Comment l’Italie a lâché le Boeing KC-46A pour l’Airbus A330 MRTT
Dans les couloirs du ministère de la Défense (Ministero della Difesa) à Rome, personne ne parle volontiers de ces trois années perdues. Pourtant, l’histoire du renouvellement des ravitailleurs italiens ressemble à s’y méprendre à celle d’un acheteur qui revient du marché avec autre chose que ce qu’il était allé chercher ; et qui finit par admettre que c’était, au fond, la meilleure idée.
Le 16 avril, l’Italie a signé avec Airbus Defence & Space un contrat de 1,4 milliard d’euros pour six avions ravitailleurs A330 MRTT et dix ans de maintenance. Un avis publié ce 19 mai au Journal officiel de l’Union européenne (JOUE) l’a rendu public. Voilà qui clôt le débat. Il aurait pu l’être bien plus tôt.
Acte I : Le mauvais pari Boeing
Tout commence avec une flotte qui vieillit. Les quatre KC-767A de l’Aeronautica Militare – des ravitailleurs Boeing en service depuis 2012 – approchent de l’âge où les questions de disponibilité deviennent des maux de tête permanents. La solution paraît simple : en commander davantage, moderniser les anciens, rester en famille Boeing. Budget envisagé : 645 millions d’euros.
Trop modeste, estime le Secrétariat général de la défense italienne (SEGREDIFESA). L’organe d’armement du ministère voit plus grand et pousse pour six KC-46A Pegasus, la nouvelle génération de ravitailleurs Boeing, pour 1,1 milliard d’euros. L’argument de la continuité est commode : mêmes équipes, mêmes habitudes, même fournisseur. Sur le papier, tout tient.
Sauf que le KC-46A a un problème. Ou plutôt plusieurs. Son Remote Vision System, le dispositif qui permet à l’opérateur de piloter le ravitaillement depuis une caméra, dysfonctionne de façon répétée. Boeing promet des correctifs. Ils arrivent, partiellement, puis le sujet ressurgit. Les forces aériennes américaines, premières clientes, s’impatientent depuis des années. Les Italiens observent, et ce qu’ils voient ne les rassure pas.
En juillet 2024, Rome tire la conclusion qui s’imposait depuis un moment. Rome invoque des « besoins modifiés et imprévus » pour suspendre la procédure ; l’art de dire, sans le dire, que l’avion pose problème et que personne ne veut en assumer la responsabilité budgétaire. Le projet ne survivra pas à cette suspension.
Acte II : Airbus seul en piste
Le besoin, lui, n’a pas bougé. L’armée de l’air italienne a toujours besoin de ravitailler ses appareils en vol. Une nouvelle procédure est lancée. Cette fois, un seul industriel répond : Airbus. Pour un groupe qui dispute chaque appel d’offres de défense avec l’acharnement qu’on lui connaît, l’absence de Boeing a de quoi surprendre. Un marché à 1,4 milliard d’euros, ça ne se laisse pas filer sans raison. La plus probable : après des années de déboires sur le KC-46A et une relation commerciale avec Rome qui avait fini par se détériorer, Boeing savait mieux que quiconque qu’il partait perdant. Autant ne pas se présenter.
Le contrat ne nomme pas officiellement le modèle retenu. Mais avec Airbus seul en piste, il ne peut s’agir que de l’A330 MRTT1 : la version militaire d’un appareil civil éprouvé, déjà choisi par la France, le Royaume-Uni, l’Espagne et les Pays-Bas. Peut-être même l’A330 MRTT+, sa variante plus récente basée sur l’A330neo, moins gourmande en carburant et capable d’emporter neuf tonnes de plus au décollage. Le contrat reste muet sur ce point. La vraie question n’est de toute façon pas là : c’est moins le modèle exact qui importe que ce que ce choix dit de l’alignement progressif des Européens autour d’une même plateforme.
Si Rome avait persisté sur le KC-46A, elle aurait été le seul pays du Commandement européen du transport aérien (European Air Transport Command, EATC) à voler sur Boeing. Une singularité coûteuse en termes d’interopérabilité, à l’heure où l’OTAN demande à ses membres de mieux fonctionner ensemble. En rejoignant le club A330 MRTT, l’Italie fait un choix industriel, certes, mais aussi un choix politique, celui de s’inscrire dans une logique européenne qui s’impose progressivement comme la norme.
Une chose manque dans ce contrat : le calendrier. Or les KC-767A italiens vieillissent, et dans ce métier, entre le stylo posé sur le contrat et l’avion qui roule sur le tarmac, il se passe facilement trois à cinq ans. Le vrai test de cette décision, ce n’est pas le contrat. C’est le calendrier.
Acte III : L’Europe paiera-t-elle ?
Le financement reste une question ouverte. Rome est éligible à 14,9 milliards d’euros de prêts bonifiés via le mécanisme SAFE2, l’instrument européen de 150 milliards créé en 2025 pour financer le réarmement du continent. Le ministre de la Défense Guido Crosetto a écrit à deux reprises à son homologue de l’Économie pour le presser de trancher avant fin mai. « Un choix sur l’accès ou non au fonds SAFE doit être fait d’ici là, car les contrats doivent être signés », a-t-il déclaré la semaine dernière.
Sauf que Giorgetti freine. La flambée des prix de l’énergie a redistribué les priorités de Meloni. Giorgetti, lui, rappelle l’évidence : ces prêts devront rentrer dans les caisses un jour. Pendant ce temps, la Pologne et la Roumanie ont déjà dit oui.
Trois ans, deux procédures, un abandon et une seule offre : voilà le chemin qu’il aura fallu parcourir pour aboutir à ce qui, vu de l’extérieur, ressemblait au choix le plus logique depuis le début.
Photo © Armée de l’Air et de l’Espace