2030. C’est la date à laquelle les LRU doivent avoir un successeur. Elle ne bouge pas. Ces lance-roquettes unitaires, dérivés du M270 américain, arrivent en fin de vie industrielle et le soutien qui va avec. Pour les remplacer, la DGA a lancé en 2023 le programme FLP-T (Frappe Longue Portée – Terrestre). Deux candidats s’affrontent officiellement : MBDA-Safran avec THUNDART, et Thales–ArianeGroup. En marge, Turgis & Gaillard pousse le Foudre comme solution intérimaire souveraine, hors programme officiel. Le 14 avril, MBDA et Safran ont pris une longueur d’avance. Sur le site de DGA Essais missiles (DGA EM) à l’Île-du-Levant, THUNDART a effectué son premier tir de démonstration, kit de guidage embarqué et télémesures, 18 mois après la feuille blanche. Thales et ArianeGroup n’ont pas encore tiré.
Ce n’est pas un tir à blanc. MBDA et Safran ont fait le choix d’aller au-delà de la simple démonstration de propulsion en embarquant le kit de guidage dès ce premier vol, avec un système de télémesures développé spécifiquement pour l’occasion. Toutes les données ont été récupérées. Hugo Coqueret, responsable du business développement combat terrestre chez MBDA, l’a dit lors d’un point presse auquel OpexNews a participé : « ce tir a démontré, et même surpassé, toutes nos attentes. Tant les nôtres que celles des équipes de la DGA. » C’est un premier point marqué, pas une victoire.
Frapper loin, frapper juste, même sans GPS
Depuis 2022, l’Ukraine consomme des munitions d’artillerie à un rythme que l’Europe n’avait pas connu depuis la Seconde Guerre mondiale. Elle a aussi démontré, semaine après semaine, que l’artillerie longue portée précise dans un environnement GPS brouillé n’était plus une option. C’est devenu le standard. Les LRU français, eux, dépendent du signal GPS et ne dépassent pas 70 kilomètres. Michael Soulat, directeur du département des systèmes de combat aéroterrestre chez Safran Electronics & Defense, pose le problème directement : « le but de l’artillerie est de porter des destructions sur le dispositif adverse le plus en profondeur possible. Postes de commandement, systèmes de défense sol-air, nœuds logistiques, artillerie adverse. L’objectif est de diminuer les capacités de l’adversaire avant même qu’il arrive sur la ligne de front. »
Devant les députés de la commission de la Défense nationale et des forces armées, le général Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre, posait le même constat le 9 avril dernier : « les feux sont devenus centraux », avec environ 70 % des destructions infligées ou subies par une force terrestre qui en résultent. L’enjeu du successeur du LRU n’est pas technique. Il est structurant pour le format de l’armée de Terre.
THUNDART est une roquette guidée de 227 mm. La portée visée est d’environ 150 kilomètres, soit plus du double du LRU actuel. La trajectoire est supersonique, entre Mach 1 et Mach 5. La charge militaire est de l’ordre de 100 kilos. Sur le papier, d’autres systèmes affichent des chiffres comparables.
Ce qui change, c’est ce qui se passe quand le GPS disparaît. THUNDART hérite du kit de guidage de l’AASM (ou A2SM), connu à l’export sous le nom HAMMER. Ce kit, déjà utilisé quotidiennement depuis les Rafale sur des théâtres d’opérations, a démontré qu’il tenait sa précision dans des environnements totalement brouillés : « aujourd’hui, les armements en service ont une précision qui dépend principalement du signal GPS. La technologie de THUNDART repose sur le kit de guidage de l’AASM, qui est déjà utilisé dans ces environnements totalement brouillés et a démontré le maintien de sa précision, quelques mètres à peine », indique Michael Soulat.
La phase terminale de la trajectoire n’est pas entièrement balistique. C’est un point qu’Hugo Coqueret présente comme un avantage tactique direct : « pour les défenses ennemies, c’est beaucoup moins prédictible. C’est donc une roquette qui sera bien plus difficile à contrer ». Autrement dit, les systèmes de défense sol-air adverses ne peuvent pas anticiper l’impact comme ils le feraient avec une trajectoire classique.
