Eurosatory, hall 5b, stand C65. Bastien Mancini reçoit entre deux réunions, une liasse de communiqués encore chauds sur le coin du bureau. En quatre jours de salon, son entreprise vient d’annoncer deux partenariats stratégiques majeurs : avec Cerbair, le spécialiste français de la lutte anti-drones (LAD), et avec Schaeffler, l’équipementier automobile allemand. Pour une PME de 250 salariés basée à Labège, dans la banlieue toulousaine, c’est beaucoup. Pour Delair, c’est à peu près le rythme des 24 derniers mois.
Le ton du dirigeant français est direct, les mots choisis. Il n’est pas du genre à surjouer l’enthousiasme. Pourtant, derrière la sobriété du discours, les chiffres racontent une autre histoire : 30 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024, 50 millions en 2025, et une trajectoire qui devrait frôler les 100 millions cette année. Rentable depuis plus de cinq ans. Objectif affiché pour 2030 : 500 millions d’euros. « J’ai l’impression qu’il y a énormément de choses à écrire encore, et que ce qu’on a fait jusqu’ici, c’est vraiment la partie mineure de tout ce qui va se faire », dit-il. Difficile de faire plus sobre pour annoncer une ambition aussi démesurée.
En Ukraine avant tout le monde
Delair n’est pas une start-up de la défense née dans l’urgence du conflit ukrainien. L’entreprise a été fondée en 2011, bien avant que le mot « drone » ne s’impose dans le vocabulaire militaire grand public. Son ADN est d’abord celui de l’inspection industrielle (lignes à haute tension, oléoducs, infrastructures ferroviaires). C’est sur ce socle technique, forgé pendant des années dans les contraintes du civil, que Delair a progressivement construit ses capacités militaires. Un détail qui dit beaucoup : la société fournit des drones de renseignement à l’armée ukrainienne depuis 2016, soit six ans avant l’invasion à grande échelle. Quand les projecteurs se sont braqués sur l’Ukraine en février 2022, Delair y était déjà.
Le civil, lui, n’a pas toujours été un long fleuve tranquille. En décembre 2021, une réglementation européenne a brutalement limité les opérations en scénario standard à moins d’un kilomètre. « On avait inspecté des centaines de milliers de kilomètres de lignes électriques pendant des années. Du jour au lendemain, ça devenait sous dérogation », résume Bastien Mancini. Les normes restent partiellement en chantier. Cette contrainte réglementaire a sans doute accéléré la bascule vers la défense ; même si elle ne l’explique pas à elle seule.
L’invasion russe de 2022 a en revanche tout accéléré. Elle a reconfiguré les priorités de la défense européenne, et Delair s’est retrouvé avec une offre éprouvée au bon moment : des drones robustes, testés dans des environnements difficiles depuis des années, et une équipe capable de les faire évoluer très vite. « Notre force, c’est notre bureau d’études (plus de 140 ingénieurs) et une architecture modulaire qui nous permet de mettre au point un nouveau produit en quelques semaines, pas en quelques années », explique-t-il. En 2024, la DGA a qualifié plusieurs programmes dans des délais qualifiés de « records » par l’entreprise. La même année, Delair décroche des contrats importants pour la fourniture de drones d’observation et de munitions téléopérées (MTO) destinés à l’Ukraine.
Aspik sort de l’ombre
La gamme militaire de Delair s’est considérablement étoffée ces dernières années. À côté du DT-46, drone de reconnaissance à voilure fixe conçu pour les missions d’observation longue durée, et de l’UX11, petit appareil de surveillance déployable rapidement sur le terrain, deux systèmes concentrent aujourd’hui l’essentiel de l’attention à Eurosatory. Le premier, Damoclès, est une munition téléopérée co-conçue avec KNDS France, qui fournit la charge explosive. L’engin est capable de porter une ogive incendiaire à fragmentation de 550 grammes sur dix kilomètres, avec quarante minutes d’autonomie. Il est déjà qualifié par la DGA dans le cadre du programme Colibri et équipe l’armée de Terre. Le ministère des Armées a exprimé un besoin global de 2 000 exemplaires sur la durée de la loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030.

Le second, Aspik, a été dévoilé à Eurosatory. Il s’agit cette fois d’un intercepteur de drones, capable de se déployer en moins d’une minute, d’atteindre 450 km/h et d’opérer dans un rayon de 20 kilomètres. Son fonctionnement est largement autonome : « Il reçoit des consignes venant du système de notre partenaire (Cerbair), et ensuite il va faire la mission de manière autonome. Il y a toujours une intervention humaine, mais ce n’est pas du pilotage manuel », précise-t-il.
Face à la prolifération des drones FPV, les armées cherchent des solutions d’interception qui ne coûtent pas cent fois le prix de la cible. Aspik est conçu pour remplir exactement ce rôle : une réponse proportionnée, rapide, économiquement soutenable. C’est d’ailleurs autour de ce système que s’est nouée la collaboration avec Cerbair, annoncée durant le salon.
L’entreprise parisienne, fondée en 2015, est l’une des références françaises de la lutte anti-drone : ses solutions de détection radiofréquence et de brouillage électromagnétique sont déployées dans trente pays sur quatre continents. L’idée est simple dans son principe : associer la capacité de détection de Cerbair à la capacité d’interception de Delair pour couvrir la chaîne complète, de l’identification de la menace à sa neutralisation ; ce que les militaires appellent la kill chain. Les deux entreprises prévoient des travaux conjoints de R&D autour de l’intelligence artificielle (IA), des systèmes d’interception avancés et de la guerre électronique (GE) embarquée.
30 000 drones par an avec Schaeffler
La deuxième annonce majeure de la semaine concerne Schaeffler, l’équipementier allemand historiquement ancré dans l’industrie automobile. Le groupe, qui dispose de dix sites en France dont six usines, traverse depuis plusieurs années une période de turbulences liée à la transition électrique. La diversification dans la défense s’impose pour lui comme une nécessité. Pour Delair, la rencontre tombe à pic.
Les deux entreprises vont créer une nouvelle ligne de production en France, dédiée à la fabrication des drones Damoclès et des intercepteurs Aspik, avec un objectif de 100 unités par jour d’ici novembre 2026. 30 000 appareils par an au total, selon les projections de Delair. Un volume qui aurait semblé improbable pour une PME de cette taille il y a encore deux ans.
Bastien Mancini développe un argument qui mérite d’être entendu sur ce point : « Ce qui fait le prix d’un produit, c’est essentiellement le volume dans lequel il est fabriqué. Une voiture qui coûte 30 000 euros, c’est un bijou technologique à ce prix parce qu’elle est produite à trois cent mille exemplaires. Les prototypes coûtent deux à trois millions. Dans la défense, il y a depuis longtemps un marketing du type : mon produit est très performant, donc il coûte cher. En réalité, c’est plus cher parce que c’est fait en petite série. » La logique est implacable, et elle justifie le pari industriel avec Schaeffler : abaisser les coûts par le volume pour être compétitif à l’international.
Ce partenariat illustre en tout cas une tendance de fond. Face à l’urgence des besoins en équipements militaires, les frontières entre industrie civile et défense s’estompent à toute vitesse. Quelques jours plus tôt, Renault et Thales annonçaient un accord similaire pour la production en masse du drone Toutatis. La France cherche à mobiliser son tissu industriel existant pour répondre à des besoins qui dépassent de loin les capacités des seuls industriels de défense traditionnels.
Le Toyota du drone contre les Bayraktar
La montée en puissance de Delair soulève inévitablement la question de son positionnement dans un écosystème peuplé d’acteurs autrement plus capitalisés (Safran, KNDS, Thales, MBDA). Le dirigeant toulousain y répond sans détour, et sans fausse modestie. « On répond en cotraitance avec certains sur un appel d’offres, et en concurrence avec d’autres sur un autre. » Il rappelle que sur certains marchés, Delair a été le maître d’œuvre avec l’un de ces groupes en sous-traitant. « Parce qu’on a un vrai rôle d’ingénierie système ; le drone et sa munition, c’est un système : il faut que les deux fonctionnent bien ensemble. »

L’expérience avec KNDS sur le programme Colibri illustre bien cette relation : « Tout ne s’est pas fait dans la facilité, tout n’a pas marché du premier coup. Mais des deux côtés, on avait envie que ça marche. Il a fallu mettre les ego de côté. Ce sont de grands groupes, et ils se sont mis à notre niveau. Les grands groupes ont découvert la capacité d’une petite boîte à réagir très vite, à tenter des choses, avec des processus beaucoup plus courts. Et nous, on a vu comment fonctionne un grand groupe, sa rigueur, ses cadres de pensée. »
Sur la concurrence turque et chinoise, la pression se fait sentir en priorité sur un terrain que Delair considère comme historiquement le sien : l’Afrique de l’Ouest. C’est là que les Bayraktar turcs et les appareils Wing Loong et CH4 chinois ont progressé ces dernières années, portés par des prix agressifs et des cycles de vente courts. Face à eux, Bastien Mancini mise avant tout sur la fiabilité et le service. « J’utilise l’image du Toyota du drone ; ce pick-up africain que les gens peuvent réparer eux-mêmes, n’importe où et dans n’importe quelles conditions. » Une forme de différenciation qui ne se mesure pas dans un cahier des charges, mais sur le terrain : réactivité du support, disponibilité des pièces, présence locale. D’où l’ouverture d’une filiale au Maroc, annoncée cette semaine, pour ancrer Delair durablement sur le continent et assurer un soutien logistique au plus près des opérateurs africains.
