La torpille F21 pour les Orka, c’est signé : Naval Group tient toute la chaîne sous-marine néerlandaise
L’annonce avait filtré en mars dernier. Elle est désormais gravée dans le marbre. Le 16 juin 2026, le ministère néerlandais de la Défense (Ministerie van Defensie) et Naval Group ont signé le contrat de fourniture de torpilles lourdes F21 destinées aux quatre futurs sous-marins de la classe Orka, qui seront construits à Cherbourg. Une signature en apparence technique, mais qui dit beaucoup sur l’évolution des équilibres industriels et stratégiques au sein de l’OTAN.
De la coque à la torpille : Naval Group tient toute la chaîne
Ce contrat n’est pas anodin dans sa construction. Naval Group ne livre pas seulement des coques aux Pays-Bas : il fournit désormais aussi l’arme principale qui les habitera. De la conception du sous-marin à son armement, le groupe français contrôle l’intégralité de la chaîne de valeur des Orka. C’est une position industrielle rare, et délibérément recherchée.
L’intérêt de cette cohérence ne relève pas du seul marketing. Les Pays-Bas ont choisi d’intégrer la torpille avant même la découpe de la première tôle ; prévue en 2027. Ce calendrier permet d’aligner dès la phase d’ingénierie les interfaces de lancement, les systèmes de combat, la formation des équipages et les procédures de certification. Pour une marine (Koninklijke Marine) qui ne comptera que quatre bâtiments, le moindre retard dans cette intégration aurait un impact direct sur la disponibilité opérationnelle. La séquence choisie par La Haye minimise précisément ce risque.
Naval Group s’engage par ailleurs à impliquer des industriels et centres de connaissance néerlandais dans cette nouvelle phase du programme, via un avenant à l’accord de coopération industrielle existant. « Avec ce contrat, nous renforçons notre partenariat stratégique et nous attendons avec impatience les prochaines étapes de notre coopération », a souligné Pierre Éric Pommellet, PDG de Naval Group. Le vice-amiral Jan Willem Hartman, commandant du COMMIT1, a conclu dans le même esprit : « Le système d’armement sera intégré aux futurs sous-marins de la classe Orka, améliorant ainsi les capacités de la Marine royale néerlandaise. » Le contrat Orka se construit ainsi comme un partenariat à long terme, et non comme un simple achat sur catalogue.
Préférée au Mk48 américain
Pour comprendre la portée de ce choix, il faut le replacer dans son contexte. La torpille américaine Mk48 était initialement pressentie pour équiper les Orka. Les Pays-Bas ont finalement tranché en faveur de la solution française ; un arbitrage qui n’est pas passé inaperçu dans les milieux de défense atlantistes.
La F21, développée dans le cadre du programme Artémis pour remplacer la F17, est entrée en service dans la Marine nationale en 2022. Elle équipe aujourd’hui les sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) et les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) français, ainsi que les Scorpène de la marine brésilienne (Marinha do Brasil). Avec les Orka, la Marine royale néerlandaise deviendra la première flotte sous-marine conventionnelle de l’OTAN à l’opérer : une distinction que Naval Group met volontiers en avant, et qui n’est pas sans portée commerciale pour la suite.
Sur le plan technique, la F21 présente un profil complet : 533 mm de diamètre, environ six mètres de long, moins de 1 500 kg, propulsion électrique, guidage par fibre optique, autodirecteur acoustique autonome, portée annoncée à 50 km et vitesse supérieure à 50 nœuds. Elle peut évoluer aussi bien en eaux profondes qu’en zones littorales peu profondes, reconnaître les leurres adverses et relancer une attaque en cas d’échec. En décembre 2024, un sous-marin nucléaire d’attaque français l’a engagée en tir réel contre un ancien aviso (un petit navire de guerre), qui a coulé après détonation sous-marine. La démonstration était éloquente.
L’Europe de la défense se construit aussi à Cherbourg
Au-delà du contrat lui-même, la décision néerlandaise s’inscrit dans une dynamique plus large. L’Europe de la défense, longtemps cantonnée aux déclarations d’intention, se matérialise progressivement par des choix d’équipement concrets. Les Pays-Bas ont commandé leurs sous-marins à Cherbourg en octobre 2024. Ils confient la construction de douze chasseurs de mines belgo-néerlandais au consortium BNR, réunissant Naval Group et Exail. Et désormais, ils adoptent la torpille française comme arme principale de leur future flotte sous-marine.
Ce mouvement de consolidation autour d’une offre industrielle européenne – et française en particulier – ne se lit pas comme un rejet des États-Unis, mais plutôt comme une diversification assumée. Dans un contexte où Washington réévalue régulièrement ses engagements envers ses alliés, disposer d’une filière souveraine européenne pour les systèmes d’armes sous-marins constitue une assurance supplémentaire, aussi bien pour La Haye que pour Bruxelles.
Pour Naval Group, la signature du 16 juin 2026 clôt une boucle : celui qui construit les Orka fournira aussi ce qui les rendra redoutables. Les livraisons sont attendues entre 2033 et 2037. D’ici là, la découpe de la première tôle, prévue l’année prochaine dans la Manche, marquera le début concret d’un programme qui réoriente durablement les choix capacitaires d’une marine de l’Alliance atlantique.
Photo © Ministerie van Defensie
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