Le 24 février 2022, lorsque les chars russes franchissent la frontière ukrainienne, peu d’observateurs anticipent l’importance que va prendre la guerre électronique dans ce conflit. Trois ans plus tard, le spectre électromagnétique s’est imposé comme un champ de bataille à part entière, où se jouent chaque jour la survie des combattants, l’efficacité des drones et la liberté de manœuvre des unités engagées. Une réalité qui a contraint les armées occidentales à réévaluer des capacités longtemps reléguées au second plan, et dont les racines remontent, pour la France, aux premiers postes d’écoute téléphonique nés dans les tranchées de 14-18. « Ne crains rien d’autre que le silence » : telle est la devise du 44e régiment de transmissions (44e RT) de Mutzig. Une maxime qui n’a jamais semblé aussi actuelle. Comme l’écrit le général (2S) Jean-Marc Degoulange dans la revue Inflexions, « aujourd’hui comme hier, leurs actions et leurs résultats sont couverts par le secret […]. Tout comme leurs grands anciens, leurs victoires sont les filles de l’ingratitude, secret oblige. »
Frantz Loutrel connaît ce sujet de l’intérieur. Lieutenant-colonel, il a passé 36 ans dans les transmissions au sein de l’Armée de Terre avant de rejoindre Thales, où il occupe aujourd’hui le poste de conseiller opérationnel en guerre électronique. À l’occasion de la publication par Thales d’un document sur l’intégration de l’intelligence artificielle dans la guerre électronique, il nous a accordé un entretien pour revenir sur les enseignements des conflits récents, expliquer ce que recouvre concrètement la notion de guerre électronique cognitive, et dire sans détour ce que l’IA peut, et ne peut pas, changer sur le champ de bataille.
OpexNews : Quelle est la particularité de Thales dans le domaine de la guerre électronique par rapport à vos concurrents ?
Frantz Loutrel : Thales adresse l’ensemble des milieux : terre, air, mer, spatial, interarmées et cyber. Notre particularité, dans ce domaine précis de la guerre électronique et du champ électromagnétique, c’est que nous fabriquons à la fois les radios, les moyens de guerre électronique permettant de surveiller et de brouiller, ainsi que tout ce qui concerne la sécurisation des communications radio. Cela nous rend particulièrement pertinents pour dimensionner nos radios, parce que nous jouons aussi parfois le rôle du « méchant », et inversement, nous avons une réelle facilité à dimensionner nos moyens de renseignement, car connaître les cibles que l’on va adresser, c’est savoir exactement comment elles fonctionnent.
Qu’est-ce qui vous a amené à publier ce document à ce moment précis et qu’est-ce que la guerre en Ukraine a changé dans votre approche ?
Il n’y a jamais de bon moment, ni de mauvais moment. Ce qui est sûr, c’est que le retour du conflit en Ukraine a remis au grand jour quelque chose qu’on avait un peu oublié : le combat de haute intensité. La haute intensité est caractérisée par la masse : le volume de combattants engagés, le volume de matériels engagés, et dans notre sujet, le volume de moyens rayonnants. C’est précisément ce qui a changé en Ukraine.
Le premier enseignement, c’est la masse. Pour illustrer, je remonte à la Première Guerre mondiale. En 1914, l’armée française ne disposait que de 12 émetteurs à étincelles lorsque la guerre s’est déclarée. On s’est rendu compte qu’on était un peu faibles sur le sujet. L’économie de guerre s’est mise en route et a rattrapé le retard : 30 000 postes radio produits en quatre ans.
Aujourd’hui, sur un théâtre d’opérations, chaque combattant dispose d’un moyen rayonnant. Toute plateforme engagée sur le terrain, que ce soit terre, air ou mer, en dispose d’au moins un, parfois bien davantage. Un autre critère que j’aime bien utiliser, c’est le nombre de SMS produits en France par an. En 2006, on était à environ 15 milliards, soit à peu près 28 000 à la minute. En 2015, 202 milliards de SMS avaient été diffusés, ce qui représente 6 à 7 000 à la seconde. Ça donne une dimension de ce qu’on appelle la masse.
Cette masse fait qu’un humain, aussi bien formé soit-il, n’est pas en mesure, 24h/24 pendant toute la durée d’un conflit, d’être attentif et de traiter un tel volume de données. L’intelligence artificielle (IA) va apporter la solution qui permet de libérer la charge mentale de l’opérateur, d’analyser simultanément une grande masse de données et d’en donner un sens. Ce n’est pas une opportunité : on est condamné à le faire.

