Le SAMP/T NG de retour dans le jeu suisse après les déboires américains du Patriot
La Suisse se retrouve aujourd’hui dans une position qu’elle n’avait pas anticipée : deux de ses programmes d’armement majeurs, tous deux américains, accumulent simultanément retards, surcoûts et bras de fer transatlantique. D’un côté, les systèmes Patriot commandés en 2022 et repoussés de quatre à cinq ans. De l’autre, les F-35A, dont le « prix fixe » s’est révélé n’avoir jamais vraiment existé. Ensemble, ces deux dossiers révèlent une vérité que Berne ne peut plus ignorer : comme dit le proverbe, on ne peut pas sonner les cloches et faire la procession. La neutralité ne protège pas des caprices des empires.
Quand Washington change les règles en cours de route
En 2022, la Suisse signait pour cinq systèmes Patriot dans le cadre de son programme Air 2030, pour un montant initial d’environ 2,2 milliards de dollars. Les livraisons devaient s’échelonner entre 2026 et 2028. C’était avant que Washington ne décide, en juillet 2025, de donner la priorité à l’Ukraine. Résultat : un retard de quatre à cinq ans, et des premières livraisons repoussées à 2030, voire 2032.
Ce glissement calendaire n’est pas qu’un problème de planning. L’armée suisse a besoin de temps, pas seulement pour recevoir ses systèmes, mais pour former ses équipages, intégrer les procédures et roder l’ensemble avant de pouvoir les déclarer opérationnels. Un système livré en 2032 ne sera pas opérationnel du jour au lendemain. En attendant, le ciel suisse reste découvert.
S’y ajoutent des surcoûts qualifiés de « significatifs » par le Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS). Fin 2025, l’enveloppe avait déjà gonflé de 2 à 2,3 milliards d’euros. Et les paiements ont été suspendus : Berne exige désormais des délais contractuellement opposables avant de reprendre les versements. Quant aux 650 à 700 millions de francs déjà versés, personne ne sait aujourd’hui ce qu’ils deviendront. Ce n’est pas une surprise : dans ce mécanisme, c’est Washington qui tient les cordons de la bourse, et les acheteurs font la queue.
Face à cette impasse, le conseiller fédéral à la Défense Martin Pfister a confirmé en avril que l’annulation pure et simple du contrat restait une option. En parallèle, l’Office fédéral de l’armement (Armasuisse) a adressé des demandes d’information à cinq industriels issus de quatre pays, à savoir la France, l’Allemagne, Israël et la Corée du Sud, pour identifier une alternative ou un complément. Les réponses sont attendues fin mai. Une décision de fond n’interviendra pas avant l’été 2027.
Le candidat naturel semblait tout désigné. Battu par le Patriot lors de la compétition de 2021, le SAMP/T NG, système franco-italien développé par le consortium Eurosam (associant Thales et MBDA) avait toutes les raisons d’être favori. Ses atouts sont réels : une interopérabilité renforcée avec la France et l’Italie voisines, une empreinte logistique réduite, et un radar capable de surveiller jusqu’à 400 kilomètres à 360 degrés. Le Danemark vient d’ailleurs de rejoindre le club des utilisateurs. Eurosam avait même promis une première livraison possible dès 2029, à condition de ne pas trop tarder. Sauf qu’Eurosam produit déjà pour d’autres clients, Ukraine en tête, et les créneaux disponibles se réduisent.
Berne a donc élargi sa consultation au-delà de l’offre franco-italienne : l’Allemand Diehl Defence propose son IRIS-T SLX, le Sud-Coréen Hanwha met en avant son L-SAM1, et du côté israélien, le David’s Sling (ou fronde de David co-développé par Rafael et Raytheon) ainsi que l’Arrow 2 (IAI) figurent parmi les options identifiées. Critères prioritaires affichés par Armasuisse : délais de livraison, coûts, performances, et part de production en Europe, idéalement en Suisse.
6 milliards, 30 avions, et les bombes en option
Le dossier F-35 suit une trajectoire parallèle, et tout aussi douloureuse. En 2020, les Suisses avaient approuvé à 50,1 % une enveloppe de 6 milliards de francs (6,5 milliards d’euros) pour l’achat de 36 appareils. La condition implicite de ce vote serré : un prix fixe, garanti, juridiquement contraignant. L’ancienne conseillière fédérale Viola Amherd l’avait affirmé sans ambiguïté devant le Parlement en septembre 2023 : « Nous achetons à prix fixe. Cela a également été confirmé publiquement par les États-Unis, par l’ambassadeur américain. » Le Contrôle fédéral des finances (CDF) avait pourtant alerté dès 2022 sur l’impossibilité juridique d’un tel engagement : le droit américain interdit à l’État fédéral d’absorber les surcoûts de production. Tout dépassement est automatiquement répercuté sur l’acheteur.