La récente qualification de l’AASM LIR par la DGA à Biscarosse s’inscrit dans cette logique. Cette nouvelle version bi-mode (laser et infrarouge) renforce encore la résistance au brouillage. Ses gains seront intégrables à THUNDART. Concrètement, les deux systèmes sortiront des mêmes chaînes de production, dont la cadence sera quadruplée. Pour Safran, c’est la démonstration que les deux programmes se renforcent mutuellement plutôt que de se concurrencer sur les ressources.

Les grands groupes aussi apprennent à aller vite
18 mois. Outre-Atlantique, les acteurs de la new defense (Anduril, Shield AI, Firefly Aerospace, etc.) ont imposé ce rythme comme nouvelle norme. En Europe, des acteurs comme Harmattan AI, Helsing ou Iceye ont imposé ce rythme sur leurs segments respectifs. Ce que THUNDART suggère, c’est que les grands groupes commencent eux aussi à raccourcir leurs cycles, en ne développant que ce qui manque et en s’appuyant sur l’existant pour le reste. C’est peut-être la vraie nouveauté du programme.
Le kit de guidage vient de l’AASM : technologie mature, éprouvée en opérations. Le propulseur, lui, est nouveau. C’est Roxel, spécialiste des propulseurs à poudre et désormais filiale à 100 % de MBDA, qui l’a développé. Son intégration complète au groupe a permis de travailler dès les premières spécifications, sans temps perdu en négociations de partenariat. Résultat : moins de dix mois pour ce propulseur. Safran le formule ainsi : « nous avons pu réduire le temps de développement de ce nouveau propulseur, développé spécifiquement pour THUNDART, à moins de dix mois ».
Le troisième facteur, c’est l’histoire commune entre les deux groupes. MBDA et Safran travaillent ensemble depuis longtemps, et leur rapprochement s’est encore renforcé récemment avec la prise de participation majoritaire dans CILAS, spécialiste des lasers et de l’optronique, et leur collaboration sur SYDERAL, le programme laser anti-drone lancé par la DGA. Sur THUNDART, ils n’ont pas eu à se découvrir.
Plus d’une centaine de collaborateurs sont aujourd’hui en plateau intégré. Michael Soulat insiste sur la logique de répartition : « ce n’est pas une répartition financière par rapport au poids des uns et des autres, comme dans les grands partenariats internationaux. On s’est réparti selon les points forts technologiques respectifs des deux sociétés ».
La mobilité, c’est aussi une arme
Le résultat, c’est un tir du 14 avril qui n’a pas seulement démontré que ça volait. Il a aussi produit quelque chose de concret : des données. Des télémesures développées spécifiquement pour ce vol ont permis de mesurer les environnements réels subis par le kit de guidage pendant le vol. Pas des simulations : des mesures réelles. « On dispose désormais d’environnements mesurés, pas seulement théoriques, mais bien pratiques », note Safran. Ces données vont directement alimenter la suite du développement.
Ce travail sur la munition ne dit pas tout du système. Car THUNDART, ce n’est pas qu’une roquette. C’est un système complet. Le lanceur est un camion 8×8 tout-terrain, 90 km/h sur route, 600 kilomètres d’autonomie, huit roquettes embarquées et rechargeable sur le terrain. Il repose sur un châssis Scania France, une cabine blindée fournie par Essonne Sécurité, une tourelle de pointage CMAR et un système de grue Palfinger pour le rechargement. Pour la charge militaire, Eurenco et Aresia travaillent aux côtés de MBDA et Safran. Un écosystème entièrement français, du châssis à l’explosif.
En Ukraine, les systèmes d’artillerie qui restent en position après avoir tiré finissent détruits. La règle est simple : tirer et bouger. C’est ce que les Ukrainiens appellent le shoot-and-scoot, et ce que Michael Soulat résume ainsi : « l’artillerie longue portée a pour première cible l’artillerie longue portée ennemie. Il est donc très important de pouvoir quitter sa position très rapidement après avoir délivré ses feux. » Le lanceur de THUNDART a été conçu avec ça en tête.
