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ChapsVision, la pépite française qui fait plier Palantir en Allemagne

Pierre SAUVETON
15 mai 2026 4 Mins de lecture

Le Bundesamt für Verfassungsschutz (BfV) vient de trancher. Selon le Süddeutsche Zeitung, le service de renseignement intérieur allemand a retenu la société française ChapsVision pour équiper ses analystes en outils d’analyse de données massives. Palantir, qui courtisait ce marché depuis des années et ne cachait pas ses ambitions, en est donc exclu. Le choix aurait pu passer pour une simple décision administrative. Dans le climat actuel, où les relations transatlantiques se fissurent et où Berlin affiche ouvertement sa volonté de reprendre la main sur ses infrastructures numériques sensibles, c’est tout sauf une décision anodine.

L’ombre de Snowden plane encore

Sur le papier, c’est un contrat logiciel comme un autre. Dans les faits, le choix est lourd de sens. Le BfV a retenu ArgonOS, la plateforme de ChapsVision qui s’appuie sur l’intelligence artificielle (IA) pour agréger et croiser des données issues de sources très diverses : bases internes, renseignement open source (OSINT), Darknet. Le tout avant même qu’un analyste n’entre en jeu, et hébergé sur un cloud souverain, en environnement isolé, sans aucune fenêtre ouverte vers l’extérieur.

Que le BfV ait retenu une entreprise européenne ne doit rien au hasard. Depuis des mois, les responsables allemands de la sécurité répètent le même message : dépendre de fournisseurs américains pour des infrastructures sensibles, c’est accepter une vulnérabilité géostratégique. