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Baptême du feu réussi pour le lanceur X-Fire de Thales et Soframe

Pierre SAUVETON
27 mai 2026 5 Mins de lecture

Les LRU vieillissent mal. Ces lance-roquettes unitaires, dérivés du M270 américain et entrés en service dans les années 1990, incarnent à eux seuls une époque révolue : celle où la France articulait sa puissance terrestre autour de systèmes conçus à Washington, intégrés dans une logique otanienne sans trop se poser de questions. Trente ans plus tard, la facture se présente. Portée limitée à 70 kilomètres, obsolescence programmée, stocks de munitions qui s’amenuisent. L’armée de Terre avance désormais avec une capacité de frappe longue portée sous perfusion — et le programme FLP-T, pour Frappe Longue Portée Terrestre, comme seule perspective de s’en sortir.

C’est dans ce contexte – mi-urgence, mi-stratégie – que le tir du X-Fire prend tout son relief. Développé par Thales avec le spécialiste alsacien des véhicules militaires Soframe, ce lanceur 8×8 a enchaîné ses premiers essais avec succès, quelques semaines seulement après le premier vol de la munition balistique FLP-t 150, mise au point avec ArianeGroup ; et à quelques semaines d’Eurosatory, où le nom de cette munition doit enfin être dévoilé. Le hasard n’a rien à voir là-dedans : un tir début mai, un autre le 20, Eurosatory dans une quinzaine de jours, une décision ministérielle dans la foulée. Thales connaît sa partition par cœur.

Combler le vide avant qu’il ne s’installe

Le calendrier pose un problème simple, presque embarrassant. La FLP-t 150 ne sera pas prête avant 2030. Les LRU, eux, ne tiendront pas jusque-là. Et entre les deux, il y a un vide que personne ne nomme vraiment, mais que tout le monde a en tête. C’est précisément ce vide que le X-Fire est conçu pour combler. Capable de tirer des munitions françaises comme étrangères, il joue les bouche-trous – au sens noble du terme.

Les premiers essais ont mis en œuvre la roquette à induction X-Fum de 68 mm, déjà éprouvée sur l’hélicoptère Tigre. Un choix délibéré : permettre aux équipages de s’approprier le système dès maintenant, sans attendre l’aboutissement du programme. La continuité opérationnelle avant tout.

𝗫-𝗙𝗶𝗿𝗲: first successful test firings! Developed by Thales and Soframe, this versatile system has proven its readiness for long-range strikes. A new step towards French independent capability. More info: https://t.co/EQ8shxtDF8 #Defence #Thales pic.twitter.com/x3Wu9YZJjM

— Thales Group (@thalesgroup) May 26, 2026

Monté sur châssis Zetros, le même retenu pour les poids lourds de classe 6 tonnes du programme de flotte tactique et logistique terrestre (FTLT), le X-Fire embarque également des systèmes de navigation anti-brouillage conçus pour fonctionner dans des environnements électromagnétiques dégradés. Quand l’adversaire brouille tout ce qui émet, naviguer à l’aveugle n’est plus une option. Le X-Fire a visiblement tiré les leçons du conflit en Ukraine.

L’Estonie, miroir gênant

Il y a une question qui flotte au-dessus de toute cette compétition industrielle, jamais posée directement, toujours présente : la France va-t-elle enfin se doter d’une capacité de frappe longue portée terrestre qui ne dépende ni des stocks américains, ni du bon vouloir de Washington ?

Le général Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre, l’avait devancée dès novembre 2022, devant les sénateurs : « Le choix de la solution n’a pas encore été arrêté. Il y en a deux principales : soit nous achetons sur étagère – ce qui suppose d’opter pour le HIMARS -, soit nous trouvons une solution nationale, souveraine. » Deux ans et demi plus tard, la réponse estonienne a rendu le débat moins théorique.

Tallinn a signé en 2022 un contrat de 200 millions de dollars pour six HIMARS. Elle attend toujours ses munitions. Washington a mis le dossier en attente, au moins jusqu’à la fin de la guerre en Iran ; certaines devaient pourtant franchir l’Atlantique dès cette année. Hanno Pevkur, le ministre de la Défense estonien, ne fait pas dans la langue de bois : « Les livraisons de munitions ont été suspendues. Certaines devaient arriver cette année, d’autres l’an prochain ou l’année suivante. Mais pour l’instant, nous avons très peu d’informations. » Les retards dureront « des mois plutôt que des semaines », a-t-il précisé. Et si le blocage se prolonge, Tallinn devra revoir ses décisions d’achat.

Le détail qui fait mal : même pour utiliser des munitions d’un autre fabricant dans ses HIMARS, l’Estonie devrait obtenir l’autorisation de Lockheed Martin et du gouvernement américain. Un système verrouillé à double tour ; y compris pour trouver une alternative à sa propre dépendance. L’ancien chef d’état-major des forces de défense estoniennes, le général Martin Herem, est lucide : si le retard dépasse trois ans, il faudra chercher des solutions de remplacement. Heureusement pour Tallinn, un contrat avec le coréen Hanwha Aerospace existe déjà – une roue de secours que personne ne pensait devoir utiliser si vite.

Le moment de vérité industriel

Le cas estonien n’est pas passé inaperçu à Paris. On connaît aussi, de près, ce que coûte la dépendance à un industriel américain qui décroche le téléphone quand ça l’arrange : les mécaniciens de l’armée de Terre le savent mieux que quiconque, eux qui passent des centaines d’heures à ressusciter des boîtes de vitesses sans notice ni pièces détachées. Lockheed Martin arrive sur le marché français avec son HIMARS et des promesses de livraisons rapides. Le dossier estonien lui colle aux semelles. En face, deux duos industriels français — Thales/ArianeGroup avec le X-Fire et la FLP-t 150, MBDA/Safran avec la Thundart ; ont tous deux démontré leurs capacités lors d’essais récents, avec des performances décrites comme supérieures aux objectifs initiaux.

Catherine Vautrin a fixé le cap : un comité ministériel d’investissement avant la pause estivale, pour une cible de 13 à 26 lanceurs en service d’ici 2030 – fourchette que le général Schill réclamait déjà, souhaitant même atteindre 26 unités et dépasser les 100 kilomètres de portée. L’enveloppe, elle, a été revue à la baisse : 500 millions d’euros, contre 600 millions dans la version initiale de la loi de programmation militaire. Le gagnant raflera la mise entière et l’idée d’un achat sur étagère (Pinaka ou Chunmoo) en attendant une solution nationale a été définitivement enterrée.

Au Sénat, Cédric Perrin joue les poil-à-gratter. Le sénateur de Belfort veut 26 lanceurs en 2030, 52 en 2035. Et pas un de moins. Le financement ? On verra. Mais l’ambition, elle, est posée sur la table. Après des années où l’artillerie longue portée a végété dans les priorités budgétaires, quelque chose est en train de changer.

Les LRU rendent l’âme. La décision de cet été tranchera bien plus qu’un appel d’offres. Elle dira si la France a choisi, une bonne fois pour toutes, de ne plus dépendre d’autres pour frapper loin. Ernest Renan l’avait écrit au XIXe siècle : « Le prétendu dieu des armées est toujours pour la nation qui a la meilleure artillerie. » Deux cents ans plus tard, la formule n’a pas pris une ride et Paris le sait.

Image © Thales

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