Quarante ans après la nuit du 26 avril 1986, Tchernobyl n’a pas fini de livrer ses secrets. Ce que le livre de Galia Ackerman – Le KGB à Tchernobyl (Premier Parallèle) – apporte de véritablement nouveau, ce n’est pas un récit de plus sur la catastrophe. C’est surtout plus rare : l’accès aux archives internes du KGB ukrainien, publiées en 2019, qui permettent pour la première fois de voir l’événement depuis l’intérieur de l’appareil soviétique lui-même. Non pas le point de vue des victimes, ni celui des ingénieurs, ni celui des politiques, mais celui des agents chargés de surveiller, contrôler et rapporter. Et ce que ces documents révèlent sur les mécaniques du KGB en situation de crise vient compléter, et parfois contredire, ce que l’on croyait savoir sur la catastrophe.
L’historienne pose dès les premières pages le cadre dans lequel il faut lire ces archives : le KGB n’était pas qu’une force répressive. C’était, dit-elle, « un tentaculaire pouvoir technocratique qui, dans chaque entreprise, dans chaque école, dans chaque hôpital, observait et rapportait le moindre détail. » C’est précisément cette ubiquité et ses limites que Tchernobyl va mettre à nu.
Tout voir, tout savoir, ne rien pouvoir
Ces archives disent d’abord une chose : le KGB était partout sur le site, et depuis le premier jour. Dès mai 1970, dès les premières pelletées de terre du chantier de Tchernobyl, le KGB ouvre un département à Pripyat. Il place sous surveillance permanente pas moins de 9 294 personnes et 40 sous-traitants. Sur site, 27 agents et 58 informateurs de proximité travaillent au quotidien, dont les noms de code, « Magistr », « Petrovich », « Ivan », « Tina », figurent dans les archives déclassifiées. Ce réseau a pour mission de remonter tout : qualité de construction, comportements individuels, ambiance sociale, défaillances techniques, rumeurs.
Et il remonte effectivement tout. C’est là le premier enseignement majeur de ces documents : le KGB n’était pas aveugle. Dès 1976, un responsable du bureau régional signale en urgence que le lancement du premier réacteur est « impossible et inacceptable », que les conditions hivernales et l’état réel du chantier rendent un démarrage prématuré susceptible de provoquer « une situation critique associée à une contamination radioactive de l’environnement ». Une note confidentielle de 1979 documente une panne causée par un défaut de conception. Deux ans plus tard, le KGB recense 29 arrêts d’urgence en quatre ans. Une synthèse interne de 1984 liste méthodiquement les défauts structurels des unités 1 et 2, concluant que « les mesures nécessaires n’ont pas encore été mises en œuvre », formule bureaucratique dont on mesure rétrospectivement tout le poids. Avant l’explosion du 4e réacteur, les archives font état de 9 accidents majeurs et 68 défaillances importantes.
Ce que le KGB construisait à Tchernobyl depuis 15 ans, c’était donc une connaissance précise et documentée des risques. Mais cette connaissance ne se transformait pas en action corrective. Les rapports remontaient, étaient enregistrés, classés, et restaient, selon les propres termes des archives, « sans réponse appropriée des organes du Parti et du gouvernement ». Le dispositif de surveillance était conçu pour informer, pas pour décider. Et le décideur, le Parti, avait ses propres priorités. En mai 1976, lors d’une visite ministérielle, « le ministère a exigé que la centrale de Tchernobyl soit lancée en 1976, coûte que coûte. » La centrale a ouvert en 1977. Dans les conditions que l’on sait.
La machine tourne. Le toit brûle.
L’accident du 26 avril 1986 ne change pas la nature du système. Il en révèle simplement les limites, et de façon définitive. Le KGB ukrainien dépêche ses premiers inspecteurs à Pripyat dans les heures qui suivent l’explosion. Mais le colonel Alexeï Kryvacheïn, officier KGB que le commandement n’enverra sur place que quelques mois plus tard pour diriger le groupe opérationnel n° 12, raconte n’avoir appris la catastrophe que le surlendemain, non pas par les canaux officiels soviétiques, mais en écoutant Radio Liberty. « Rien des canaux officiels », dit-il. « Le premier télégramme chiffré du ministère de la Défense est arrivé deux semaines après. L’information était enjolivée, ou minimisée. » L’appareil soviétique, y compris dans ses composantes sécuritaires, fonctionnait en flux d’information aussi dégradé que le reste.

