Plus de 10 000 satellites en orbite basse (LEO), 160 marchés actifs, plus de dix millions d’abonnés dans le monde. Starlink n’est plus un service de connectivité pour zones rurales mal desservies. C’est devenu, souvent malgré lui, une infrastructure stratégique de premier plan, capable de maintenir des communications là où les États coupent tout ; et suffisamment puissante pour que d’autres États cherchent activement à la détruire. C’est précisément ce que l’Iran vient de mettre à l’épreuve.
Le 8 janvier 2026 au soir, les Gardiens de la Révolution coupent internet d’un seul coup : réseaux fibre, données mobiles, lignes fixes. Tout s’arrête simultanément. En quelques heures, Cloudflare Radar enregistre l’effondrement du trafic iranien à moins de 1 % de son niveau normal. Le régime a déjà fait ça. En novembre 2019, lors des manifestations contre la hausse du prix de l’essence, le black-out avait duré cinq jours. Près de 1500 personnes avaient péri, dans une quasi-indifférence internationale : personne dehors ne voyait rien. C’est précisément ce souvenir qui explique pourquoi tant d’Iraniens ont depuis investi dans un terminal Starlink, et pourquoi le régime tient à les en empêcher.

Sauf que cette fois, quelque chose résiste. Entre 40 000 et 50 000 terminaux introduits clandestinement depuis deux ans continuent de fonctionner, indifférents à toute infrastructure terrestre iranienne. Le signal arrive de l’orbite. Aucun câble à couper, aucune passerelle à fermer. Pour un régime qui pensait avoir verrouillé toutes les sorties, c’est un problème inattendu.
Starlink, l’angle mort du système iranien
Depuis plusieurs années, l’Iran a construit une architecture de surveillance mobile d’une sophistication rare. L’autorité de régulation des communications, la CRA, dispose via un système d’API baptisé SIAM d’un accès direct aux réseaux de tous les opérateurs mobiles du pays. Elle peut identifier qui appelle qui, depuis où, pendant combien de temps. Elle peut forcer un téléphone à repasser en 2G, rediriger des appels, suspendre un abonnement, bloquer une application.
Les systèmes de la société russe Protei ; dont une enquête du Citizen Lab publiée en 2023 a révélé les discussions avec l’opérateur iranien Ariantel, et dont les serveurs ont depuis été piratés et les données exfiltrées par un hacker anonyme ; ajoutent une couche d’inspection profonde des paquets : WhatsApp, X, tout trafic identifiable peut être ralenti ou coupé à la demande. Protei vend ses équipements dans une quarantaine de pays, du Pakistan au Mexique en passant par une grande partie de l’Afrique centrale. La société tourne à plein régime bien au-delà de la Russie et de l’Iran. Les plateformes chinoises Huawei et ZTE complètent le tableau en structurant le réseau national iranien pour qu’il puisse fonctionner en vase clos, déconnecté du reste d’internet si nécessaire.
Starlink ignore simplement tout ce dispositif. Le signal descend directement de l’orbite, sans passer par aucun opérateur, aucun câble, aucun filtre iranien.
Le black-out et la contre-attaque
Pour comprendre pourquoi l’Iran a réagi avec une telle intensité, il faut mesurer ce que Starlink représente concrètement dans ce type de situation. Quand les terminaux ont commencé à transmettre malgré le black-out, les premières vidéos sont arrivées. Des morgues débordantes en périphérie de Téhéran, des couloirs encombrés de corps, des familles qui erraient dehors sans information. Des militants ont aussi fait sortir des images de manifestants abattus dans la rue, de blessés abandonnés sur place. Dans les premiers jours de la répression, le groupe Iran Human Rights recensait déjà plus de 2000 morts. C’est précisément pour empêcher ces images de circuler que Téhéran avait coupé internet. Et c’est précisément pour ça que Starlink était devenu une cible. Ces images ont transformé la perception mondiale de l’ampleur de la répression, là où les coupures internet précédentes avaient réussi à maintenir un relatif silence médiatique.
Pour les Iraniens qui avaient payé plusieurs centaines d’euros un terminal introduit clandestinement depuis Dubaï ou le Kurdistan irakien, c’était précisément l’objectif. Pour le régime, précisément le problème. Elon Musk a supprimé les frais d’abonnement pour les utilisateurs iraniens dès le début de la crise, permettant à des milliers de terminaux jusque-là inactifs de se connecter immédiatement. Mais l’implication américaine est allée bien au-delà du geste commercial.
