Bascule mondiale, désapprentissage industriel, réarmement mal piloté, illusion du retour à la normale : Stéphane Audrand ne mâche pas ses mots. Consultant en risques internationaux et historien, il dresse sur la situation européenne un diagnostic sévère mais cohérent et trace, sans triomphalisme ni défaitisme, les contours d’une Europe qui devrait apprendre à se défendre par elle-même. Une conversation dense, qui va à l’essentiel.
OpexNews : Depuis trente ans, l’Occident vit sur une promesse implicite : le commerce pacifie, la technique protège, et l’alliance rassure. Selon vous, qu’est-ce qui, dans cette promesse, est en train de se fissurer en premier ?
Stéphane Audrand : Nous sommes dans un moment de bascule mondiale durable — c’est vraiment ça le plus important, au-delà de la question de savoir ce qui se fissure en premier entre l’alliance, la technologie et le commerce.
On ne traverse pas une crise au sens classique du terme. Une crise, c’est un événement limité dans l’espace et dans le temps : on dévie de l’ordre normal des choses, il y a des forces de rétroaction, et puis on reprend tôt ou tard le cours normal. Ça, on sait très bien le gérer. Là, on change durablement les orientations structurantes.
Ces orientations structurantes, il y en a plusieurs. Le commerce, et d’une manière générale l’organisation du développement du monde, reposait sur l’idée que le monde n’était pas un jeu à somme nulle : tout le monde pourrait se développer, tout le monde pourrait gagner, il y aurait de l’État social pour tous à terme. C’était la grande promesse de l’après-guerre — et c’est en train de se casser la figure. Il y a de plus en plus de gens qui pensent que non : le monde va en partie redevenir un jeu à somme nulle, et que pour qu’il y en ait qui gagnent, il faudra qu’il y en ait qui perdent.
L’idée des alliances — et plus largement de l’organisation de la sécurité collective, l’idée qu’on allait pouvoir tout régler par la collaboration — prend un peu de plomb dans l’aile, mais ce n’est pas terminé. On a toujours besoin de solidarité entre pays, mais pas seulement par ce biais-là.
La technologie ensuite — nous sommes dans une ère de rupture tous azimuts : l’IA, la robotisation, les biotechnologies, les matériaux. Ce sont des ruptures colossales.
À quoi s’ajoute le changement climatique, qui nous emmène dans un inconnu — parce qu’une fois qu’on a dit que les impacts sont colossaux, on n’a pas de conscience claire de ce qu’ils seront réellement. Et puis la crise démographique, qu’il ne faut pas sous-estimer : elle frappe pratiquement tous les pays — sauf l’Afrique, et encore, ça sera pour bientôt — et elle aussi nous emmène dans l’inconnu
Si vous deviez décrire le cœur de notre fragilité stratégique, est-ce d’abord une fragilité militaire, industrielle, ou politique — au sens de la capacité à décider dans la durée ?
La France fait face à une vraie fragilité sociétale. La société française de l’après-Seconde Guerre mondiale s’est construite — globalement après les guerres de décolonisation — sur l’idée que les Français seraient enfin protégés du monde, en sécurité dans leurs frontières. Cette promesse de protection n’est plus tenable en 2025 — on n’en a plus les moyens, on le fait à crédit, sur le dos de nos enfants.
Historiquement, l’État social reposait sur une ambition simple : protéger les individus contre les accidents de la vie. La maladie était une condamnation à la pauvreté, le chômage était une condamnation à la pauvreté, la vieillesse était une condamnation à la pauvreté, le manque d’éducation était une condamnation à la pauvreté. Ces accidents de parcours, on les a brisés par l’État social — et c’est très bien.
Mais ça s’est mué, progressivement et pour des raisons politiques, en une promesse de bien-être sans cesse croissant — et cette promesse n’est plus tenable. C’est pour moi la première et la principale fragilité française, parce que la cohésion nationale reposait — et repose encore — sur une promesse que la réalité ne peut plus tenir.
Le débat européen oppose souvent deux imaginaires : ne pas se couper du protecteur versus devenir adulte. Est-ce un débat stratégique ou un débat psychologique et social sur l’acceptation du risque ?
Effectivement, ce débat européen révèle, en France, à quel point on peine à sortir des fantasmes français sur ce qu’est la sécurité en Europe pour nos voisins.
