Deux commandes. Cinq jours d’écart. Le 22 mai, la Force aérienne royale thaïlandaise (Kong Thab Akat Thai ) signe pour deux C295. Le 27, c’est la Marine royale qui emboîte le pas avec deux appareils supplémentaires. En moins d’une semaine, la Thaïlande porte à quatre le nombre de C295 qui rejoindront ses rangs, après les trois déjà exploités par son armée de terre, l’Armée royale thaïlandaise (Kongthap Bok Thai), depuis 2016.
Pour comprendre pourquoi Bangkok, comme 38 autres pays avant lui, a choisi cet appareil, il faut remonter à juin 2023 et à une piste de terre au fond de la Colombie, où un pilote s’est posé de nuit aux jumelles à vision nocturne pour évacuer quatre enfants perdus pendant quarante jours dans la jungle. En une heure et demie, l’appareil avait été reconverti en configuration d’évacuation sanitaire (EVASAN). Un appareil plus grand n’aurait pas pu se poser sur cette piste. C’est précisément pour ce genre de situation que le C295 existe.
Le parti pris du pragmatisme
L’histoire du C295 commence fin 1996, quand l’état-major de l’armée de l’air espagnole (Ejército del Aire y del Espacio) formule la fiche-programme FATAM, pour « futur avion de transport moyen ». L’objectif est précis : combler le vide entre le CN235 et le C-130 Hercules, avec une capacité d’emport supérieure de 50 %, tout en conservant l’aptitude à opérer depuis des pistes non préparées.
Pour répondre vite et à coût contenu, les ingénieurs de CASA1 font un choix pragmatique : plutôt que de concevoir un appareil entièrement nouveau, ils allongent le fuselage du CN235 de 1,50 mètre de chaque côté de la voilure, renforcent la section centrale de l’aile, ajoutent trois points d’emport externes de chaque côté et revoient entièrement la motorisation. Le résultat est présenté au Salon du Bourget en juin 1997 et décolle pour la première fois en novembre de la même année à Getafe. La certification militaire espagnole suit en 1999, après 801 heures de vol en 379 sorties.
Techniquement, le C295 repose sur deux turbopropulseurs Pratt & Whitney Canada PW127G de 2 645 chevaux, entraînant des hélices à six pales Hamilton Standard 568F-5. La soute, d’un volume utile de 57 mètres cubes, peut accueillir 71 soldats assis, 48 parachutistes équipés, 24 civières avec quatre médecins, cinq palettes standard ou trois véhicules légers. La charge utile nominale est de 7 050 kg, portée à 9 250 kg en surcharge, pour une autonomie de 1 550 km en configuration standard.

En 2014, Airbus présente le C295W, version dotée de winglets, ces petites extensions recourbées en bout d’aile qui réduisent la traînée, et d’un nouveau mode de gestion moteur permettant de conserver la pleine puissance en montée après décollage. Le gain est concret : consommation réduite de 3 à 6 %, charge utile augmentée d’une tonne et demie en conditions normales, endurance allongée de 30 minutes. C’est cette version que reçoivent aujourd’hui la majorité des clients, dont la Thaïlande.
Amazonie, Arctique, Atlantique : le C295 est partout
Le carnet de missions du C295 couvre un spectre que peu d’appareils militaires peuvent revendiquer. Au Brésil, les C-105 Amazonas de la Force aérienne (Força Aérea Brasileira) patrouillent la forêt amazonienne pour repérer les mines illégales, assurent des transports d’organes sur un territoire grand comme un continent, et ont réalisé en mars 2026 leur premier largage de fret en Antarctique, 1 200 kg de matériel livré à la station Comandante Ferraz. Au Canada, les CC-295 Kingfisher couvrent les missions de recherche et sauvetage sur l’immensité du territoire arctique depuis 2020, après un contrat de 2,4 milliards de dollars signé en 2016.
En Irlande, les C295 MSA scrutent 20 % de la zone de pêche totale de l’Union européenne, détectent des nappes de pollution maritime et peuvent localiser des objets à 25 mètres sous la surface grâce à un système LIDAR2 embarqué. Au Mali, dans le cadre de la mission onusienne MINUSMA3, un C295 sénégalais a enchaîné 28 rotations en 14 jours, couvrant 80 000 kilomètres et transportant mille passagers. En Finlande et en Pologne, des équipages s’entraînent à poser l’appareil sur des routes nationales reconverties en pistes de fortune, en cas de destruction des infrastructures aéroportuaires.
La Pologne, deuxième client historique du programme dès 2001, a engagé ses C295 en Afghanistan, en Irak, au Liban et en Bosnie. Un usage opérationnel qui illustre concrètement la polyvalence de l’appareil en dehors des exercices.
Dans les armées qui n’ont ni les moyens ni le besoin d’aligner des flottes de transport stratégique, le C295 s’est progressivement imposé comme la réponse standard à des besoins très différents.
Bangkok et Airbus, une relation qui s’installe
Depuis 2016, l’armée de terre thaïlandaise opère trois C295 pour le transport de fret et de troupes. La force aérienne et la marine viennent de suivre, à cinq jours d’intervalle.
La Royal Thai Air Force basera ses deux C295 à Phitsanulok, où la 46e escadre aérienne les mettra en service au premier semestre 2029. La Royal Thai Navy déploiera les siens à U-Tapao dès la fin 2028, pour des missions de surveillance maritime et de recherche et sauvetage, un profil proche de celui des C295 irlandais ou canadiens.
Les appareils destinés à la force aérienne intègrent des équipements absents sur les C295 de l’armée de terre : antennes VHF/UHF, récepteurs d’alerte radar et antenne de support électronique à l’arrière. Les quatre appareils seront assemblés à Séville.
Airbus Defence & Space s’appuie sur Thai Aviation Industries (TAI) pour la maintenance de la flotte, une coopération alignée sur la politique « Make in Thailand » de Bangkok. En septembre 2025, la Thaïlande avait déjà signé pour un ravitailleur A330 MRTT+, première commande mondiale de cette version. Un achat d’équipements, certes, mais aussi le signe d’un partenariat industriel qui s’installe dans la durée.

85 % de parts de marché, sans faire de bruit
Avec 333 commandes passées par 39 pays et 85 % de parts de marché dans sa catégorie, le C295 s’impose comme l’un des programmes de défense européens les plus solides de ces trente dernières années. Son principal concurrent, l’Alenia C-27J Spartan (Leonardo), n’a jamais réussi à prendre l’avantage, malgré des appels d’offres disputés, dont le programme Joint Cargo Aircraft (JCA) aux États-Unis, remporté par l’appareil italien en 2007 mais sans lendemain commercial à l’international.
750 000 heures de vol au compteur, 39 pays clients, des missions qui vont du largage humanitaire en zone de guerre à la surveillance sous-marine en Atlantique Nord. Le C295 n’a jamais fait la couverture des magazines spécialisés autant que les avions de chasse ou les drones de combat. Il s’est contenté d’être utile, partout, sur des pistes où les grands appareils stratégiques ne peuvent pas se poser.
C’est peut-être pour cela qu’il dure.
- Construcciones Aeronáuticas Sociedad Anónima ↩︎
- Light Detection and Ranging ou détection et télémétrie par la lumière ↩︎
- Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali ↩︎
Photo © Airbus Defence & Space