Le deuxième enseignement, c’est l’accélération du tempo. Entre le moment où l’on détecte une menace et le moment où on la traite, c’est désormais moins de 10 minutes. Il n’y a pas si longtemps, notamment en Ukraine, c’était une demi-heure. Cette accélération impose d’être aidé pour tenir le rythme, notamment lors du passage d’un système à un autre.
Le troisième enseignement, c’est l’évolution de la menace. On entend parfois dire que toutes les trois semaines tout a changé. Dans la réalité, on a ajusté quelques critères, ce n’est pas fondamentalement différent, mais il faut s’adapter vite. Par contre, tous les trois mois, on peut arriver à un changement significatif, sans forcément parler de rupture technologique. Et ça, ça n’existait pas dans ce contexte. Avec des adversaires de même niveau technologique, cela a toujours été le cas. Mais dans les conflits asymétriques, face à des adversaires utilisant des moyens civils ou duaux, ça n’évoluait pas. On l’avait un peu oublié, de manière générale.
Le quatrième enseignement, c’est l’élongation en fréquence. Pendant la guerre froide notamment, le spectre électromagnétique était découpé selon les usages : entre telle et telle fréquence, on trouvait les fréquences aéromilitaires, ailleurs les fréquences terrestres tactiques. Depuis, tout le monde utilise tout le spectre, simultanément : civils, usages domestiques, militaires, belligérants. L’adversaire équipé comme nous travaille donc aussi bien dans les très basses que dans les très hautes fréquences. On est obligé de tout traiter.
Et le dernier point : jusqu’à présent, on considérait le spectre électromagnétique comme quelque chose d’acquis. On ne se posait pas de questions. Maintenant, on s’aperçoit que c’est un milieu de conflictualité. Maîtriser le spectre, c’est garder sa liberté d’action, savoir ce que fait l’adversaire. On ne peut plus se contenter de le subir, on est obligé de se l’approprier. C’est vraiment le changement.
Dans tous ces enjeux, l’intelligence artificielle va nous aider. La complexité devient extrême, avec des injonctions contradictoires. L’intérêt de l’IA, c’est de proposer des solutions et de ménager la charge mentale de ceux qui doivent en tirer des conclusions et des options d’action.
Pour nos lecteurs qui ne sont pas spécialistes, pouvez-vous expliquer simplement ce qu’est la guerre électronique cognitive et en quoi est-elle différente de ce qui existait avant ?
La notion de « cognitif », c’est avant tout la notion d’adaptation. Jusqu’à présent, on évoluait dans un environnement plus ou moins figé, parfaitement connu. Ce qui a changé, c’est que ce milieu est désormais vivant, et il évolue très vite.
Pour dire les choses simplement, le milieu électromagnétique est désormais un milieu à part entière. C’est quelque chose d’important : avant, on ne le considérait pas comme tel. On pensait à l’air, la terre, la mer, mais pas au spectre électromagnétique. C’est devenu un milieu qui évolue beaucoup, dans lequel interviennent de nombreux acteurs. Et pour comprendre ce milieu, la guerre électronique y contribue. L’objectif, c’est de comprendre et ne pas subir, pouvoir agir, pouvoir se l’approprier. C’est ce que permet la guerre électronique. Et c’est là que le cognitif entre dans le vif du sujet.
Concrètement, quand un système tombe sur un signal qu’il ne reconnaît pas, qu’est-ce qui se passe ? En combien de temps est-il caractérisé ? Avec quel niveau de fiabilité ?
Dans la guerre électronique, on appelle ça le « traitement des échecs ». Cela désigne les situations où les systèmes d’identification sont mis en difficulté, c’est-à-dire où l’on n’est pas capable de caractériser exactement l’émission que l’on a interceptée.
Un système parfaitement adapté, c’est un système qui, à partir d’une émission, est capable de dire : c’est tel équipement, de telle marque. Et avec les bases de données de souveraineté, on sait que cet équipement est intégré dans tel système d’armes, lui-même embarqué sur telle plateforme. De là, on déduit le dispositif de l’adversaire. Voilà ce qu’est un système parfaitement aligné par rapport à la menace.

Un échec, ça veut dire qu’on n’identifie pas exactement l’équipement qui se trouve derrière. Mais ce n’est pas tout ou rien. On ne va pas jusqu’au bout, certes, mais on connaît les fréquences auxquelles le signal travaille, on sait quel type de modulation il utilise, si c’est chiffré, si cette modulation est caractéristique d’un pays occidental ou non. On peut l’attribuer à une nation, à une habitude de travail. C’est de ça dont on parle.
