Le 9 avril dernier, le chef d’état-major de l’armée de Terre (CEMAT), le général Pierre Schill, est arrivé devant la commission de la défense nationale et des forces armées avec un texte à défendre et beaucoup de questions à anticiper. L’actualisation de la loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030, en cours d’examen à l’Assemblée Nationale, engage des choix importants pour l’armée de Terre : où concentrer l’effort, quels programmes accélérer, lesquels décaler. Ce qui suit revient sur les principaux sujets de cette audition, de la lutte anti-drones au char du futur, et sur ce qu’ils disent de l’état réel de l’armée de Terre.
Cette actualisation n’est pas une nouvelle loi de programmation militaire. La LPM votée en 2023 reste en place. Ce que le texte soumis aux députés apporte, c’est une révision de certaines priorités, une accélération sur des segments jugés urgents, financée en partie par des arbitrages budgétaires qui impliquent des décalages ailleurs. Le CEMAT l’a dit dès son propos introductif : « le plan de 2023 est bon, il est cohérent, mais il doit être accéléré et amplifié. » La vitesse et la portée de la transformation doivent s’y adapter.
Ce qui a changé depuis 2023, selon lui, c’est d’abord la nature des menaces. Pas seulement leur intensité, leur logique. Certaines puissances n’attendent plus un conflit ouvert pour exercer une pression. Elles agissent en permanence, par des moyens qui restent en dessous du seuil armé : pression économique, désinformation, provocations calculées, démonstrations de force. « Pour les puissances impériales qui nous font face, la paix est dorénavant le prélude à la guerre par d’autres moyens », formule Pierre Schill. L’armée de Terre doit donc se préparer à deux choses en même temps : un engagement de haute intensité à l’horizon 2030, et des situations de confrontation possible dans les trois ou quatre prochaines années, où il faudra être crédible sans forcément combattre.

Les feux dans la profondeur, priorité absolue de l’armée de Terre
Si l’actualisation a une priorité claire, c’est le renforcement des capacités de frappe dans la profondeur. Le CEMAT a cité un chiffre qui résume la priorité : dans les conflits récents et les simulations d’engagement de haute intensité, environ 70 % des destructions infligées à l’adversaire proviennent des feux longue portée. L’artillerie, les roquettes, les munitions téléopérées. Pas les chars, pas l’infanterie de contact. Les feux.
La conséquence est directe sur les acquisitions. L’actualisation prévoit davantage de CAESAr NG, une montée en volume très significative des munitions téléopérées (MTO), de l’ordre de 400 % par rapport à la LPM initiale, des radars de contrebatterie GM 200 (Thales) et des munitions supplémentaires. À l’échelle des régiments d’infanterie, chaque unité dispose désormais de ses propres sections de mortiers, ce qui redonne aux fantassins une capacité de frappe organique qu’ils n’avaient plus depuis longtemps.
Le lance-roquettes unitaire est un dossier à part entière. Le LRU, qui permet à l’armée de Terre de frapper à 70 kilomètres de profondeur, va devenir obsolète dès 2027. Son successeur n’est pas encore choisi. Pierre Schill a indiqué que l’arbitrage devait être rendu dans les prochains mois. Sur le programme FLP-T, deux consortiums français s’affrontent : Thales et ArianeGroup d’un côté, MBDA et Safran de l’autre, avec leur système Thundart qui vient de réaliser son premier essai. Des solutions étrangères sont aussi dans la course, notamment le Pinaka indien et le Chunmoo sud-coréen, moins chers et disponibles rapidement, mais qui soulèvent des questions de souveraineté industrielle que la France ne peut pas ignorer. L’objectif final est de disposer de trois régiments de feux longue portée, un par division et un au niveau corps d’armée. Aujourd’hui, un seul remplit ce rôle. Le chemin est encore long.
Plus loin dans le spectre, le missile balistique terrestre, une capacité de frappe à plus d’un millier de kilomètres, répond à un besoin identifié, relevant d’une logique interarmées. À ce stade, la réflexion capacitaire avance, mais rien n’est tranché sur l’organisation, ni même sur l’armée qui en aurait la charge opérationnelle.