Un rapport opérationnel du KGB daté de fin 1987, soit un an après la catastrophe, donne une mesure concrète de ce que le dispositif observait alors. Rédigé dans la langue neutre et précise des comptes rendus de service, sans dramatisation ni euphémisme apparent, il est pourtant accablant. Plus de 39 000 militaires et civils travaillent en zone. Mais un « nombre significatif » n’est pas employé conformément à ses fonctions, faute d’organisation. Les contaminations de vêtements et véhicules dépassent régulièrement les seuils à la sortie de la zone. Des travailleurs ont reçu des doses supérieures au seuil réglementaire sans que quiconque n’ouvre la moindre investigation. Le rapport constate que « la direction des organisations opérant en zone n’assure pas le contrôle strict du port des dosimètres », phrase anodine en apparence, mais qui signifie concrètement que personne ne savait réellement ce que chaque travailleur absorbait comme radiation.
On y lit en creux une mécanique de surveillance qui continue de fonctionner, observer, noter, consigner, dans un environnement où plus rien n’est maîtrisé. Sur le toit du 3e réacteur, les archives reconnaissent elles-mêmes que les niveaux de radiation atteignaient par endroits 10 000 röntgens par heure, et non les 500 annoncés, et que ces conditions ont irradié plus de 3000 militaires. Kryvacheïn décrit des hommes envoyés nettoyer ce toit à la pelle, avec quelques minutes d’exposition théoriques. « Il n’y a eu aucun survivant », dit-il simplement, avec la sécheresse de quelqu’un qui a appris depuis longtemps à ne pas commenter certains faits. Ces chiffres dormaient dans des dossiers classifiés. Le toit a continué d’être nettoyé.
Savoir pour mieux faire taire
Le deuxième enseignement majeur de ces archives concerne l’usage que le système faisait de l’information qu’il collectait. Et cet usage est éclairant sur la nature profonde du KGB : l’information n’avait pas pour fonction de protéger les personnes exposées, mais de protéger le régime de ce qu’elles pourraient dire ou faire.
La démonstration la plus frappante en est la gestion des journalistes étrangers. Dès les premières semaines, le Service A, unité du KGB spécialisée dans les « mesures actives », se mobilise pour contenir la couverture médiatique occidentale. Des agents volent des échantillons de sol qu’un journaliste français avait prélevés en zone contaminée et les remplacent par des échantillons propres. Huit officiers et 19 membres d’une brigade auxiliaire encerclent le correspondant de Newsweek à Moscou – Steven Strasser – avec pour mission d’« entraver ses actions » et d’empêcher sa « collecte d’informations calomnieuses ». Le Service A fabrique de toutes pièces une fausse lettre, avec en-tête authentifié et signature reproduite, pour tenter d’attribuer à un responsable américain des intentions de manipulation propagandiste. Ses auteurs n’avaient pas prévu que la manœuvre se retournerait contre eux.
En parallèle, les victimes elles-mêmes sont surveillées avec la même rigueur que les journalistes étrangers. En octobre 1986, un groupe de liquidateurs en convalescence dans un sanatorium de la région de Kharkov adressait une lettre au Comité central. Ils y décrivaient leur manque de vêtements chauds, l’absence de médecins spécialisés en pathologies radioactives, le non-versement des aides promises. « Les conditions médicales ne sont pas vérifiées par des médecins spécialistes familiers avec les maladies des rayonnements », écrivaient-ils. Mikhaïl Gorbatchev lui-même reconnut dans une résolution officielle « l’attitude inacceptablement bureaucratique et sans cœur » dont ils avaient été victimes, sans que cela produise d’effet concret durable.

En avril 1991, le KGB apprend que des évacués de la zone des 30 kilomètres prévoient de se rassembler à Kiev pour protester contre leurs conditions d’indemnisation. La réponse est immédiate : le KGB déploie « un ensemble de mesures » pour prévenir « les manifestations négatives », comprenant du travail de persuasion dans les lieux de résidence, de travail et d’études, et un « effet dissuasif exercé sur les instigateurs et organisateurs d’actions collectives. » Les manifestations n’ont pas lieu. Cinq ans après la catastrophe, rien n’a changé dans la façon dont le système traite ce qu’il sait : on observe, on neutralise, on archive. Un réflexe institutionnel que la Russie de Vladimir Poutine, ancien du KGB, n’a pas renié.