Nos voisins européens ont un attachement extrêmement fort à leur protecteur américain, parce qu’ils ont conscience que leur existence dépend du bon vouloir des grands — et qu’à tout prendre, le moins mauvais protecteur possible reste l’américain. Heureusement, en France, on a eu après la Seconde Guerre mondiale la sagacité de se dire : on ne peut plus vivre dans une situation où notre existence dépend des autres. Ça a failli être notre cas en 1945 — et c’est à De Gaulle et à la France libre qu’on doit d’avoir pu retrouver une place qui aurait pu ne plus être la nôtre. Mais les petits pays européens savent qu’ils ont besoin des grands pour survivre. Ils ont désappris durablement le réflexe de coalition.
Ce qui manquait encore en Europe — même si Poutine avait fait 90% du travail, c’est-à-dire faire prendre conscience aux Européens du retour d’une vraie menace russe à l’Est — c’était la prise de conscience qu’il y a aussi un risque que le protecteur américain soit absent, voire hostile.
Et en France, on traite ça avec beaucoup de mépris, en disant à nos voisins : “vous voyez.” Il y a dans les élites françaises une vieille tentation — héritée de Louis XIV, réessayée sous Napoléon — de voir la France comme puissance dominante en Europe. Aujourd’hui, cela se réduit à ceci : chaque fois qu’il y a un problème avec les États-Unis, dire “ah mais vous voyez, on avait raison.” Prétendre à une prééminence française en Europe, c’est une impasse.
Les deux grands défis sont donc les suivants : d’un côté, pour nos voisins européens, retrouver le réflexe de coalition et accepter que leur sécurité peut être garantie en Europe — et pas uniquement par la protection américaine. De l’autre, pour la France, renoncer à cette tentation de prééminence. La France elle-même n’est pas directement menacée — et tant mieux — parce qu’on a l’arme nucléaire et que personne ne peut nous anéantir sans en payer le prix. Mais il faut qu’on accepte que collectivement, on a quelque chose à construire en Europe.
Est-ce que la prééminence française peut venir avec la dissuasion avancée annoncée par Emmanuel Macron ?
Je pense qu’il n’y a rien de plus dangereux que l’idée d’une prééminence française. Ce qui nous est conféré par l’arme nucléaire — à nous et aux Britanniques — c’est d’être le garant en dernier ressort de cet espace européen, au sein duquel on ne pourrait pas survivre si nos voisins venaient à tomber. C’est plutôt une belle responsabilité sur le plan historique — mais ça ne nous confère aucun droit à être les chefs ou les leaders de quoi que ce soit.
On a longtemps pensé la souveraineté en termes de frontières et d’armée, mais aujourd’hui elle se joue aussi dans les architectures numériques — dépendance logicielle, etc. Selon vous, quel est le changement le plus mal compris par les responsables politiques ?
L’espace européen est le plus dépendant de tous les espaces géographiques — dépendance énergétique, dépendance matérielle, et aussi en partie dépendance militaire. On ne peut parler d’autonomie ou de souveraineté qu’en ayant conscience qu’on ne pourra jamais s’affranchir totalement de cette dépendance. En matière de ressources, on a des terres agricoles, du bois et des cailloux — c’est à peu près tout. On a brûlé l’essentiel de l’énergie qu’on avait en Europe, on refuse pour un tas de raisons d’en produire davantage, et on est dépendant du monde.
Sur le plan numérique, qui est la dimension qui transforme le plus profondément notre époque, la vraie grande question est : les Européens veulent-ils vraiment changer quelque chose ? Parce qu’aujourd’hui, on est très clairement dépendant d’une organisation numérique qui se décide aux États-Unis. Or on a construit un modèle de société ouvert qui repose très largement sur cette organisation — et en contrepartie, on contrôle en Europe une partie des outils de la mondialisation.
La situation européenne, c’est une interdépendance asymétrique avec la technologie américaine. On a créé un système dans lequel les Européens sont, en grande partie, les assureurs du monde : la grande majorité de l’assurance maritime mondiale est européenne, les armateurs sont en grande partie européens ou asiatiques — il n’y a quasiment pas d’armateurs américains qui font le commerce maritime mondial — et les places financières européennes sont extrêmement puissantes dans le marché interbancaire et dans les garanties internationales. Tout cela repose sur le fait qu’on a accepté cette dépendance numérique aux États-Unis. Vouloir s’en affranchir, c’est donc accepter de renoncer à certains leviers de la mondialisation.