Concrètement, sur le terrain, un opérateur confronté à cette situation dispose déjà de beaucoup d’informations. Au lieu de dire « c’est l’équipement X », il va appeler cette menace « Toto », disons. Pendant toute la durée de sa mission, il va l’appeler Toto. Et Toto, on va finir par l’identifier, en recoupant des informations visuelles ou du renseignement humain, pour établir que Toto, c’est tel équipement dans tel système d’armes.
Les caractéristiques de Toto sont ensuite transmises aux bases arrière et intégrées dans le référentiel commun. L’essentiel, c’est que ça ne reste pas un inconnu. En lui donnant un nom, ce n’en est déjà plus un. On va notamment pouvoir déterminer si Toto est un adversaire, un ami, ou même l’un des nôtres.
Quelle part accordez-vous aux données réelles dans l’entraînement de vos modèles ? Et vous est-il déjà arrivé qu’un système très performant à l’entraînement se révèle décevant une fois déployé sur le terrain ?
D’abord, dans ce métier, il faut être humble. Les opérateurs qui travaillent sur ces sujets ont toujours une certaine humilité, et pour cause : on sait très bien dans ce domaine qu’il y a information et désinformation. La nature humaine et les moyens techniques font qu’on peut arriver à leurrer un système, en se faisant passer pour quelque chose qui existe et qui va séduire le système qui l’intercepte.
Donc en permanence, ceux qui travaillent sur ces sujets se contrôlent et se disent : est-ce que ce que je comprends est réaliste ? Ce n’est pas parce qu’on intercepte un signal que la conclusion est forcément bonne. Par exemple, si on détecte un signal dont la vitesse dépasse le Mach 5, la logique va faire dire : il y a quand même quelque chose de bizarre. Ou si on associe un signal à un drone qui irait à 20 kilomètres/heure, l’opérateur va se dire : il y a quelque chose de surprenant.
Il faut donc partir de l’hypothèse que le système va donner une information avec une certaine fiabilité, et que c’est l’intelligence de l’individu qui va dire si ce qu’on lui propose est crédible ou non. Si on trouve un signal qui se référence à un sous-marin en plein désert, ça va être suspect. Pourtant, si effectivement le signal présente ces caractéristiques, le système va vous dire qu’il y a un sous-marin en pleine mer de sable.
La réponse est donc compliquée, parce qu’il ne faut jamais partir de l’hypothèse que la réponse est vraie à 100%. Il y a toujours cette notion de doute : est-ce qu’on est en train de me mener en bateau ? Est-ce que mon système me trompe ? Est-ce qu’il fait des confusions ? Il faut toujours raisonner comme ça. Ce qui est sûr, c’est que tant que ça apporte plus que ça ne dessert, ça restera dans le paysage. Et ça évolue en permanence.
Vous souhaitez alléger la charge mentale de l’opérateur, mais un système qui génère trop de fausses alertes produit l’effet inverse. Comment gérez-vous ce risque concrètement ?
On débraye. Tous nos systèmes sont faits pour être débrayés, c’est-à-dire que l’opérateur reste à la manoeuvre. Si on s’aperçoit qu’un système ne donne rien de pertinent, on réagit de la même manière que face à une source humaine peu fiable : quand elle vous dit beaucoup de choses mais que rien ne tient, vous finissez par l’écarter. L’opérateur va dire la même chose de son système : il n’est pas adapté, il est manifestement leurré, ou il est en panne. Donc il va le décrocher, l’inhiber.
Le militaire a une approche très pragmatique : il va prendre tout ce qui lui apporte quelque chose. Si c’est une gêne, il va l’écarter. C’est dans l’ADN des combattants. Son cerveau va faire le tri tout seul. Si en permanence ça lui génère du stress, si en permanence ça lui donne des faux positifs qu’il doit traiter, il va stopper.

Combien de temps faut-il pour former un opérateur à travailler efficacement avec vos outils d’IA ?
Dans le domaine de la guerre électronique, il y a deux types d’utilisateurs. Il y a ce qu’on appelle la guerre électronique spécialisée et la guerre électronique élémentaire.
La guerre électronique spécialisée, c’est un opérateur dont c’est le métier. Il est dédié à ça, il a été formé pour ça, il a été sélectionné pour ça. Ces opérateurs suivent un cursus long, de plusieurs mois, parfois renouvelé. Ce sont des gens dans lesquels on investit beaucoup.