Face aux drones, THUNDART a deux réponses. La première est géographique : les drones FPV (First Person View), qu’ils soient guidés par fibre optique ou liaison radio, ont une portée limitée. THUNDART opère bien au-delà. La seconde est une question d’arithmétique simple. Hugo Coqueret (MBDA) répond par les chiffres : « une roquette THUNDART met quelques minutes pour parcourir 150 kilomètres. Un drone équivalent, c’est de l’ordre de l’heure. Le système aura bougé bien avant. »
THUNDART sera connecté à ATLAS, le système d’information de l’artillerie française, dans lequel Safran est également impliqué. De la détection de la cible à l’ordre de tir, quelques secondes suffisent si les lanceurs sont déjà en position. Quant au temps de vol pour atteindre 150 kilomètres, c’est classifié. Safran concède tout de même : « on est dans l’ordre de grandeur de l’artillerie. Quelques minutes. »
Pas de profondeur industrielle, pas de crédibilité
La totalité de la conception et de la production se fait en France. Cinq régions sont impliquées dans la chaîne industrielle : Bretagne (production électronique), Aquitaine (production propulseurs), Auvergne, Centre-Val de Loire (assemblage final), Île-de-France (R&D, ingénierie). Pas d’ITAR, donc pas de Washington dans la boucle au moment de choisir ses clients export. La pratique est courante dans les programmes français.

Derrière cette géographie industrielle, il y a une réalité opérationnelle : la capacité à monter en cadence rapidement. Citons le général Thierry Burkhard, ancien chef d’état-major des Armées, pour poser le cadre : « un matériel ne vaut que parce que des hommes et des femmes savent s’en servir, que les munitions sont en nombre suffisant pour pouvoir soutenir un engagement de haute intensité dans la durée et assurer notre crédibilité.1 ». Entre 2023 et aujourd’hui, MBDA a doublé sa production de missiles. Une hausse supplémentaire de 40 % est prévue entre 2025 et 2026. Sur les quatre prochaines années, le groupe double ses investissements en passant d’un à deux milliards d’euros. Côté Safran, la production de l’AASM a été quadruplée entre 2022 et 2025.
Hugo Coqueret (MBDA) souligne que THUNDART s’appuie sur un tissu industriel qui existe déjà : « s’il n’existe pas déjà un tissu industriel dense et maillé sur tout le territoire, c’est très compliqué de construire quelque chose ad hoc pour le futur. Notre outil industriel est aujourd’hui le seul en France capable de produire en série des munitions tactiques de ce format ». Il pense notamment aux usines du Centre-Val de Loire, les seules en France habilitées à produire des matières explosives en telles quantités.
Une joint-venture commune est prévue dès la notification du contrat, pour porter le développement et la production. Mais les deux groupes pensent déjà plus loin : portée étendue au-delà des 150 kilomètres, nouveaux milieux d’emploi. La munition qu’on connaît aujourd’hui n’est pas forcément celle qu’on verra en 2035.
Le trou entre 2027 et 2030
La date officielle, c’est 2030. Mais en coulisses, tout le monde sait que la géopolitique ne respecte pas les plannings industriels. Michael Soulat (Safran) le dit à demi-mot : « il y a une possibilité d’une première capacité partielle dès 2029, si l’administration accepte ce type d’opération. Et si la situation géopolitique devait encore l’exiger, nous aurons une discussion avec l’État pour être prêts encore plus vite. »
Le problème, c’est que les LRU ne tiendront plus industriellement au-delà de 2027. Entre leur retrait et l’entrée en service de THUNDART, il y a un trou. Et ce trou, le Parlement commence à le nommer clairement. Le 29 avril, un amendement déposé à l’Assemblée nationale lors de l’examen de l’actualisation de la LPM pointait encore le « risque de rupture capacitaire réel et documenté » : les LRU seront frappés d’obsolescence en 2027, année même où la France doit être en mesure d’engager une division « bonne de guerre ». Le même texte demandait que « le renouvellement accéléré du LRU prenne en compte les solutions françaises en cours de développement, avant tout recours à une acquisition étrangère ».