Quoi qu’on fasse, la géographie est têtue et la relation transatlantique ne va pas disparaître. Pour le meilleur comme pour le pire, il faut continuer à travailler ensemble. Mais la question n’est pas de s’affranchir ou pas du dollar ou du numérique américain — c’est plutôt : comment récupérer chez nous certaines choses essentielles ? En particulier, les Européens doivent accepter de mettre la main à la poche sur le cloud de combat comme sur le cloud civil, et être plus actifs dans la négociation des normes, des protocoles et des sous-jacents techniques de cette mondialisation — qu’on a trop largement délégués aux Américains.
Y aura-t-il un point de non-retour technologique à partir duquel on ne pourra plus reprendre la main sans rupture, sans coup majeur, sans crise ?
Le fait que les Américains, sur l’intelligence artificielle, refusent absolument de se brider — sur quoi que ce soit — pose un vrai défi pour l’Europe. Parce qu’on entre dans une ère d’incertitude profonde avec l’IA : c’est une technologie générative dont on peine encore à mesurer la capacité à transformer le système mondial à brève échéance.
À un moment, faudra-t-il couper le courant transatlantique sur le plan numérique ? La question se pose. Ce qui est certain, c’est qu’on entre dans une zone où l’Europe ne dispose pas de stratégie de contingence sérieuse — ni à l’échelle française, ni à l’échelle européenne. Il faut à la fois peser sur la relation transatlantique, mais aussi commencer à réfléchir à des plans d’urgence, au cas où le développement américain de l’IA irait trop loin et représenterait une menace pour la stabilité économique mondiale.
Qu’est-ce qui manque le plus à l’Europe et notamment à la France ? Est-ce que c’est de l’argent, des usines, des compétences, ou la capacité politique d’accepter que tout cela prenne dix ans ?
Globalement, ce qu’on a, il faut le garder. Et aujourd’hui en Europe, on a construit avec l’OTAN quelque chose d’extrêmement précieux. On peut prendre n’importe quelle section de Portugais, rajouter une section d’Italiens, quelques Danois, quelques Norvégiens, quelques Allemands, un général français, un adjoint belge et un contrôleur d’artillerie anglais — ça ne sera pas beaucoup plus le désordre qu’en national. À l’échelle de l’histoire, c’est déjà beaucoup. On a l’habitude de travailler ensemble, en bonne intelligence, avec des normes et des équipements compatibles.
Ce qui manque à l’Europe aujourd’hui, c’est une capacité à penser sans les Américains — et à assumer qu’il y a des situations où on devrait pouvoir agir sans eux. Ça, c’est d’abord une volonté politique, qui doit se traduire ensuite en doctrine et en organisation, et qui mène enfin à rechercher des capacités. Or une partie substantielle de nos voisins européens se demande encore aujourd’hui quelles capacités ajouter dans le cadre de l’alliance avec les États-Unis — pas comment s’en passer.
Ce qui manque à la France ? On a à peu près tout, mais pas assez de tout. Ce qui manque à nos voisins européens ? L’imagination de pouvoir se battre sans les Américains. Ce que je dis toujours : il faut être prêt à faire avec les Américains si on le peut, sans les Américains si on le doit, et contre eux s’ils deviennent fous. Ça, c’est ce que j’ai ajouté depuis le Groenland — et j’y tiens.
Très concrètement, cela implique de réfléchir — c’est ce qu’a dit le président de la République [discours du 2 mars 2026] — à des capacités d’alerte avancée. Les Français ont des capacités nationales de surveillance de l’espace européen, mais elles restent chichement comptées — et il faut muscler notamment l’alerte avancée nucléaire. Il faut donc pouvoir mieux surveiller l’espace européen sans les Américains : déployer des capteurs générant des flux de données à synthétiser, analyser et exploiter entre Européens — ce qui implique un réseau de satellites, un réseau d’avions, et derrière, un réseau de commandement et de contrôle (C2) et un cloud européen.
Il faut aussi pouvoir défendre cet espace européen ensemble — ce qui implique une architecture de défense aérienne capable de fonctionner sans les Américains : des avions de combat, des moyens de défense antiaérienne à courte, moyenne et longue portée. On a beaucoup de ces briques-là, mais tout est pensé pour fonctionner en articulation avec les Américains. Il faut repenser tout ça sans eux.
Et il faut une capacité de frappe à très longue portée — c’est-à-dire la capacité européenne de repérer les cibles au bon tempo, en temps réel, et de les engager loin et vite. C’est aujourd’hui, notamment vis-à-vis de la Russie, ce qui nous manque le plus cruellement.