La guerre des drones a rattrapé l’armée de Terre
Il y a quatre ans, la menace drone était encore un sujet prospectif pour l’armée de Terre. Aujourd’hui, elle est opérationnelle. Ces dernières semaines au Proche et au Moyen-Orient, l’armée de Terre a déployé des capacités déjà partiellement acquises : canons Proteus, systèmes de lutte anti-drones (LAD) embarqués sur VAB puis sur Serval, radars et moyens de brouillage. Pierre Schill a précisé que les résultats en situation réelle ont confirmé l’efficacité de ces systèmes. L’armée de Terre a également déployé un nombre significatif de sections de missiles antiaériens de très courte portée, et accéléré en parallèle l’intégration de capacités nouvelles.
Des drones intercepteurs de drones (de la start-up Alta Ares) ont aussi été intégrés dans le dispositif, certains ayant déjà fait leurs preuves sur le front ukrainien. Leur passage à l’échelle industrielle est en cours, avec des industriels que l’armée de Terre accompagne dans ce processus. Les hélicoptères Tigre présents dans la région ont de leur côté intégré en urgence la liaison 16, des roquettes guidées laser et des systèmes de missiles supplémentaires ; une adaptation forcée par le tempo opérationnel plutôt que par un programme planifié.
Le CEMAT a posé une limite claire sur la question de la protection. « La protection absolue n’existe probablement pas », selon ses propres mots. Un adversaire déterminé, avec suffisamment de moyens, trouvera toujours une faille. La priorité reste donc les feux offensifs, détruire les capacités adverses en profondeur plutôt que d’essayer d’intercepter tout ce qui arrive. Mais quand il faut tenir un terrain ou protéger des alliés, la lutte anti-drones n’est plus optionnelle. L’actualisation prévoit de renforcer l’ensemble de cette couche : systèmes embarqués, brouilleurs, défense sol-air de très courte portée.

Hélicoptères de combat : la fin annoncée qui n’a pas eu lieu
La question de l’avenir des hélicoptères de combat a été soulevée plusieurs fois pendant l’audition. Elle est légitime. Les premières semaines de la guerre en Ukraine avaient semblé invalider leur emploi : des appareils abattus en nombre, une tentative de saisie de l’aéroport d’Hostomel, proche de Kiev, transformée en fiasco. « Une lecture rapide aurait pu conduire à conclure à la fin des hélicoptères », a reconnu le général Pierre Schill.
Ce n’est pas la conclusion qu’en tire l’armée de Terre. Quelques mois après ces premières pertes, les hélicoptères russes contribuaient à stopper des contre-offensives ukrainiennes. Au Venezuela, ils ont rempli des missions inaccessibles à d’autres plateformes. Aux Émirats, ils ont engagé des drones ennemis. Pour Pierre Schill, « la capacité de transport et d’appui par les hélicoptères de manœuvre demeure aujourd’hui irremplaçable, et le restera dans les années à venir. » La leçon n’est pas que les hélicoptères sont invulnérables. C’est qu’ils restent nécessaires dans des configurations précises que les drones actuels ne peuvent pas encore couvrir seuls.
La brigade d’aérocombat reste, selon le CEMAT, la principale capacité différenciante dont dispose l’armée de Terre au niveau corps d’armée. Mais elle doit évoluer. La direction est celle d’une intégration croissante avec les drones : comment les hélicoptères et les systèmes non pilotés peuvent-ils opérer ensemble, se renforcer mutuellement, réduire l’exposition des plateformes habitées tout en maintenant leur efficacité. Le futur hélicoptère Guépard est conçu dans cette logique depuis le départ.
Ce qui n’a pas été entièrement résolu pendant l’audition, c’est la question du coût. Pierre Schill l’a lui-même formulé : la pérennité de l’aérocombat repose notamment sur « sa soutenabilité, à l’heure où les coûts de maintien en condition opérationnelle (MCO) aéronautique connaissent une forte inflation. » Mais sur les réponses concrètes à ce problème, les parlementaires n’ont pas obtenu de précisions. C’est un point de vigilance qui reviendra.
