Naval Group mise sur la corvette Gowind pour décrocher un contrat en Croatie à 1,6 milliard d’euros
La Croatie veut tourner la page de décennies de sous-investissement naval. Son navire de combat le plus récent – hors patrouilleurs – est la corvette Kralj Dmitar Zvonimir, admise au service actif en 2001 sur une coque mise en chantier en 1993. Le reste de la flotte tient de l’ère yougoslave, avec en renfort deux vedettes lance-missiles finlandaises rachetées d’occasion en 2008. Face à l’évolution de ses engagements au sein de l’Otan et à la nécessité de surveiller sa moitié de l’Adriatique, Zagreb a décidé de passer à l’acte : un appel d’offres pour deux nouvelles corvettes, facture globale entre 600 millions et 1,6 milliard d’euros, navires, munitions, formation des équipages et maintenance compris. Livraison attendue avant 2030 pour la marine croate (Hrvatska ratna mornarica).
Les exigences opérationnelles croates sont claires et dictées par la géographie. L’Adriatique est une mer quasi fermée : l’Italie et la Grèce, deux alliés de l’Otan, en contrôlent les accès. Une menace de surface y paraît donc peu probable. En revanche, une intrusion sous-marine reste plausible, ce qui fait de la lutte anti-sous-marine la priorité absolue. La défense aérienne constitue le second critère majeur : les navires devront être capables de se protéger eux-mêmes, ou d’opérer sous la couverture d’un allié. Au-delà de l’Adriatique, les deux corvettes devront également participer aux opérations de l’Otan et de l’Union européenne en Méditerranée, voire jusqu’à la mer Rouge.
Naval Group prend les devants
Pour couvrir ces besoins en permanence, deux navires s’imposent, afin qu’au moins l’un soit toujours disponible. Zagreb exige en outre des transferts industriels et technologiques significatifs : la participation de chantiers navals croates figure explicitement parmi les critères d’évaluation, ce qui distingue ce programme des acquisitions récentes de chars Leopard, de Rafale ou de canons CAESAr.
Dans ce contexte, Naval Group a choisi de ne pas attendre la publication d’un appel d’offres formel. Il y a quelques jours, le groupe français a signé plusieurs protocoles d’accord avec des acteurs industriels et académiques croates : les chantiers navals Iskra et 3. MAJ Rijeka, la société technologique Orqa, spécialiste des drones basée à Osijek, et la Faculté de génie mécanique et de construction navale de Zagreb.
Ce que propose Naval Group dépasse le simple jeu des contreparties industrielles. Concrètement, les chantiers croates ne se contenteraient pas d’assembler quelques éléments de coque : ils prendraient en charge une large part de la construction des deux navires, de la chaudronnerie à l’assemblage final, et assureraient leur maintenance sur toute leur durée de vie. À la clé, plus d’un millier d’emplois qualifiés pendant la phase de construction, et des débouchés durables dans l’export, l’entretien et la recherche.
La Gowind 2500 n’est pas un prototype sorti des cartons pour l’occasion. Le navire est déjà en service dans les marines égyptienne et émiratie, et des unités supplémentaires sont en cours de construction en Malaisie, là aussi avec une forte participation locale. Côté armement, la plateforme coche les cases que Zagreb a posées : missiles antinavire Exocet MM40 Block 3, seize missiles surface-air VL Mica ; avec la possibilité d’intégrer des Aster 15 pour une défense aérienne à moyenne portée, sonar de coque et antenne remorquée pour la chasse aux sous-marins. Et pour un pays qui vient d’acquérir des Rafale, la capacité des deux systèmes à fonctionner en réseau n’est pas un détail.
L’outsider venu de Séoul
L’avance industrielle de Naval Group est réelle, mais elle ne suffit pas à écarter la concurrence. L’espagnol Navantia fait valoir son Avante 2200, une plateforme aux capacités proches de la Gowind. La corvette turque Ada revient souvent dans la presse croate comme l’option la plus abordable : elle est taillée pour la lutte anti-sous-marine, mais sa défense aérienne reste limitée, ce qui pourrait peser lourd dans l’arbitrage final. L’allemand Braunschweig souffre du même défaut : conçu avant tout pour la défense côtière, il n’est pas le mieux armé pour convaincre Zagreb sur ce point précis. Quant aux Néerlandais et leur famille SIGMA, le concept modulaire séduit sur le papier, mais la plateforme a rarement été déclinée dans sa version la plus aboutie.

L’outsider le plus redoutable pourrait bien venir de Séoul. HD Hyundai voit dans ce contrat croate une occasion de s’implanter en Europe, et le groupe sud-coréen ne cache pas ses ambitions. Sa corvette HDC-3100 joue dans une autre catégorie : proche d’une frégate légère, elle embarque une défense aérienne à moyenne portée et se positionne à des tarifs généralement inférieurs aux offres européennes. Sa volonté de partager les technologies – argument classique des industriels coréens pour percer de nouveaux marchés – pourrait séduire Zagreb.
Naval Group arrive en Croatie avec un bilan contrasté. Le succès néerlandais de 2024 reste la belle histoire ; quatre Barracuda commandés, premier sous-marin français vendu en Europe depuis les Agosta espagnols de 1975. Mais les revers se sont accumulés ailleurs : frégates soufflées par les Britanniques en Norvège, sous-marins écartés au Canada et en Pologne, corvettes roumaines remportées puis annulées par Bucarest. Sur les navires de surface, le groupe a des comptes à régler. La Gowind en Croatie serait un premier pas.
Photo © Naval Group