Si demain il y a une tentative russe sur un pays européen, en dehors du pays attaqué lui-même, la réponse rapide est américaine. La cavalerie est américaine. Les premières heures, c’est américain. Et si demain les Américains ne sont pas là, la capacité européenne est quasi inexistante — elle repose essentiellement sur quelques moyens britanniques et français. Voilà ce qui nous manque : cette capacité de réponse immédiate.
La bonne nouvelle dans le discours de l’île Longue, c’est que l’alerte avancée, la défense antiaérienne et la frappe dans la profondeur sont présentées comme des programmes européens — ce qui veut dire que tout le monde va payer. Et puisque le consensus existe sur leur caractère crucial, ces programmes survivront quoi qu’il arrive à 2027.
Avec la dissuasion française et britannique, on devrait donc pouvoir construire, dans les années qui viennent, une forme d’assurance-vie collective pour l’Europe occidentale — modeste, mais réelle.
Est-ce que l’Europe a un problème de production, ou un problème plus profond — l’idée que produire est une activité secondaire, presque honteuse, dans les économies de service ?
Je pense que c’est un problème crucial pour nos sociétés, pas seulement pour la défense — même si la défense est particulièrement concernée, et à plus d’un titre. Parce que la défense est peut-être l’industrie qui, paradoxalement, en se protégeant, s’est fragilisée.
L’industrie de défense européenne — et même nord-américaine, comme le contexte actuel le révèle — a vu sa survie passer par son isolement et sa spécialisation. Les industriels ont cessé d’être généralistes. À part pour l’aéronautique, où Airbus et Boeing sont restés avec un pied dans le civil et un pied dans le militaire, les grands industriels de la défense — KNDS, MBDA, entre autres — sont spécialisés dans la défense, et une partie de leur sous-traitance l’est aussi.
Dans ce cadre-là, en Europe, on a beaucoup désindustrialisé les industries généralistes. On les a envoyées en Asie, en se disant qu’on allait entrer dans une économie de services. Heureusement, en France, on s’est dit que pour les programmes de dissuasion, il fallait quand même conserver des industriels capables de maîtriser la chaîne de bout en bout. Donc la dissuasion a permis de sauver une partie des savoir-faire industriels de défense en France. En revanche, comme ce ne sont pas de gros volumes, on a délibérément sacrifié les capacités de production.
Ce problème dépasse la seule défense — c’est un problème de société. Je l’ai vécu en tant qu’élu local — j’ai été conseiller municipal d’un village de cent cinquante habitants en Bourgogne — où systématiquement les questions économiques étaient abordées sous l’angle du tourisme, sous l’angle des services, mais jamais sous l’angle de la production. Il y a une véritable phobie à prononcer le mot “produire“. En France plus qu’ailleurs, la promesse politique c’est le bien-être — et le bien-être, ce n’est pas produire, parce que produire c’est fatigant et c’est sale. Le bien-être dans l’aménagement du territoire, c’était faire reculer les usines. Le bien-être dans le travail, c’était moins se casser le dos à l’usine.
Le cas Brandt est particulièrement emblématique. Aujourd’hui on se dit : peut-être qu’une façon de sauver Brandt, ce serait de produire à nouveau pour la défense. Renault revient dans la défense en disant qu’il pourrait faire des drones avec Turgis & Gaillard. Or Renault, c’est le prototype de l’industriel civil qui, au début du XXe siècle, s’est lancé dans la défense parce qu’il y avait la guerre — avant de s’en séparer en se disant : nous sommes une entreprise civile, spécialisons la branche défense et éloignons-la de nous. C’est le symbole de ce qui s’est passé en Europe : on a séparé les industriels généralistes des industriels de défense.
Et maintenant on redécouvre qu’en fait, ce qu’il faut, c’est un socle industriel généraliste capable de faire des machines à laver quand tout va bien et des tourelles de char quand tout va mal. C’est ce que la Chine fait très bien. C’est ce que les Américains essaient de réapprendre dans la douleur — avec en plus le phénomène des nouveaux entrants : les Anduril, les Helsing, entre autres, qui arrivent avec de l’ambition mais qui, in fine, ne savent pas produire des objets industriels de manière fiable et à grand volume. Quand il faut passer à l’échelle, on se rend compte que l’industrie, concrètement, c’est de l’acier, de la chimie, des acides, des métaux rares, des composants électroniques — des activités salissantes, largement victimes du syndrome Nimby.
Le grand défi pour l’Europe, ce n’est pas de reconstruire des chaînes de production de l’armement — c’est d’accepter qu’il faut relancer des hauts fourneaux, la production d’acier, d’aluminium, d’acide sulfurique, de linter de coton, tout ce qu’il faut pour faire des munitions, des poudres propulsives, des semi-conducteurs. Tout ce qu’on a laissé disparaître. Oui, on a un vrai problème de production.
