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FENRIS, le loup blindé qu’Arquus et John Cockerill ont lâché sur Eurosatory

Pierre SAUVETON
19 juin 2026 5 Mins de lecture

Il y a des machines qui naissent d’un compromis, et d’autres qui naissent d’un constat. Le FENRIS – nom issu de la mythologie nordique, fils du dieu Loki – appartient à la seconde catégorie. Présenté sur le stand de John Cockerill Defense à Eurosatory, ce blindé à roues de 26 tonnes n’est pas le fruit d’un appel d’offres bureaucratique ni d’une feuille de route tracée à dix ans. C’est une réponse directe à ce que les armées observent depuis 2022 sur le terrain ukrainien : la puissance de feu directe manque cruellement aux unités légères et médianes, et les chars lourds ne peuvent pas être partout.

Jean-Luc Maurange, CEO du groupe John Cockerill, ne s’est pas embarrassé de circonlocutions lors de la présentation : « On a interrogé un certain nombre de clients. Toutes les armées n’ont pas les moyens d’acheter un char lourd, mais elles recherchent de la puissance de feu. » Le FENRIS est la réponse industrielle à cette équation.

Le conflit ukrainien comme bureau d’études

Depuis le début du conflit en Ukraine, les retours d’expérience convergent sur plusieurs points. Les drones ont rendu la menace aérienne permanente et omniprésente. Les fantassins, privés d’appui blindé lourd, se retrouvent exposés face à des positions fortifiées ou des véhicules de combat ennemis que ni les missiles antichar portatifs ni l’artillerie ne peuvent toujours traiter à temps. Et les chars lourds – ceux dont les armées disposent encore – sont trop rares, trop lents à projeter, trop coûteux à entretenir pour saturer tous les segments du front.

fenris arquus john cockerill
Photo © Arquus

Ce vide, le FENRIS prétend l’occuper. Pas en remplaçant le char – ses concepteurs s’en défendent explicitement -, mais en apportant aux unités de reconnaissance et d’infanterie un système capable de délivrer des feux directs et indirects significatifs, tout en restant compatible avec les contraintes de projection rapide. « Le FENRIS n’a pas vocation à se substituer aux chars de combat modernes, mais à les compléter avec intelligence et souplesse », résume Thierry Renaudin, directeur général de John Cockerill Defense.

La leçon anti-drones, elle aussi, a été intégrée dès la conception. La tourelle embarque nativement le viseur de chef armé Hornet-S en version C-UAS, qui fusionne en un seul système l’observation optique, la défense rapprochée par mitrailleuse FN MAG 58 en 7,62 mm et une fonction anti-drone associée à un ou plusieurs radars. Sur un véhicule qui repose sur la discrétion, concentrer trois fonctions dans un équipement unique réduit l’encombrement en toiture et préserve le profil bas de l’ensemble.

18 mois pour accoucher d’un blindé

Le FENRIS est aussi, et peut-être avant tout, la première démonstration concrète de ce que produit la fusion entre John Cockerill Defense et Arquus. Le groupe belge, basé à Seraing en région liégeoise, a racheté le fabricant français de véhicules militaires à Volvo en juillet 2024. 18 mois plus tard, un blindé complet sort des ateliers. « C’est notre premier bébé ensemble », s’est amusé le dirigeant belge au moment de lever le voile noir dissimulant l’engin.

La boutade cache pourtant une logique industrielle très précise. John Cockerill apporte sa tourelle Cockerill 3105, un système éprouvé qui équipe déjà des chars Leopard livrés à l’Ukraine et dont une centaine d’exemplaires sont actuellement en production pour un client du Moyen-Orient. Arquus fournit son expertise en châssis militaires sur roues, directement issue du programme Scorpion et du développement du Jaguar EBRC pour les armées française et belge. Aucun des deux partenaires ne pouvait assembler seul ce produit : l’un n’avait pas le châssis, l’autre n’avait pas la tourelle. La fusion a rendu le projet possible et la vitesse d’exécution l’a rendu crédible.

