent présenter en juillet un plan recentré sur « quelques projets réalistes et pertinents ». Encore faudra-t-il aller vite, et ne pas rejouer les atermoiements qui ont coûté dix ans au programme.
Une promesse en kit
Désormais, retour à la case départ. La France possède toutes les technologies mais compte ses euros ; elle peut toutefois souffler grâce au Rafale F5, attendu vers 2030 et bon pour le service jusqu’en 2060, complété par un drone de combat issu du démonstrateur nEUROn. L’Allemagne, elle, a l’argent mais pas le savoir-faire : il lui faudra jusqu’à se trouver un motoriste. En attendant, elle alignera ses F-35 américains, davantage d’Eurofighter et des drones comme le Wingman ou le Valkyrie (Airbus et Kratos Defense). Reste à choisir un partenaire : le suédois Saab, le club GCAP1 des Britanniques, Italiens et Japonais, ou un développement national avec Madrid. Aucune option ne s’impose, et le GCAP lui-même patauge autant que le SCAF.
Le pire, c’est que le SCAF n’est pas un cas isolé. Après le drone maritime MAWS2, après l’hélicoptère Tigre Mk3, et avec un char du futur MGCS3 au point mort, le couple franco-allemand additionne les divorces sur tous ses grands programmes. Au moment exact où l’Europe jure de se réarmer face à Moscou, ses deux premières armées se révèlent incapables de bâtir un avion ensemble. On y verra plus clair en juillet : ou bien Paris et Berlin prouvent qu’ils savent encore coopérer, ou bien chacun reconstruira sa souveraineté aérienne dans son coin et l’Europe de la défense restera, une fois de plus, une promesse en kit.