Peut-on réindustrialiser sans recomposer le pacte social — les rapports au travail, à la formation, au territoire ? La puissance est-elle devenue un sujet de société avant d’être un sujet militaire ?
Il faut une approche globale de la survie du modèle sociétal européen. Le rapport Draghi avait commencé à poser quelques pistes, mais avec toujours la même idéologie : toute solution passe par une fédération européenne. Quand on n’a que le marteau comme outil, tous les problèmes ressemblent à des clous. On a besoin d’une réindustrialisation en profondeur à l’échelle européenne — tout en préservant le cadre de vie européen. On ne peut pas réindustrialiser massivement en faisant sauter toutes les contraintes environnementales : ce serait dangereux pour nos populations, et contraire à ce qui fait la valeur du modèle européen.
À quoi s’ajoute une crise démographique profonde. On a passé quarante ans, à gauche comme à droite, à marteler qu’agriculteur n’est pas une carrière désirable, qu’ouvrier non plus. Aujourd’hui il faut réaffirmer que ces métiers ont de la valeur — ce qui est un vrai défi de société quand les parents, spontanément, n’aspirent pas à ces carrières pour leurs enfants.
Une partie de la solution passe par la robotisation — avec des questions cruciales sur le partage de la valeur ajoutée. La dark factory1 où il n’y a que deux techniciens aux commandes se heurte au vieux mur de [Henry] Ford : qui paie ses ouvriers pour qu’ils achètent ses voitures ? Si le pacte social ne repose plus sur le travail, sur quoi repose-t-il ?
Nous sommes face à des défis sociétaux équivalents à ceux qu’a affrontés l’Europe lors de son entrée dans la modernité — qui commence dans les années 1750 et plonge les sociétés européennes dans une tension qui durera jusqu’en 1950 : deux cents ans de bouleversements politiques, idéologiques, économiques, deux cents ans de révolutions et d’émergence de nouvelles formes politiques — le socialisme, le communisme, l’économie libérale, la social-démocratie — avant d’aboutir au compromis de l’État social en interne, et à l’ONU dans l’ordre externe.
Tout cela est aujourd’hui remis en cause. Et ce qui me préoccupe, c’est qu’en France notamment, on ne voit pas émerger de nouvelles propositions politiques adaptées aux défis du temps. Les partis s’appuient sur des cadres idéologiques qui ont quarante ans — l’écologie politique à gauche, le néo-marxisme mélenchoniste, les vieilles recettes conservatrices ou néolibérales à droite. On ne voit pas le foisonnement idéologique qu’on a pu observer lors de l’entrée dans la modernité. C’est peut-être le signe que ce foisonnement reste à venir — et qu’il sera, lui aussi, à la hauteur des défis.
Dans les périodes de réarmement historique, l’État joue un rôle de stratège industriel. Est-ce que les États européens ont encore la capacité administrative pour piloter des systèmes complexes, ou ont-ils désappris à le faire ?
Pour réarmer, il faut savoir réarmer. Et ce que je vois beaucoup aujourd’hui, ce sont des pays européens qui ont un chèque qui leur brûle les doigts — sans savoir vraiment ce qu’ils veulent ni vers quoi ils vont. Le pilotage stratégique se définit très en amont : qu’est-ce qu’on veut faire, et pour quel format d’emploi ? Or la solution de facilité, c’est de se dire : il manque une capacité dans le dispositif OTAN, je vais me l’acheter et la brancher. Et ça nous rend toujours dépendants des Américains. Le cas allemand est particulièrement éclairant de ce qu’il ne faut pas faire.
L’Allemagne a commencé par annoncer : je vais constituer la plus grosse armée terrestre d’Europe, je vais signer le plus gros chèque en Europe. Mais on n’est pas certain qu’elle ait un plan : est-ce une armée employable de manière européenne, ou seulement dans le cadre de l’OTAN ? Va-t-elle vraiment construire des unités déployables de manière opérationnelle, ou simplement aligner des chars dans des casernes ? A-t-elle les moyens démographiques et l’acceptabilité sociale pour porter cette capacité terrestre ?