Pour ces profils, la prise en main de nos outils d’IA est relativement transparente, de l’ordre de la journée. Une IA qui débruite un signal, c’est-à-dire qui le rend plus intelligible ou qui sépare des locuteurs les uns des autres, c’est immédiat, ça ne nécessite pas d’adaptation particulière. Par contre, il faudra un peu plus de temps pour apprivoiser l’outil, c’est-à-dire se demander si c’est vraiment un apport ou une gêne. Un opérateur pourrait par exemple réaliser que le débruitage efface tellement de bruit qu’il perd certaines informations au passage. Ça, ça vient avec l’habitude.
La guerre électronique élémentaire, c’est différent. C’est un combattant qui va se servir de la guerre électronique pour mener sa mission, mais ce n’est pas un spécialiste du sujet. Par exemple, des unités en milieu terrestre, qui vont chercher le dispositif adverse en avant du gros de la troupe. Ces combattants-là ont beaucoup de capteurs : de l’optique, du radar, et en plus de la guerre électronique. Ce sont des personnes non spécialisées. Pour eux, on doit prémâcher le travail. L’IA doit nécessiter presque aucune adaptation de leur part, elle doit être utilisable tout de suite, être un apport immédiat. Il n’y a pas de délai de formation envisagé pour eux.
En guerre électronique spécialisée, on considère qu’une journée suffit. En guerre électronique élémentaire, on considère qu’il ne doit pas y avoir de délai de formation, ce qui implique des outils beaucoup plus prémâchés. Certaines IA, d’ailleurs, ne seront pas confiées aux acteurs de la guerre électronique élémentaire, parce que ce serait trop dangereux. On les réserve aux spécialistes.
Face à l’explosion du nombre de drones sur le champ de bataille, vos systèmes tiennent-ils la charge ?
Le volume, ça n’a pas d’impact. Percevoir les cibles, ce n’est pas un problème. Comprendre ce qu’elles font, c’est autre chose, mais les percevoir, aucune difficulté. On n’est pas limité par le système.
Dans un environnement aussi saturé, quelle est la priorité : brouiller, détecter, ou les deux simultanément ?
Le militaire est assez pragmatique. Ce qu’il veut, c’est une boîte à outils et prendre l’outil adapté à la situation. Parfois, il sera plus important de simplement détecter sans brouiller. Parce que brouiller, c’est montrer à l’adversaire qu’on sait qu’il est là. On peut vouloir le laisser croire qu’on ne le voit pas.
Et ça dépend aussi de quel drone on parle. Un drone de type Shahed avec une charge d’environ 50 kilos, ce n’est pas la même chose qu’un FPV sur lequel la charge maximale, c’est une grenade. Un drone FPV suicide, c’est très médiatique. Au niveau tactique, un seul, ça n’a pas d’impact majeur ; ça fait monter le stress des combattants adverses, mais en soi, c’est une grenade.
Le brouillage n’est pas forcément la panacée. Il y a des drones qui n’émettent pas ; par définition, on ne les détecte pas par la guerre électronique. Mais ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas les brouiller. On peut les percevoir par radar par exemple, et comme on sait qu’ils disposent de systèmes radio mais qu’ils sont simplement en réception, on va brouiller leurs récepteurs pour qu’ils ne puissent plus recevoir d’ordres. On ne les a pas détectés avec la guerre électronique, mais on les a neutralisés avec elle. La détection, elle, est venue d’un autre moyen : visuel, radar, ou autre.
À l’inverse, un drone qui émet, on va effectivement le localiser. Mais brouiller, c’est à la fois révéler à l’adversaire qu’on sait qu’il est là, et se révéler soi-même. Un brouilleur, j’ai l’habitude de dire que c’est un « aspirateur à obus » – dès qu’il émet, la guerre électronique adverse va le détecter, car un brouilleur rayonne avec une puissance bien supérieure aux autres émetteurs. L’adversaire peut donc volontairement envoyer des drones pour pousser les brouilleurs à se mettre en marche et ainsi localiser notre dispositif.
On peut vouloir être complètement discret, se dire que l’adversaire va venir dans quelques heures et donc vivre caché, ne pas émettre, se mettre en mode passif, pour l’accueillir sans avoir révélé notre position. Et sachant ça, l’adversaire peut saturer la zone de drones pour forcer les brouilleurs à s’activer et découvrir où se trouve notre dispositif.
