Les technologies de Safran s’invitent dans l’empire des drones Baykar
Il faut parfois une bonne dose de pragmatisme pour ravaler ses déclarations. En novembre 2024, le chef d’état-major des Armées (CEMA), le général Thierry Burkhard, rangeait officiellement la Turquie dans sa liste de compétiteurs stratégiques ; cette catégorie un peu fourre-tout qui mêle Moscou, Pékin et Téhéran. Un an et demi plus tard, Safran Electronics & Defense signe un partenariat avec Baykar, le champion turc du drone militaire. C’est que dans ce secteur-là, attendre que la politique se décide coûte des marchés. Et des marchés, Baykar en signe à la pelle.
Ce que ce type d’accord raconte, au fond, c’est moins une histoire industrielle qu’une histoire de rapports de force qui se redessinent. Les deux entreprises ne se sont pas trouvées par hasard autour d’une table. Elles ont chacune calculé ce qu’elles avaient à gagner, dans un contexte qui les y poussait.
Un billet d’entrée dans l’empire du drone
Baykar, c’est d’abord un drone. Le TB2, pour être précis, cet engin à l’allure presque artisanale qui a sidéré les observateurs militaires une première fois au-dessus du Haut-Karabagh en 2020, avant de s’illustrer à nouveau en Ukraine dès les premières semaines du conflit, décochant des blindés russes avec une efficacité que personne n’avait vraiment anticipée. Depuis, le monde entier en veut. La Pologne, la Roumanie, la Croatie, l’Albanie l’ont acheté. L’armée ukrainienne l’a consommé à grande échelle. Le ministre belge de la Défense a fait le déplacement à Istanbul pour visiter l’usine, la reine Mathilde à ses côtés. Les chefs d’état-major africains se pressent au salon SAHA comme à un marché. À dix millions de dollars la pièce contre trente pour un drone américain comparable, et avec un bilan opérationnel que personne ne peut contester, l’argument commercial se passe presque de commentaire. D’autant que Washington ne vend pas à tout le monde, et que Baykar, lui, ne pose guère de conditions politiques à ses clients.
Ce que Safran vient de signer, c’est donc un billet d’entrée dans cet écosystème-là. Concrètement, ses systèmes optroniques Euroflir, ceux qui équipent déjà les hélicoptères Tigre de l’armée de Terre, vont être intégrés aux TB2. Meilleure surveillance, meilleur ciblage, meilleure reconnaissance. Et surtout, une technologie entièrement française, donc affranchie des contraintes d’exportation imposées par Washington via la réglementation ITAR. Ce point n’est pas anodin : Baykar remplace au passage le système canadien L3Harris Wescam et réduit un peu plus sa dépendance aux équipements nord-américains. Tout le monde y trouve son compte.
La stratégie turque, cinquante ans de patience
La Turquie n’a pas bâti son industrie de défense par hasard ni par ambition vague. Elle l’a construite par nécessité, après l’embargo américain qui a suivi son intervention à Chypre en 1974. Trois ans de gel des livraisons d’armes, c’est court, mais suffisant pour qu’Ankara comprenne une chose essentielle : dépendre du bon vouloir de ses partenaires, c’est s’exposer à leur veto au pire moment. Ce choc initial a déclenché une logique simple et implacable : ce qu’on refuse de nous vendre, on apprend à le fabriquer. Dès 1985, la création du Sous-secrétariat à l’industrie de défense (Savunma Sanayii Müsteşarlığı, SSM) pose les bases d’une stratégie qui ne se démentira plus. Les contrats d’importation sont conditionnés à des compensations industrielles de plus en plus exigeantes, jusqu’à 70 % de la valeur totale des achats. Les industriels allemands, américains et autres, soucieux de ne pas perdre un marché juteux, acceptent. Ils transfèrent des technologies, forment des ingénieurs, produisent sur place. Sans le savoir tout à fait, ils fabriquent leur propre concurrent.
50 ans plus tard, le résultat dépasse largement les ambitions de départ. Plus de 3000 entreprises dans le secteur, des exportations qui ont bondi de 250 millions à plus de dix milliards de dollars en vingt ans, une dépendance aux équipements étrangers réduite de 80 à 20 pour cent. Baykar elle-même affichait plus de deux milliards d’euros de chiffre d’affaires l’an dernier. Et ce n’est pas fini. Le Kızılelma, chasseur dronisé capable de décoller depuis un porte-aéronefs, entre tout juste en production en série. Haluk Bayraktar l’a annoncé en marge du salon SAHA 2026 : les premières livraisons sont prévues cette année, et l’Indonésie vient de signer pour douze appareils, premier contrat export d’un programme qui a déjà réussi, une première mondiale, à abattre une cible aérienne avec un missile air-air tiré depuis un drone. La Turquie ne produit plus seulement des équipements corrects à prix raisonnable. Elle innove désormais là où même certaines nations occidentales n’ont pas encore mis les pieds.