Ce que je vois, ce sont des industriels allemands qui sautent sur l’effet d’aubaine et produisent des matériels de plus en plus chers — sans que la qualité opérationnelle soit toujours à l’avenant. Cela s’est vu sur les premiers retours de l’équivalent allemand du programme Scorpion — la numérisation du champ de bataille terrestre. En France, Scorpion remplit sa fonction. Le socle allemand, lui, ne fonctionne pas : les délais de mise à jour de la situation tactique sont de vingt minutes. Vingt minutes de retard sur une situation tactique terrestre, c’est tout simplement inutilisable.
Premier exemple : la brigade blindée déployée en Lituanie. Cela a représenté un effort colossal — et quand on a regardé de près, les soldats allemands présentaient de nombreuses lacunes matérielles. Sur le papier, le bon nombre de véhicules, le bon nombre de personnels — mais des armes individuelles vieilles de quarante ans et des équipements manquants dans de nombreux domaines. Ils en étaient aux douloureuses découvertes que nous avons faites pendant la guerre du Golfe, quand on s’est rendu compte qu’on ne savait pas projeter une grosse division. Depuis 1991, en France, quand on projette, ça doit être fonctionnel — et ça l’est, même si ce n’est pas énorme.
Second exemple : l’annonce de la Bundeswehr qui veut acheter 500 lance-roquettes EuroPULS — technologie israélienne, intégration allemande — avec l’idée d’en garder 250 pour elle-même et d’en avoir 250 en réserve pour des ventes de gouvernement à gouvernement en Europe. C’est une stratégie industrielle claire — ce que je préconise pour la France depuis des années mais qu’on refuse de faire. On aurait pu acheter trop de frégates, trop de chars, trop de Rafale, et les avoir en stock pour les revendre. C’est d’ailleurs ce qu’on a fait pour les Rafale — en prenant sur l’armée de l’air pour servir vite l’export. Quand c’est pensé en amont, ça marche bien. Là, les Allemands le pensent en amont — ils auront 250 lance-roquettes à proposer à des prix compétitifs, ce qui devrait trouver preneurs en Europe. Mais est-ce que ces 250 lance-roquettes seront une capacité opérationnelle pensée et intégrée pour faire la guerre dans un format européen autonome ? Rien ne le garantit.
Quelle serait, selon vous, la forme mature d’une défense européenne ?
Je ne crois pas en l’idée d’une défense européenne. En revanche, je crois en une défense de l’espace européen par les Européens — c’est très différent. L’idée de fédéralisme européen, d’armée européenne, de fusion européenne, c’est un fantasme qui ne concerne que quelques élites — Draghi et quelques autres — persuadées que c’est la seule voie possible. Mais quand on regarde l’état des opinions en Europe, l’idée que l’Europe pourrait être unifiée sous une bannière est quelque chose que les Européens ont toujours refusé. On est assez têtus en Europe : chaque fois que quelqu’un s’est dit ‘moi je vais avoir la main sur l’Europe’, il s’est heurté à une coalition. Les Espagnols ont essayé, les Habsbourg ont essayé, la France a essayé, l’Allemagne a essayé, la Russie a essayé — à chaque fois, les Européens ont dit non. Ils n’ont pas envie d’être un seul peuple. Ils veulent garder leur identité nationale et travailler ensemble — rester amis, chacun chez soi, avec sa maison et sa clôture.
S’il y a un chemin, ce n’est donc pas de dire ‘défense européenne‘ — c’est de dire ‘défense de l’Europe par les Européens‘. La nuance est importante. Le jour où l’on retire les États-Unis de l’OTAN, on obtient de facto cette Europe de la défense — parce qu’en plus, les Canadiens sont nos meilleurs alliés. Les capacités existent déjà. Et cette approche est davantage consensuelle dans les opinions publiques européennes que dans les gouvernements eux-mêmes — qui restent pour beaucoup très accrochés à Washington, alors que leurs populations ont, elles, déjà tiré les conclusions de la situation.
La France aime se penser comme une puissance d’équilibre. Mais une puissance sans masse industrielle ni endurance budgétaire, n’est-ce pas une puissance de commentaire ? Comment éviter ce piège ?
Dieu merci, le vocable de ‘puissance d’équilibre‘ semble reculer dans la parole publique française. Ce fut un moment de notre histoire où l’on s’est cru une puissance déclarative. La faute à une classe politique qui s’est appuyée sur des professionnels pour gérer ces questions sécuritaires, et qui a durablement désappris les enjeux de défense et de puissance — comme toutes les classes politiques européennes. Les Français se sont largement bercés de cette illusion du langage performatif : que la France parle, et les choses doivent aller mieux. Dire ‘la France, puissance d’équilibre‘, c’était reconnaître la prééminence américaine tout en voulant se faire entendre. Un terme intraduisible, perçu à l’étranger comme un pur élément de langage français.