Le département d’État des États-Unis avait discrètement acheté près de 7000 terminaux Starlink dans les mois précédant le soulèvement, la majorité en janvier. Environ 6000 ont été introduits clandestinement en Iran, une première. L’idée ne datait pas de janvier. Mora Namdar, alors responsable du bureau Moyen-Orient au département d’État, avait envoyé dès août 2025 un mémo à Marco Rubio : les VPN ne servent à rien quand l’internet est coupé, il fallait des terminaux Starlink. Washington a trouvé l’argent en ponctionnant d’autres programmes d’accès à internet. En interne, tout le monde n’était pas d’accord : plusieurs experts auraient préféré maintenir les VPN en priorité, plus accessibles et moins faciles à localiser que les antennes Starlink.
Donald Trump était au courant des livraisons. Lui et Elon Musk avaient échangé en janvier sur la possibilité de maintenir les Iraniens connectés pendant les manifestations. La Maison-Blanche a confirmé cet échange sans en préciser les suites. Ce qui est certain, c’est que l’opération a fait de SpaceX un acteur à part entière d’un conflit intérieur iranien : sans mandat diplomatique, sans cadre légal international, et sans que personne n’ait vraiment répondu à la question de savoir qui, au fond, avait le droit de prendre cette décision.
Un savoir-faire importé de Moscou
De l’autre côté, la réaction iranienne n’a pas tardé. En moins de 24 heures, 80 % du trafic Starlink était perturbé sur le territoire. Trois approches combinées, d’une sophistication que peu de spécialistes anticipaient à cette échelle.

La première est le brouillage en bande Ku, la plage de fréquences entre 12 et 18 gigahertz sur laquelle Starlink communique avec ses satellites. Des émetteurs au sol inondent ces fréquences de bruit électromagnétique à haute puissance, saturant le canal jusqu’à le rendre inutilisable. C’est une technique brutale mais efficace dans un périmètre défini.
La deuxième technique est plus élaborée : le leurrage (spoofing) GPS. Le terminal Starlink dépend du GPS pour deux fonctions critiques : connaître sa position géographique et orienter précisément son antenne vers le bon satellite. Des émetteurs iraniens diffusent de faux signaux GPS, plus puissants que le signal authentique, qui convainquent le terminal qu’il se trouve ailleurs, en pleine mer ou à des milliers de kilomètres. L’antenne tente alors de s’orienter vers une trajectoire satellite qui ne correspond pas à sa position réelle et perd la connexion. Les utilisateurs les moins touchés se retrouvent limités aux messages texte ; la vidéo devient impossible.
La troisième mobilise du matériel militaire russe, notamment les systèmes Krasukha et Tirada, des plateformes mobiles montées sur camions capables de créer des zones mortes électromagnétiques sur plusieurs centaines de kilomètres. La variante Tirada-2 ne cible pas les terminaux au sol mais les satellites eux-mêmes en orbite, en perturbant leur capacité à recevoir les requêtes des utilisateurs. Il y a deux ans, l’Iran n’aurait pas pu monter une opération de cette envergure. Ces capacités viennent de quelque part : la Russie les a développées et testées en Ukraine depuis 2022.
L’Iran comme terrain d’essai
L’entreprise SpaceX conçoit tout elle-même (les satellites, les terminaux, le logiciel). Quand quelque chose ne fonctionne plus, elle peut corriger l’ensemble de la chaîne en quelques heures. Elle l’avait fait en Ukraine. Elle a recommencé en Iran.
Face aux faux signaux GPS diffusés par les autorités iraniennes, SpaceX a déployé en urgence une mise à jour activant le mode Starlink PNT, pour Positioning, Navigation and Timing. Ce mode coupe la dépendance au GPS. Le terminal calcule sa position en mesurant le temps de trajet des signaux avec plusieurs satellites Starlink ; un peu comme on estimerait une distance en chronométrant un écho. Les utilisateurs iraniens ayant activé cette option ont rapporté un gain sensible de stabilité.
Pour contourner le brouillage terrestre, SpaceX a étendu ses liaisons laser entre satellites. Les données transitent désormais en orbite avant d’être renvoyées vers des stations situées hors d’Iran, court-circuitant ainsi les émetteurs au sol.
Ce jeu du chat et de la souris technologique est précisément ce que le Pentagone observe avec attention. L’Iran est traité en interne comme un environnement de test en conditions réelles pour les systèmes de guerre électronique russes et chinois. Si Starlink peut tenir sous cette pression en Iran, il peut tenir ailleurs. Taïwan, notamment, où un conflit avec la Chine rendrait la connectivité satellitaire aussi critique qu’en Ukraine. Dans le cas contraire, le Pentagone devra revoir ses plans.