La réflexion a démarré en février 2025. Le développement réel a commencé en juillet. Le prototype fonctionnel était prêt en mai 2026. Dix mois de travail effectif, là où l’industrie de défense compte habituellement en décennies. Cette rapidité s’explique par un choix délibéré : ne rien développer de zéro. La tourelle existait, était en série, avait été validée au combat. Le châssis dérivait d’une architecture connue. L’effort a porté sur l’intégration des deux systèmes, avec les adaptations nécessaires – l’empattement légèrement allongé pour accueillir la tourelle plus volumineuse, l’élévation maximale du canon ramenée à 36 degrés contre 42 sur un châssis de char plus haut, des suspensions actives affinées pour compenser cette contrainte.

Léger pour aller vite, précis pour frapper fort

Techniquement, le véhicule aligne des chiffres cohérents avec son positionnement. Le canon de 105 mm à haute pression, compatible avec toutes les munitions OTAN, peut engager des cibles en tir direct jusqu’à 2 kilomètres avec une probabilité de premier coup revendiquée à 95 % contre une cible mobile ; grâce à un système de conduite de tir intégrant des algorithmes d’intelligence artificielle (IA). En tir indirect, la portée monte à 10-11 kilomètres, ce qui confère au FENRIS une capacité d’appui comparable à une pièce d’artillerie de circonstance. Le chargeur automatique de 12 obus, complété par deux réserves de 12 unités en caisse, donne un total de 36 coups embarqués.

fenris arquus john cockerill
Photo © Arquus

La mobilité est l’autre argument central. Le véhicule pèse 26 tonnes – environ la moitié d’un Leopard 2 -, soit deux FENRIS pour le volume ou la charge d’un seul char lourd. Ses dimensions restent dans le gabarit de la soute d’un Airbus A400M, ce qui en fait, selon Frank Jansens, directeur général des systèmes d’armes chez John Cockerill Defense, « le seul véhicule équipé d’une tourelle 105 mm transportable par avion ». Les suspensions actives permettent par ailleurs de faire varier la garde au sol et l’assiette du châssis – pour franchir un obstacle, réduire la silhouette derrière un couvert, ou compenser les limites d’élévation du canon.

En revanche, le FENRIS ne prétend pas à la protection d’un char. La norme STANAG 4569 niveau 4 – résistance aux impacts de 12,7 mm et aux éclats d’obus de 155 mm à 30 mètres – est cohérente avec un véhicule dont la survie repose d’abord sur la mobilité et la discrétion. Emmanuel Levacher, directeur général d’Arquus, le dit clairement : « La qualité de la mobilité est aussi la première assurance-vie du véhicule face aux menaces du champ de bataille moderne. »

Dans les pas de l’AMX-10 RC

Joan Gibert, directrice stratégie produits chez Arquus, a évoqué sans détour la filiation avec l’AMX-10 RC : le vénérable véhicule de reconnaissance armé d’un 105 mm que la France a progressivement retiré du service depuis plusieurs années, sans le remplacer par un système de puissance équivalente. Son successeur organique dans Scorpion, le Jaguar, n’emporte qu’un canon de 40 mm. Pour les anciens opérateurs de l’AMX-10 RC à l’export, qui n’ont ni les moyens ni la logistique pour passer à des chars lourds, le vide est réel. « Il y a pas mal d’armées qui le regrettent et qui seront intéressées par le Fenris », glisse-t-on en interne.

Le programme a coûté une centaine de millions d’euros. Pour le rentabiliser, John Cockerill vise un minimum de cent véhicules vendus : un objectif modeste à l’échelle de l’industrie, mais réaliste au regard du segment visé. Les premières livraisons sont annoncées entre 12 et 16 mois après commande. Dans un marché où les délais se comptent en années, c’est aussi un argument de vente. Le FENRIS arrive donc au bon moment, sur un segment délaissé, avec un pedigree technique solide et une vitesse d’exécution inhabituelle. Reste maintenant le nerf de la guerre : convaincre les clients.

Photo © Arquus

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