C’est une géométrie variable. Ce n’est pas « dans ce cas-là, je fais ça ». Si c’était aussi simple, on ne mettrait pas des humains dans la boucle. Les machines ne remplaceront jamais les humains sur l’aspect tactique : c’est le terrain qui commande.
La Russie utilise des drones sur fibre optique pour contourner les brouilleurs. Est-ce que ce type de solution rend une partie de vos capacités de GE cognitive obsolètes ?
Obsolète, pas tout à fait. Même avec la fibre optique, il y a toujours une source d’émission. La conversion entre le signal optique et le signal radiofréquence génère quand même une émission. Il reste donc quelque chose à percevoir. Mais c’est plus difficile, c’est vrai.
Forcément, la guerre électronique est mise à mal sur ce sujet, aussi bien pour la détection que pour le brouillage. Par définition, le brouillage est quasiment impossible sur un drone fibre optique, sous réserve que ce drone n’utilise pas le GPS ou le GNSS1. Si le drone reçoit ses ordres par la fibre optique mais utilise quand même le GNSS en mode repli ou pour atteindre sa cible, alors le brouillage retrouve toute sa pertinence. Et c’est bien là l’objectif de la fibre optique : perturber la guerre électronique.
Mais il y a quand même quelque chose qu’il faut avoir en tête : derrière la fibre optique, il y a un opérateur. Et cet opérateur, là où il est, il est potentiellement détectable : parce qu’il reçoit des ordres, parce qu’il communique. Donc parfois, dans le dispositif adverse, on voit des concentrations d’activités électromagnétiques.
Quand on repère un drone fibre optique, la fibre est forcément dans l’axe de l’opérateur. De manière assez empirique, la direction du drone indique la direction de la fibre. Il suffit de tracer un axe pour dire : l’opérateur est par là. On va alors chercher à le localiser par différents moyens, dont des moyens électromagnétiques. Sans chercher le drone, on cherche l’opérateur. Et on va le neutraliser, de manière cinétique ou électronique s’il n’est pas trop loin, pour qu’il ne puisse plus ni recevoir ni envoyer d’ordres.
On ne s’attaque pas à la menace, on s’attaque à celui qui manipule la menace.

La frontière entre guerre électronique et guerre des drones est-elle encore pertinente, ou les deux domaines sont-ils en train de fusionner ?
Ce sont vraiment deux domaines différents. La guerre électronique des radars, par exemple, n’a rien à voir avec les drones. On peut certes associer les drones aux robots terrestres, mais ça reste un autre sujet. Ce sont deux mondes séparés, ils le resteront.
Par rapport à la guerre électronique, le drone peut jouer deux rôles : celui d’une menace à contrer, ou celui d’une opportunité. On peut embarquer à son bord un capteur ou un effecteur de guerre électronique pour voir plus loin, agir plus loin, économiser des effectifs et limiter l’attrition. Ça a du sens.
La lutte anti-drones (LAD) devient d’ailleurs un pan à part entière de la guerre électronique. Mais elle ne se résume pas à ça : elle est aussi cinétique, visuelle, radar. De mon point de vue, fusionner les deux domaines n’a pas de sens. Il y a des points communs, de plus en plus nombreux, mais ils restent distincts et doivent le rester.
En Ukraine, les deux camps s’adaptent en permanence. Est-ce que l’industrie de défense occidentale est capable de suivre ce rythme, ou est-elle structurellement trop lente ?
Je suis de nature très optimiste, et je pense qu’on ne peut pas raisonner avec les critères du temps de paix sur ceux du temps de guerre. En situation de guerre, on a beaucoup moins de problèmes avec les normes. Parce que l’objectif, ce n’est pas la norme, c’est l’adversaire. La priorité n’est plus politique. Et il y a l’intelligence collective : quand on se met en économie de guerre, la notion de profit s’efface. La priorité, c’est d’équiper ceux qui vont se battre. C’est le « quoi qu’il en coûte ». Tant qu’on a la technologie, les composants, les hommes et les femmes pour fabriquer et les lignes de production pour le faire, on les utilise au maximum. On ne travaille plus 35 heures, on tourne 24h/24 avec différentes équipes.
En temps de paix, on a du mal à transposer ça. Mais je suis assez optimiste pour dire que si on en avait besoin, on le ferait. Le problème, c’est peut-être le passage du temps de paix au temps de guerre. Si on ne prend pas les mesures conservatoires avant, on va perdre du temps. En France comme dans beaucoup de pays, lorsqu’il y a une guerre et qu’on manque d’électricité, les industries ne sont pas obligatoirement prioritaires. Ce mécanisme législatif, s’il n’est pas préparé en temps de paix, il ne sera pas prêt en temps de guerre.