Pendragon, une unité de robots pour 2027
La veille de cette audition, le général Pierre Schill était à Coëtquidan pour observer le deuxième cycle d’expérimentation du programme Pendragon. Deux semaines de tests intensifs, plus de quarante industriels présents, une ambition précise. « À l’été 2027, nous disposerons non pas d’un concept, mais bien d’une unité de combat robotisée », a-t-il indiqué. Une vingtaine de robots, une trentaine de drones, capables de mener de vraies missions.
L’Agence ministérielle de l’intelligence artificielle de défense (AMIAD) pilote Pendragon, en lien avec le Commandement du combat futur (CCF) de l’armée de Terre. Son principe est de construire un standard de fait : une architecture commune à laquelle les industriels qui veulent participer doivent démontrer leur capacité à contribuer concrètement. L’idée est d’éviter l’écueil habituel des grands programmes de défense – trop longs, trop coûteux, souvent dépassés avant même leur livraison – en imposant une contrainte de résultat à court terme.
Le chef d’état-major de l’armée de Terre a dit être revenu de Coëtquidan confiant. Il a aussi introduit une distinction de vocabulaire qui mérite d’être explicitée. « On parle d’unités robotisées lorsqu’il s’agit d’unités humaines appuyées par des robots ; on parle d’unités robotiques lorsque les robots constituent le cœur du système, même si l’homme demeure dans la boucle de commandement. » La LPM de 2023 visait principalement la première logique. L’actualisation ouvre la porte à la seconde. C’est un changement significatif, qui reflète ce que les conflits récents ont montré sur le rythme d’évolution de la robotique de combat.
Après le char Leclerc, le vide
Le programme MGCS, le char franco-allemand censé succéder au Leclerc et au Leopard 2, est dans une situation difficile. Pierre Schill l’a reconnu directement : « le MGCS connaît aujourd’hui une dérive temporelle, principalement pour des raisons industrielles. Cette dérive ne remet pas en cause le besoin. » Les discussions avec Berlin n’ont pas progressé au rythme espéré.
La France dispose d’environ 200 chars Leclerc, dont la rénovation se poursuit jusqu’en 2035. Mais ce char, conçu à l’origine avec une tourelle analogique, dont les premiers exemplaires ont maintenant près de cinquante ans, ne tiendra pas indéfiniment Même rénové, il atteindra ses limites. Le besoin d’un successeur est réel et partagé avec l’Allemagne. La solution reste ouverte.

L’actualisation prévoit deux choses en parallèle. D’abord, sécuriser une voie nationale : financer des études et des premières briques industrielles pour ne pas dépendre entièrement du MGCS si la coopération franco-allemande n’aboutit pas. « Acquérir un char intermédiaire, ce serait un piège », a précisé le CEMAT, une acquisition qui consommerait des ressources sans vraiment répondre au besoin de rupture technologique. Ensuite, s’appuyer sur Pendragon et la dynamique de robotisation pour que le successeur du Leclerc soit conçu différemment : non plus un char isolé, mais un ensemble de plateformes connectées, blindés, robots, drones, dans une architecture que les technologies actuelles commencent à rendre possible.
Quand on choisit, on renonce
Ces priorités ont un revers. Pierre Schill ne l’a pas caché. « Cela implique des choix », a-t-il dit. « Les cibles jugées moins prioritaires sont aménagées ou décalées, afin de concentrer l’effort là où la menace est le plus brutalement révélée par l’environnement international mouvant. »
Les Serval d’infanterie voient leur cible diminuer. Les versions spécialisées, anti-drones et guerre électronique (GE), prennent la priorité sur les versions standard. Le VBAE, le véhicule blindé d’aide à l’engagement qui devait remplacer les VBL, prend du retard. Les solutions industrielles actuelles coûtent trop cher, arrivent trop tard, et ne répondent pas au rapport coût-efficacité attendu. C’est aussi un programme franco-belge, conduit dans le cadre CaMo, ce qui ajoute une contrainte de synchronisation avec Bruxelles. Des engins du génie prennent également du retard, principalement pour des raisons industrielles liées à la gestion du programme sous l’OCCAr1.
