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FLP-t 150 : Thales et ArianeGroup franchissent le Rubicon balistique

Pierre SAUVETON
12 mai 2026 4 Mins de lecture

La scène s’est déjà produite trois semaines plus tôt, sur ce même bout de littoral varois. MBDA et Safran avaient tiré THUNDART le 14 avril. Le 5 mai, c’était au tour de Thales et ArianeGroup. Même site de la DGA EM (Essais de missiles) sur l’Île du Levant, même enjeu : trouver le successeur des lance-roquettes unitaires (LRU), ces systèmes entrés en fin de vie qui ne portent qu’à 70 kilomètres. Deux philosophies radicalement différentes, donc, pour répondre à une même urgence opérationnelle. La munition FLP-t 150 a atteint Mach 4, culminé à plusieurs dizaines de kilomètres d’altitude avant de piquer vers sa cible, et touché le point prévu à environ 100 kilomètres de distance. La Direction générale de l’armement (DGA) a désormais deux dossiers à comparer. Elle devra trancher, et vite. L’arbitrage peut commencer.

Du M51 au FLP-t 150 : une expertise unique en Europe

Ce que Thales et ArianeGroup ont construit en 18 mois ne ressemble à aucun programme de défense français récent. Pas de technologie importée, pas de brique étrangère dans la chaîne critique, et un positionnement délibérément balistique là où d’autres auraient opté pour des solutions plus conventionnelles.

ArianeGroup n’est pas un missilier d’artillerie ordinaire. C’est le groupe qui développe le M51, le missile nucléaire embarqué sur les sous-marins de la dissuasion française. Piloter un engin à haute vitesse sur une trajectoire contrainte, le guider en phase terminale sans GPS fiable, le faire manœuvrer face aux défenses adverses : ce sont des problèmes qu’ArianeGroup résout depuis des décennies. Vincent Pery, directeur des programmes défense d’ArianeGroup, assume la comparaison : « Par ses apogées à plusieurs dizaines de kilomètres, ses vitesses largement supersoniques et ses contraintes de trajectoire et de manœuvres en phase propulsée et terminale, la roquette FLP-t 150 nécessite les technologies issues de nos savoir-faire des systèmes balistiques. C’est dans cette continuité technologique qu’ArianeGroup met son expertise unique en Europe au service d’une défense souveraine. »

Thales tient le reste : le lanceur, la conduite de tir, l’intégration dans la chaîne de commandement. Une répartition qui a l’air évidente sur le papier, mais qui suppose en pratique que chaque groupe accepte de rester dans son couloir sans chercher à élargir son périmètre. Ce n’est pas toujours le cas dans les partenariats industriels. Ici, ça semble tenir.

X-Fire, le lanceur qui ouvre la porte aux frappes dans la profondeur

Ce qui rend l’offre difficile à réduire à un simple comparatif de portée, c’est son architecture globale. La munition FLP-t 150 n’est que la première pièce d’un ensemble pensé pour durer.

Le lanceur X-Fire, développé avec l’industriel alsacien Soframe, peut tirer des munitions souveraines comme des munitions alliées étrangères. Il s’intègre nativement à ATLAS, le système nerveux de l’artillerie sol-sol française que Thales maîtrise déjà avec le canon CAESAr. Extrêmement mobile et rapidement déployable, il répond à une exigence que les conflits récents ont rendue non négociable : décrocher vite après avoir tiré. Ses premiers tirs de démonstration sont attendus avant la fin du mois.

Mais c’est la perspective à long terme qui distingue vraiment l’offre. Thales et ArianeGroup ont conçu X-Fire pour emporter des missiles balistiques de plus grande portée, ouvrant la voie à une famille de systèmes cohérente du feu tactique à la frappe stratégique conventionnelle. Vincent Pery évoque « une perspective nouvelle vers la constitution d’une filière balistique conventionnelle couvrant les besoins capacitaires tactiques, opératifs et stratégiques ». Une filière qui n’existait pas il y a deux ans.

x-fire thales flp-t arianegroup
X-Fire – Photo © Thales / ArianeGroup

La compétition industrielle a beau être serrée, elle se joue sur fond d’urgence réelle. Les LRU ne tiendront plus au-delà de 2027. Le successeur n’est prévu qu’en 2030. Entre les deux, trois ans pendant lesquels l’armée de Terre devra faire sans, alors qu’elle s’est fixé l’objectif d’aligner une division « bonne de guerre ».

Le Parlement s’est emparé du sujet. Fin avril, la députée Caroline Colombier (Rassemblement national) déposait un amendement pour que les solutions souveraines soient prioritaires sur tout achat étranger. Rejeté, mais symptomatique d’une inquiétude qui monte. Car la tentation existe. Le HIMARS américain, le Chunmoo coréen, le PULS israélo-allemand sont déjà dans les arsenaux de plusieurs armées européennes. Si la France devait se tourner vers l’une de ces options pour combler le vide, les offres des deux consortiums français se retrouveraient en position de challengers sur leur propre marché.

Face à cette pression, Thales et ArianeGroup mettent en avant deux atouts. La souveraineté d’abord : une chaîne de production 100% française, sans contrainte ITAR, qui préserve la liberté de choix à l’export. La réactivité industrielle ensuite. « Les différenciateurs de notre offre commune sont la fiabilité de la solution et notre capacité à livrer rapidement et à monter en cadence. Dans un contexte de haute intensité, le lanceur X-Fire souverain, polyvalent et résilient représente un atout indéniable pour les forces armées », indique Hervé Dammann, directeur général adjoint de Thales.

Un premier tir, ça ne signe pas un contrat. Mais ça dit quelque chose sur la capacité d’un industriel à tenir ses promesses. En 18 mois, à partir de technologies héritées de la dissuasion nucléaire, Thales et ArianeGroup ont fait voler une munition balistique conventionnelle, l’ont fait manœuvrer et toucher sa cible. MBDA et Safran avaient fait de même trois semaines plus tôt avec THUNDART. Deux équipes, deux philosophies, deux tirs réussis. Quand on veut, on peut. La DGA a désormais deux dossiers solides sur la table et la France peut être fière de ses industriels.

Photo © Thales / ArianeGroup

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