Face à cette trajectoire, l’Europe a longtemps regardé ailleurs, un peu gênée. Parce que derrière Baykar, il y a Erdogan ou plutôt son gendre Selçuk Bayraktar, le concepteur du TB2. Parce que la Turquie emprisonne des opposants, entretient des contentieux avec la Grèce, a acheté des missiles russes S-400. Et parce que l’histoire industrielle turque est aussi celle d’un pays qui a joué de toutes les tensions avec l’Occident pour obtenir des transferts de technologie, quitte à se tourner vers Moscou ou Pékin quand Washington refusait. Bref, c’est compliqué. Mais voilà que la Turquie est passée du statut de partenaire encombrant à celui de fournisseur indispensable, au moment précis où l’Europe cherche à se réarmer en urgence et où les industriels américains ne suffisent plus à la demande.
Paris et Ankara tournent la page
L’accord entre Safran et Baykar n’arrive pas de nulle part. En janvier 2025, un rapport de la Commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat appelait explicitement à renforcer la relation bilatérale et à approfondir les coopérations militaires entre Paris et Ankara. Les sénateurs estimaient que la confiance entre les deux pays devait « pouvoir s’affermir dans les coopérations militaires bilatérales » et plaidaient pour une reprise du dialogue avec la Direction générale de l’armement (DGA) afin d’examiner les collaborations possibles entre industriels des deux pays.
Le symbole le plus fort de ce dégel était peut-être venu quelques semaines plus tôt, en novembre 2024, quand la frégate Courbet avait fait escale à Istanbul. Un geste d’apparence anodine, mais dont la portée n’échappait à personne dans les deux capitales : c’est ce même bâtiment qui, en juin 2020, avait été illuminé à trois reprises par le radar de conduite de tir d’une frégate turque en Méditerranée, lors d’une tentative d’interception d’un cargo suspecté d’acheminer des armes vers la Libye. Paris avait alors parlé d’acte « extrêmement agressif » et porté l’affaire devant l’Otan. Voir le Courbet accoster à Istanbul quatre ans plus tard dit, à sa façon, que les deux pays ont décidé de tourner la page.
Le partenariat entre Safran et Baykar s’inscrit dans ce mouvement plus large. Car la France n’est pas la seule à avoir revu sa copie. En juillet 2025, l’Allemagne a levé son veto sur la vente de quarante Eurofighter à Ankara, reconnaissant implicitement le rôle stratégique de la Turquie sur le flanc sud-est de l’Alliance. L’Espagne a commandé trente appareils du programme Hürjet, développé par Turkish Aerospace Industries (TAI), pour plus de deux milliards d’euros. La Roumanie s’est offert une corvette de classe Hisar pour 223 millions d’euros, premier navire de guerre turc acheté par un pays membre de l’Otan. Les Européens achètent turc, désormais, sans complexe particulier.
Un accord qui va froisser quelques alliés
Reste que le tableau n’est pas sans zones d’ombre. Baykar jongle déjà avec un partenariat majeur côté italien : la joint-venture LBA Systems, lancée avec Leonardo en 2025, qui couvre précisément les équipements embarqués à haute valeur (capteurs, radars, guerre électronique). Avec Safran qui arrive sur les mêmes terrains, la question de la cohérence de l’édifice se pose. Deux partenaires européens, des périmètres qui se chevauchent : Baykar devra gérer cette équation avec soin.
L’autre inconfort vient d’Athènes. La Grèce est cliente de Safran, elle a commandé le drone Patroller et elle figure parmi les opérateurs du Rafale. En voyant son fournisseur français s’associer au voisin turc avec lequel elle dispute des frontières maritimes depuis des décennies, elle aura de quoi s’interroger. La question mérite d’être posée.
Mais au fond, cette affaire dit quelque chose de plus large sur l’Europe de la défense telle qu’elle se construit vraiment. Pas dans les grandes déclarations d’intention, pas dans les discours solennels des chefs d’État ni dans les communiqués soigneusement pesés des ministères. Dans les contrats. Dans ces documents austères que personne ne lit mais qui engagent des années de travail, des centaines d’ingénieurs et des lignes de production qui tournent. C’est là, dans ces pages sans éclat, que se décide l’avenir. La Turquie n’est plus à la périphérie de ce mouvement. Elle en est, qu’on le veuille ou non, l’un des moteurs. Safran a choisi d’y prendre sa place. C’est un pari, assumé et lucide, sur ce que sera l’industrie de défense européenne dans dix ans. Et dans ce secteur-là, ceux qui attendent de voir viennent toujours trop tard.
Photo © Cem DOĞUT