La réalité a fini par s’imposer. Martin Pfister a dû admettre publiquement que la commande initiale de 36 appareils n’était plus finançable dans l’enveloppe votée. Le 12 décembre dernier, le Conseil fédéral a tranché : 30 F-35, pas un de plus, pour un coût total porté à 6,429 milliards de francs indexés. Le Conseil fédéral a débloqué un crédit additionnel de 394 millions, mais a écarté pour des motifs financiers la demande d’1,1 milliard supplémentaire qui aurait permis de maintenir la commande initiale de 36 appareils. Berne et Lockheed Martin ont jusqu’au deuxième trimestre 2027 pour s’accorder sur le nombre exact d’appareils. Cerise sur le gâteau : un tiers des appareils arrivera sans bombes, et les missiles air-air ne figurent pas dans la commande. Pour six milliards, on pouvait s’attendre à ce que l’essentiel soit dans la boîte. Pour six milliards, on pouvait s’attendre à ce que l’essentiel soit dans la boîte.
Les négociations avec Lockheed Martin et l’administration Trump s’enlisent depuis des mois. Berne tient sur son enveloppe, Washington joue la montre. Dans ses tableaux de bord officiels, le DDPS a littéralement affiché le dossier F-35 en rouge, un geste de transparence rare pour les questions de défense en Suisse. Le message est sans ambiguïté : ça coince, et tout le monde peut le voir.
Dans ce climat de défiance croissante, une initiative citoyenne a été lancée fin avril, demandant à la Confédération de renoncer constitutionnellement à tout achat de chasseurs américains de ce type. Elle dispose d’un an pour réunir 100 000 signatures. Dans un pays où le peuple a le dernier mot, ce type d’initiative ne se lance pas à la légère. La Suisse pensait avoir conclu une bonne affaire. Elle se retrouve aujourd’hui à marchander avec son fournisseur. Comme dit le proverbe : on ne peut pas sonner les cloches et faire la procession.
La Suisse coincée entre commerce et défense
Un mauvais deal, c’est de la malchance. Deux, c’est de la naïveté. Sur ses deux programmes d’armement les plus coûteux, la Suisse se retrouve face au même constat : Washington modifie les règles en cours de partie. Pour le Patriot, c’est une réorientation industrielle décidée unilatéralement. Pour le F-35, ce sont des surcoûts que tout le monde avait préféré ne pas voir venir. Le tout dans un contexte où Berne négocie en parallèle, depuis février, un accord commercial avec Washington pour tenter de limiter les dégâts des droits de douane américains sur ses exportations, notamment pharmaceutiques.
La Confédération espère boucler un accord d’ici fin juillet. Elle se retrouve ainsi contrainte de ménager une administration américaine avec laquelle elle est simultanément en contentieux sur ses achats militaires. D’un côté la carotte commerciale, de l’autre le bâton de l’armement. Un équilibre de plus en plus difficile à tenir.
Berne se réveille. Tard, mais elle se réveille. Concrètement : explorer des alternatives européennes pour la défense sol-air, réduire le format de la commande F-35, conditionner tout paiement futur à des garanties contractuellement opposables. Martin Pfister l’a reconnu publiquement : les États-Unis se désengagent de la sécurité européenne, et la Suisse n’est pas prête à faire face seule. Une déclaration qui aurait été impensable dans la bouche d’un ministre suisse il y a encore cinq ans.
Ce virage pragmatique, d’autres capitales européennes l’ont amorcé avant Berne, ou l’amorcent en même temps. La dépendance envers Washington en matière d’armement n’est plus un tabou, c’est un problème concret, avec des délais qui glissent, des surcoûts qui s’accumulent et des contrats qui se retournent contre leurs signataires. Le conseiller national Benjamin Fischer, capitaine en activité, n’a mâché pas ses mots lors d’une récente interview : « Nous sommes confrontés à une situation désastreuse sur le plan budgétaire. Nous pouvons équiper à peine un tiers de l’armée. » Difficile d’être plus clair. Et difficile d’être mieux placé pour le dire.
La neutralité helvétique est un principe fondateur, presque une religion d’État. Mais elle n’a jamais été une protection contre les rapports de force économiques et industriels. Et la facture de cette dépendance, elle, n’a rien de neutre. On ne peut pas sonner les cloches et faire la procession.
- Long-range Sol-to-Air Missile ↩︎