Ces choix sont assumés et expliqués. Pierre Schill a insisté sur ce mot : la cohérence. « Dans une recherche de cohérence et avec les ressources qui lui sont aujourd’hui allouées, l’armée de Terre conduit une transformation d’ampleur. » Mieux vaut une armée bien dotée sur les capacités qui font directement la différence dans un engagement de haute intensité qu’un catalogue d’équipements épars qui ne change pas grand-chose à la puissance réelle disponible.
Les hommes et les femmes derrière les programmes
Derrière tous ces programmes, il y a des soldats. Le CEMAT l’a dit en ouverture : « le premier système d’armes de l’armée de Terre est les hommes et les femmes. » Environ 110 000 dans l’armée d’active, des milliers de réservistes, et bientôt les premiers engagés du service militaire. Sur le recrutement, la situation est jugée satisfaisante : 15 000 engagés par an, un vivier suffisant, une fidélisation en amélioration depuis les réformes indiciaires. La réserve croît plus vite que prévu, au point qu’il y a aujourd’hui plus de volontaires que de places disponibles. Les 1800 premiers soldats du service militaire arrivent cette année dans les régiments.
Une troisième division, à dominante territoriale, est en cours de constitution. Elle s’ajoutera à la 1re division de Besançon et à la 3e division de Marseille, et sera organisée pour la protection du territoire national avec des équipements adaptés à cette mission, distincts de ceux prévus pour la haute intensité.
Un point plus concret a aussi émergé en fin d’audition. Des unités avaient subi en début d’année des coupes sévères sur leurs dotations en munitions de petit calibre, jusqu’aux deux tiers dans certains régiments. Des soldats qui s’entraînaient avec quarante cartouches pour l’année entière, sur des simulateurs configurés pour le Famas alors que l’arme en dotation est le HK 416. Pierre Schill a dit que le problème avait été identifié et corrigé. Il a aussi posé un principe général : « il est impératif que le discours sur la préparation à la haute intensité soit cohérent avec les moyens alloués à l’entraînement. » Une contradiction qui, si elle persiste, finit par avoir des conséquences opérationnelles réelles.
Les chiffres de recrutement ne racontent pas tout. Pierre Schill a insisté sur ce que les tableaux Excel ne capturent pas : le sens. Ce qui fait venir et rester les soldats, c’est d’abord l’idée qu’ils font quelque chose qui compte, qu’ils appartiennent à une armée d’emploi dans un pays qui assume ses responsabilités dans le monde. « Le maintien de ce sens de l’engagement, associé à la cohérence des orientations stratégiques et à la lisibilité de l’action de la France, constitue le principal levier de recrutement et de fidélisation », a-t-il martelé. C’est ce que les jeunes engagés expriment, y compris ceux qui rejoignent le service militaire. Ce n’est pas une observation abstraite. Le jour où ce projet devient flou ou incohérent, les chiffres s’en ressentent avant les budgets.
Agir aujourd’hui, préparer demain : l’armée de Terre entre deux feux
En ouvrant les échanges, le député Jean-Louis Thiériot (Les Républicains) avait posé le cadre : « cette actualisation est avant tout une loi de cohérence. Ce n’est pas une loi de format. » Cette cohérence a un prix. La priorité aux feux, à la robotisation, à la lutte anti-drones se traduit par des décalages sur d’autres programmes. Ces arbitrages sont explicites, ce qui n’est pas toujours le cas dans ce type d’exercice.
Ce qui reste ouvert est aussi important que ce qui est tranché. Le successeur du Leclerc n’a pas de calendrier certain. L’aérocombat doit se transformer sans que le financement de long terme suive entièrement. Le LRU doit trouver un successeur dans des délais très courts, sur un sujet où les arbitrages industriels et souverains restent ouverts. Ce ne sont pas des détails. Ce sont des programmes structurants dont le sort conditionne la crédibilité du corps d’armée que la France veut aligner en 2030.
Pierre Schill l’a dit lui-même : « aucun de ces trois impératifs ne peut être sacrifié pour l’autre », agir aujourd’hui, se préparer pour demain, consolider le socle humain. C’est l’équation que l’armée de Terre doit tenir en ce moment.
- Organisation conjointe de coopération en matière d’armement ↩︎
Photo © Armée de Terre