« Sans l’Europe, on se fait envahir »
Il y a chez Bastien Mancini une ligne directrice qui n’a pas bougé depuis le début : la souveraineté ne peut pas être franco-française. « La France seule, c’est un marché trop petit. Les leaders mondiaux du drone sont américains : entre 1 et 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Les leaders européens sont autour de 200, 250 millions d’euros. Si on ne fait pas d’alternatives en Europe, on se fait envahir. »
Ses partenaires actuels sont à cet égard significatifs : KNDS, MBDA, Schaeffler. Des groupes européens, avec des compétences réparties sur tout le continent. « Tant que c’est européen, ce sont de bons partenaires », dit-il simplement. L’ambition d’une offre souveraine intégrée portée avec Cerbair s’inscrit dans cette même logique : peser ensemble là où ni l’un ni l’autre ne pourrait le faire seul.
La relation avec la DGA a elle aussi profondément changé. « Il y a dix ans, c’était comme être dans un sous-marin, tu existais à peine. Maintenant, travailler sur les drones, les intercepteurs, l’anti-drone, c’est devenu assez sexy. Et surtout, ils ont des gens qui connaissent vraiment le sujet. » Les dispositifs d’acquisition ont également évolué : catalogues sur étagère, marchés de gré à gré, procédures raccourcies. « Avant, c’était des gens dans des couloirs qui se passaient les infos entre initiés. Aujourd’hui, l’information est partagée avec tout le monde. Ça favorise la concurrence, la compétition, le partage des besoins. »
700 salariés, 500 millions d’euros de CA : le cap est fixé
La route de 50 à 500 millions d’euros est longue, et le dirigeant ne prétend pas qu’elle sera sans embûches. En interne, Delair fonctionne par plans quinquennaux. Le plan 2021-2026 s’achève. Le suivant démarre. « Il y a plein de choses à faire, qui sont différentes, qui nécessitent qu’on se repositionne tous. Ce n’est plus exactement la même chose. » L’entreprise prévoit d’être à 700 salariés en 2030 – contre 250 aujourd’hui – avec une quarantaine de postes ouverts dès maintenant. La nouvelle usine toulousaine, dans laquelle elle investit pour emménager en 2027, lui permettra de tripler sa capacité interne de production.

Ce qui ne change pas, en revanche, c’est une certaine façon d’envisager ce que l’entreprise fabrique réellement. Bastien Mancini cite, avec une légère ironie, la tagline d’un concurrent allemand – “The future is unmanned” – avant d’ajouter : « Moi, ça me fait un peu flipper. J’ai l’impression qu’on n’est pas invités dans ce futur-là, et ce n’est pas ce qu’on veut. Nous, on cherche quelque chose comme “Human challenges, robotic solutions”. On fait des robots, c’est sûr, mais au service des gens, où les gens ont une place. » Il invite des philosophes chez Delair pour poser ces questions en interne. Pas pour faire bonne figure. Pour que personne n’oublie ce que les systèmes qu’ils fabriquent ont comme finalité.
Dehors, dans les allées d’Eurosatory, des délégations militaires de dizaines de pays circulent, cherchant des réponses à des menaces que personne n’avait vraiment anticipées il y a encore dix ans. Delair, lui, a déjà commencé à les apporter. La question n’est plus de savoir si la PME toulousaine a sa place dans ce paysage. C’est de savoir jusqu’où elle ira.
Photo © Armée de Terre