Un autre amendement propose de porter la cible de systèmes successeurs du LRU à l’horizon 2035 de 26 à 39, au motif que les besoins réels de l’armée de Terre sont estimés entre 70 et 80 unités pour équiper deux divisions et l’artillerie de corps d’armée. Devant les parlementaires, le général Schill a lui-même rappelé l’objectif : « disposer à terme de trois régiments de feux longue portée », contre un seul aujourd’hui.
Turgis & Gaillard pousse le Foudre comme solution souveraine sur le lanceur, mais sans munition qualifiée pour l’heure. Pour le reste, deux options intérimaires circulent. Le Pinaka indien est peu coûteux, mais sa munition la plus capable ne serait pas disponible avant 2030. Le Chunmoo coréen, déjà retenu par plusieurs partenaires européens, est le candidat le plus crédible, sous réserve de résoudre des contraintes de poids sur les routes françaises.
La compétition n’est pas finie
Sur la concurrence directe en France, MBDA et Safran sont brefs : « la concurrence française existe, nous la connaissons. Mais elle n’a pas encore tiré ». Pas besoin d’en dire plus. Sur les concurrents étrangers, le HIMARS américain, le PULS israélien, le Chunmoo coréen, Hugo Coqueret tranche : « toutes ces solutions reposent sur des technologies plus anciennes et n’ont pas cette robustesse aux environnements GPS brouillés. Il n’y a pas vraiment d’équivalent à ce que nous développons ».
Au-delà du marché français, MBDA et Safran regardent l’export. Le segment de l’artillerie guidée longue portée connaît une croissance de plus de 10 % par an selon Hugo Coqueret, porté par la remontée des budgets de défense en Europe et les leçons du conflit ukrainien. « L’artillerie redevient indispensable aux forces. Il y a clairement une place à prendre pour une solution française, je dirais même européenne, sur ce marché. » La joint-venture à venir aura aussi cette vocation.
Un premier tir réussi, ça pose une base. Ça ne signe pas un contrat. D’ici mi-2026, les deux candidats officiels devront tirer devant la DGA, qui arbitrera sur la performance, le calendrier et le coût. Sur ce dernier point, Safran et MBDA sont restés vagues, évoquant des prix « cohérents avec la LPM votée et concurrentiels par rapport aux systèmes sur le marché ». Un tir réussi ne fait pas un contrat.
D’ici quelques semaines, les deux candidats officiels devront passer l’épreuve des tirs de démonstration comparatifs, avant que la DGA n’arbitre sur la performance, le calendrier et le coût. Sur ce dernier point, Safran et MBDA sont restés vagues, évoquant des prix « cohérents avec la LPM votée et concurrentiels par rapport aux systèmes sur le marché ». Ce que le 14 avril a apporté de concret, c’est la preuve que les choix techniques faits 18 mois plus tôt tenaient la route. Que le guidage fonctionnait en conditions réelles. Que le calendrier n’était pas que de la communication. Pour un programme qui doit combler un vide capacitaire avant 2030, dans un contexte où personne ne peut se permettre d’attendre, c’est une base solide.
L’enjeu dépasse d’ailleurs la seule compétition industrielle. Dans leur étude publiée en novembre 2024, les chercheurs Héloïse Fayet et Léo Péria-Peigné de l’IFRI notent que « les armées qui n’en ont jamais disposé souhaitent se doter de capacités de frappe dans la profondeur, tandis que celles qui en sont équipées cherchent à remonter en puissance ». La France est dans les deux catégories à la fois. THUNDART n’est pas seulement une réponse à un appel d’offres. C’est la tentative de rattraper trois décennies de sous-investissement dans un segment que la guerre en Ukraine a brutalement remis au centre du débat stratégique européen.
- Propos tirés de son audition parlementaire le 25 juin 2025 ↩︎
| À lire : Héloïse Fayet et Léo Péria-Peigné, « La frappe dans la profondeur : un nouvel outil pour la compétition stratégique ? », Focus stratégique n° 121, IFRI, novembre 2024. |
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