Starlink, côté pile et côté face
Mais le Pentagone n’est pas le seul à observer. D’autres tirent de l’épisode iranien des conclusions bien moins rassurantes sur la nature réelle de ce que Starlink transporte et pour qui. Si des milliers d’Iraniens ont utilisé les terminaux pour documenter la répression et faire circuler des images vers l’extérieur, l’image est moins nette qu’elle n’y paraît.
Pendant la coupure, des chercheurs en cybersécurité ont relevé que certaines activités liées au ministère iranien du Renseignement (VAJA) semblaient transiter par des adresses IP appartenant à des plages Starlink. Ce n’est pas anodin : dans un contexte de black-out quasi total, Starlink était l’un des rares canaux encore opérationnels. Les services de renseignement iraniens auraient donc utilisé les mêmes terminaux que les dissidents pour maintenir certaines de leurs propres communications ou pour surveiller ceux qui les utilisaient.
Il y a pire. Des fausses applications Starlink ont circulé pendant la crise, déguisées en guides d’installation ou en outils d’aide à la connexion. Les utilisateurs qui les téléchargeaient se retrouvaient avec un logiciel espion sur leur appareil. La cible était évidente : à ce moment-là en Iran, chercher à utiliser Starlink suffisait à vous signaler aux autorités.
Par ailleurs, le terminal lui-même laisse des traces exploitables dans les deux sens. Son empreinte Wi-Fi (le BSSID1 diffusé en permanence) peut être captée par n’importe quel appareil de scan dans un rayon de quelques dizaines de mètres. Sa signature thermique est détectable depuis les airs. Et son comportement réseau sous brouillage (reconnexions répétées, instabilité du signal) devient lui-même un indicateur de présence pour les opérateurs de surveillance qui savent quoi chercher. Des guides de détection exploitant ces techniques auraient circulé au sein des services iraniens. Personne n’a pu en confirmer l’authenticité.
Starlink ne choisit pas ses utilisateurs. Les dissidents et les services qui les traquent ont utilisé le même réseau, au même moment. Ce paradoxe n’est pas propre à l’Iran : en Ukraine, des terminaux Starlink ont été récupérés et utilisés par des forces russes via des canaux tiers, forçant SpaceX et le ministère ukrainien de la Défense à mettre en place des contrôles d’authentification renforcés. Starlink n’est pas un outil de liberté par nature. C’est un réseau de communication. Il transporte ce qu’on y met.
Équiper des militants, nourrir leurs traqueurs
La décision américaine partait d’une intention claire : permettre aux Iraniens de témoigner malgré la répression. Difficile d’en contester la légitimité. Quand un régime coupe internet à 90 millions de personnes pour étouffer des manifestations qui lui coûtent des milliers de morts, fournir des outils de communication relève d’un choix politique assumé et compréhensible.
Mais Starlink ne distingue pas un dissident d’un agent du VAJA. Le réseau est ouvert, par conception. Les services de renseignement iraniens ont transité par les mêmes adresses IP, utilisé les mêmes canaux, au même moment. Washington avait introduit 6000 terminaux en pensant équiper des militants. Une partie de cette infrastructure a aussi servi ceux qui les traquaient. Ce n’est pas une critique de la décision américaine. C’est un constat sur la nature d’un réseau ouvert : il ne garantit rien sur ce qui y transite.
Le droit international des télécommunications interdit théoriquement le brouillage des fréquences. L’Iran s’en est affranchi sans que personne ne puisse l’en empêcher. Et pour ce qui est des obligations d’un opérateur privé pesant sur l’issue d’un conflit, elles restent à écrire. En 2022, Musk avait refusé d’activer Starlink près de la Crimée pour une opération navale ukrainienne, estimant le risque d’escalade trop grand avec la Russie. Personne ne lui avait demandé son avis. Personne ne pouvait lui imposer le contraire. L’opération ukrainienne visée n’a jamais eu lieu.
L’Iran y ajoute une couche. Quand Starlink devient le dernier lien entre 90 millions d’Iraniens et le reste du monde, quelqu’un tient forcément ce lien entre ses mains. C’est Elon Musk qui a supprimé les abonnements. C’est Washington qui a introduit les terminaux. Ni l’un ni l’autre n’avait de mandat pour le faire. Ni l’un ni l’autre n’en avait besoin. Et rien, pour l’instant, ne laisse penser que ça changera.
- Le BSSID (Basic Service Set Identifier) est une adresse unique utilisée pour identifier un point d’accès spécifique dans un réseau Wi-Fi. Il correspond généralement à l’adresse MAC (Media Access Control) de l’appareil qui diffuse le réseau. ↩︎
Photo © Mike Mareen