Et puis, pour produire, il faut une chaîne logistique. Si la priorité est donnée aux combattants, tous les camions disponibles partiront au front avec la nourriture et les munitions. Qu’est-ce qui restera pour acheminer la production des usines ? Ça paraît bête, mais vous voyez ce que je veux dire.
Ces questions peuvent sembler anecdotiques, mais elles illustrent bien le fond du problème : je n’ai aucun doute sur notre capacité à le faire, au niveau français comme européen. Par contre, on n’est pas préparé. Et ce n’est pas qu’une question d’argent. On n’a pas forcément les mécanismes nécessaires, une réserve industrielle par exemple. Ça n’existe pas encore. Et ça se monte maintenant, ça se monte en temps de paix. Il faut profiter de la paix pour préparer la guerre.
La guerre électronique peut-elle à elle seule faire basculer l’issue d’un conflit, ou reste-t-elle un multiplicateur de force ?
Pour moi, elle ne peut être qu’un multiplicateur de force. Dans la vraie vie, on ne gagne pas une guerre qu’avec des ondes électromagnétiques. Par contre, on peut en partie la perdre avec ça, mais ça ne suffit pas.
Si vous avez des brouilleurs mais pas de canons d’artillerie ni de munitions pour les tirer, l’adversaire va se dire : on est en train de me brouiller, et alors ? Un obus de 155 millimètres, le brouillage ne va pas l’empêcher d’avancer.
C’est un mode d’action particulier qui contribue, qui aide, qui complète. Un brouilleur utilisé au bon moment peut neutraliser le capteur adverse, qui ne pourra alors pas percevoir la menace cinétique qu’on va lui envoyer. Mais sans guerre électronique, ce capteur risque de détecter notre effecteur cinétique et de le faire passer à côté de sa cible. La guerre électronique favorise les choses, permet de créer des opportunités. Mais ce n’est pas qu’avec ça qu’on peut gagner une guerre. Non.
Dans dix ans, à quoi ressemble la guerre électronique ? Est-ce que l’humain sera encore dans la boucle, ou est-ce que nous serons dans une confrontation directe entre systèmes autonomes ?
C’est une question un peu difficile, parce qu’elle est à la fois éthique et pragmatique. Une logique économique pourrait faire préférer des systèmes à des humains, le système coûtant moins cher.
Pour moi, il y a obligatoirement de l’humain dans la boucle. Je me rappelle qu’on disait dans les années 2000 qu’on allait voler dans les airs, chercher le pain avec un drone. On est en 2026, on a toujours une voiture qui pollue, on a toujours le pétrole. On n’a pas révolutionné autant qu’on le pensait. Dans 10 ans, on ne va pas non plus tout révolutionner. Ce n’est pas réaliste.
La guerre électronique aura peut-être trouvé une place qu’elle n’avait pas jusqu’à présent, c’est possible. Mais elle n’aura pas remplacé tout un tas de choses, surtout dans le combat. Commander, c’est surprendre. Ce qu’on veut, c’est surprendre l’adversaire. Si on joue toujours la même chose, on ne surprendra pas. Et seul l’humain peut avoir cette capacité de lecture intelligente de la situation, en tout cas jusqu’à présent.
C’est pourquoi je ne crois pas à une confrontation uniquement entre robots équipés d’IA. Il y en aura sûrement, mais en complément d’autres choses. Pas que ça. En tant qu’humain avec un peu d’expérience sur le sujet, je n’y crois pas.

Quelle lecture conseilleriez-vous à ceux qui souhaitent approfondir le sujet ?
Je pense au livre du général Jean-Marc Degoulange (2S), président de l’Association de guerre électronique de l’Armée de Terre (AGEAT). Il s’intitule Les Écoutes de la Victoire (Editions Pierre de Taillac) et porte sur les débuts de la guerre électronique pendant la guerre 14-18. C’est très cocorico, mais ça permet d’éclairer une facette méconnue de ce conflit. Il explique des événements qu’on a longtemps attribués à de grandes tactiques militaires, alors qu’ils reposaient en réalité sur des écoutes. C’est intéressant de le voir sous cet angle. Je le conseille : ça se lit bien et c’est riche.
- Global Navigation Satellite System/Système global de positionnement par satellite ↩︎
Photo © 54RT – Armée de Terre