La Déception-86
Ce contrôle de l’information ne se limitait pas à neutraliser des témoins gênants. Il prenait aussi la forme d’une fabrication active de contre-récits, coordonnée au plus haut niveau. La journaliste et ancienne députée soviétique Alla Yaroshinskaya, qui a bataillé des années pour accéder aux protocoles secrets du Politburo, résume ainsi ce qu’elle y a trouvé : « La tromperie autour de la catastrophe s’est révélée aussi vaste que la catastrophe elle-même. Et le principal isotope mortel qui s’échappait du réacteur de Tchernobyl n’était pas le césium-137, mais la Déception-86. »
Les archives confirment cette formule. Dès le 8 mai 1986, moins de deux semaines après l’explosion, le ministère de la Santé approuvait de nouveaux seuils d’exposition acceptables pour la population, dix fois supérieurs aux normes précédentes, avec possibilité de monter jusqu’à cinquante fois en « cas particuliers ». La définition administrative du danger était réajustée pour coller à la réalité du terrain, plutôt que l’inverse. Dans le même temps, Gorbatchev indiquait en réunion du Politburo que la centrale était « en rénovation au moment des faits », formulation soigneusement choisie pour ne pas discréditer la technologie nucléaire soviétique. Son ministre Nikolaï Ryjkov proposait trois versions différentes du même communiqué officiel : une pour le peuple soviétique, une pour les pays satellites, une troisième pour l’Occident.
Les archives de la Stasi est-allemande, dont les services travaillaient en coordination étroite avec le KGB, confirment que la même consigne circulait à l’échelle du bloc : tenir en interne des registres précis des hospitalisations, des contaminations et des dégâts économiques, tout en assurant publiquement qu’il n’y avait « absolument aucun danger ». Ce double registre, vérité pour l’appareil et mensonge pour le peuple, révèle quelque chose d’essentiel sur la fonction réelle du KGB dans l’écosystème soviétique. Il n’était pas là pour que les problèmes soient résolus. Il était là pour que le pouvoir soit informé, et pour que cette information reste sous contrôle.
L’œil qui voyait tout et ne servait à rien
Ce que le livre de Galia Ackerman donne à voir, in fine, c’est un appareil de surveillance pris en tenaille entre deux impératifs contradictoires. D’un côté, produire une information fiable, ce qui était sa raison d’être et qu’il faisait avec une certaine rigueur. De l’autre, maintenir la stabilité du récit officiel, ce qui impliquait de taire, contenir et déformer la même information qu’il produisait.
Cette contradiction était gérable tant que les problèmes restaient à l’échelle ordinaire des défaillances soviétiques : un pipeline mal dimensionné, un équipement défectueux, un planning irréaliste. Elle est devenue ingérable face à une catastrophe qui touchait des millions de personnes, contaminait des centaines de milliers de kilomètres carrés, et se voyait depuis la Suède avant même que Moscou n’en ait officiellement informé ses propres citoyens. « L’information était enjolivée, ou minimisée », résume Kryvacheïn. Le mot « minimisée » est peut-être le plus honnête jamais utilisé par un ancien officier du KGB pour décrire ce que son institution faisait de la vérité.
Le « profil Tchernobyl », terme utilisé par le KGB lui-même pour désigner ses archives opérationnelles sur le site, constituées de la construction jusqu’au confinement, constitue paradoxalement l’un des documents les plus honnêtes produits par le régime soviétique sur cette catastrophe. Non pas parce que le KGB cherchait la vérité pour elle-même, mais parce que ses rapports, classifiés et destinés à usage interne, n’avaient pas à ménager les apparences. Ils décrivaient ce qu’ils observaient. Et ce qu’ils observaient était accablant.
Le KGB à Tchernobyl, c’est l’histoire d’une institution qui avait tous les outils pour prévenir une catastrophe, aucun mandat pour le faire, et tous les réflexes pour en gérer les suites au profit du régime plutôt que des victimes. Une omniscience au service d’un pouvoir qui n’en voulait qu’à ses propres fins. Et qui, ce faisant, a transformé un accident évitable en désastre durable, documenté, archivé, classifié, et longtemps invisible.