La question est donc la suivante : qu’est-ce que la France peut faire, et qu’est-ce qu’elle veut faire ? Ces trente dernières années, on a vécu dans un monde où ce qu’on avait besoin de faire ne coûtait pas très cher. On avait un modèle de force ‘échantillonnaire‘ — issu des traumatismes de la guerre et de la volonté de la société française de ne plus être trop exposée aux coûts humains et financiers de la défense — qui couvrait tout le spectre, depuis les forces conventionnelles jusqu’à la bombe nucléaire, mais avec de petits échantillons. Et la France savait tout faire extrêmement bien.
Après 1991, marginalisés au profit des Américains pendant la guerre du Golfe, on avait construit cette capacité d’être présent partout : en Asie, en Afrique, au Proche-Orient, en Europe. Mais on arrive aujourd’hui à un stade où il faut se fixer des priorités — c’est ce que la révision de la Revue Nationale Stratégique (RNS) a commencé à dire. La RNS a fixé comme priorité le territoire national et l’Europe. L’Indo-Pacifique relève du supplément de puissance — la priorité des priorités, c’est l’espace européen, car sans lui, notre survie n’est pas assurée.
On est avant tout une puissance européenne, qui a des territoires et des populations dans le monde entier — c’est notre spécificité. Deux millions de Françaises et de Français vivent loin d’Europe dans des territoires de pleine souveraineté, et on est les seuls dans le monde dans cette situation. Il faut l’assumer. Mais cette vocation mondiale ne doit pas faire oublier notre ancrage fondamental : on est une puissance d’Europe occidentale, atlantique et méditerranéenne — ce qui nous confère une double responsabilité, de par notre géographie et notre histoire.
On est les seuls, avec les Britanniques et éventuellement les Espagnols, à pouvoir déployer des sous-marins dans l’Atlantique et à être crédibles pour maintenir, quoi qu’il en coûte et où que ce soit, nos voies d’approvisionnement ouvertes. L’Europe ne peut pas vivre sans le monde — et donc les Français ont cette responsabilité. On doit assurer la dissuasion nucléaire, on doit assurer les voies de communication du continent — personne ne le fera à notre place. Les Polonais n’iront pas se battre en mer Rouge. C’est à nous de le faire, c’est aux Britanniques de le faire — et s’il y a d’autres Européens qui viennent, c’est aux Français et aux Britanniques de commander, parce qu’on sait faire.
Cela implique des choix douloureux. Malgré toute la sympathie que j’ai pour mes camarades de l’armée de Terre, on devra faire des arbitrages capacitaires sur les forces terrestres : la clarification stratégique impose qu’on ne peut pas prétendre aligner des forces pléthoriques sur le flanc est — ce n’est pas notre rôle, et nous n’en avons pas les moyens.
Le destin de la France, c’est d’être le garant de dernier ressort du continent et le pompier de l’Europe — celui qui s’interpose en premier face à l’agresseur, parce que ça, on sait faire. On a cette arme nucléaire, à la fois immense avantage et immense fardeau que la France porte seule depuis cinquante ans, et qui de facto est au service de l’espace européen. Ce fardeau doit être assumé par celui qui maintient aussi les liens de l’Europe avec le monde. C’est indispensable. La France sait être là très vite — on l’a montré en Roumanie le 24 février 2022. On sait être présent en mer, on sait dissuader. Ce n’est plus à nous de faire la grande guerre au sol — c’est à d’autres de le faire, à condition qu’on développe des capacités de frappe dans la profondeur conventionnelle.
Une fois ce partage des tâches accompli — sans psychodrame — il apparaît clairement qu’il ne peut pas y avoir de prééminence française : le gros des forces terrestres seront polonais, allemands ou scandinaves, la dissuasion sera partagée avec les Britanniques, et les voies de communication, nous les assumerons en coordination avec les puissances maritimes. Il n’y a pas de chef naturel — chacun a un rôle éminent à jouer dans sa sphère — et c’est ensemble que cela fonctionnera.
Au fond, un continent habitué au confort peut-il accepter de se réarmer sans perdre son âme démocratique ?
L’échec n’est pas une option. Je reste très optimiste pour l’avenir des sociétés européennes, parce que je pense qu’au pied du mur, les Européens se battent. C’est, je crois, notre caractéristique fondamentale, celle qui nous distingue de nos compétiteurs stratégiques. Notre longue histoire — faite de guerres entre nous, et de trop de mal infligé au monde — nous a légué une conscience profonde que la liberté a un prix. Et cette conscience-là, on ne l’a pas désapprise.
C’est vrai qu’on a l’impression d’être des sociétés du confort, extrêmement attachées à leur bien-être. Pourtant, ce qu’on voit en Ukraine, ce qu’on voit quand il y a des crises, c’est que les sociétés européennes ne flanchent pas — elles se battent. Si demain des bombes tombent sur la Finlande, les Finlandais se battront. Si demain des bombes tombent sur la Pologne, les Polonais se battront. Si demain des bombes tombent sur la France, les Français se battront. Parce que c’est comme ça qu’on fonctionne.
J’ai vu début 2022 à quel point, face au péril de l’invasion russe, les Européens serraient les rangs spontanément. Dans les instances de coordination européenne — qui d’ordinaire sont des réunions où chacun suit distraitement les débats — j’ai vraiment vu une ambiance différente : les gens se parlaient, se souriaient, se réconfortaient mutuellement, avec cette conviction que oui, ça allait être dur, mais qu’on y arriverait, parce qu’on était ensemble.
Je l’ai vécu aussi à l’OTAN cette année, dans des réunions sans les Américains, où les Européens se disaient : “oui, la situation est grave, mais on est ensemble.” Cela contraste avec ce qui se passe chez nos compétiteurs stratégiques — les Indiens et les Pakistanais se battent seuls, les Russes se battent seuls, les Chinois se battront sans doute seuls, les Iraniens se battent seuls. Les loups hurlent en meute, mais quand il y a le feu à la grange, ils se battent seuls. Entre Européens, on est spécialistes pour se serrer les coudes quand la situation devient critique.
La vraie question est ailleurs : aura-t-on su convaincre le peuple européen de faire des efforts en temps de paix pour être raisonnablement prêt le jour où un conflit éclate ? C’est là que se situe mon inquiétude sincère — pas de savoir si on se battra, mais si on aura suffisamment réarmé d’ici là. J’essaie d’être optimiste. Il y a une prise de conscience européenne — je veux croire que nous y parviendrons, et que le projet européen traversera le XXIe siècle, non sans épreuves, mais qu’il en sortira renforcé.
Si vous deviez pointer l’illusion européenne la plus dangereuse aujourd’hui, laquelle choisiriez-vous — celle du retour à la normale, de la protection éternelle, ou celle d’une puissance sans effort ?
L’illusion du retour à la normale est ce qu’il y a de plus dangereux aujourd’hui. C’est un réflexe de confort, un réflexe humain naturel — refuser d’accepter que les choses ne seront plus jamais comme avant.
On l’entend encore à tous les niveaux : après la dernière conférence de sécurité de Munich, beaucoup se disaient — ‘[Marco] Rubio est quand même plus modéré que prévu, on va survivre à ce second mandat, on va pouvoir revenir comme avant.‘ À chaque crise, à chaque nouvel élément de tension, ce réflexe refait surface. C’est le poison le plus dangereux à l’échelle européenne. Il y a encore beaucoup d’élites qui ont grandi avec les dividendes de la paix, convaincues que le monde est un village global et que tout finit par s’arranger.
Là où ils ont raison, c’est qu’on ne va pas déconstruire tous les aspects de l’organisation du monde — personne n’y a intérêt. La possibilité d’envoyer un mail de Lisbonne à Tokyo, de prendre l’avion avec des correspondances, d’avoir des protocoles TCP/IP universels — tout cela repose sur des intérêts partagés que personne ne veut remettre en cause. Cet acquis-là est solide.
Mais l’idée que les crises vont cesser et qu’on va redevenir comme avant, c’est une illusion. Le climat ne reviendra pas comme avant, les ressources ne seront plus aussi abondantes, la démographie ne reviendra pas comme avant, et les idéologies sont de retour dans le reste du monde pour longtemps.
Il faut donc accepter qu’on entre dans une période durable d’incertitude. Il faut faire du commerce le fusil sur l’épaule — pas en le pointant sur celui avec qui on veut commercer, mais sur l’épaule. Il faut s’inscrire dans un monde où il faudra faire des stocks, accepter des moments de pénurie, assumer des moments d’effort. La société du confort, c’est fini — non pas qu’on vivra dans l’inconfort tout le temps, mais la promesse de bien-être continu et sans faille est révolue. C’est peut-être la vérité la plus difficile à faire entendre en Europe aujourd’hui.
Photo © Marek Studzinski
- Usine sans ouvriers ↩︎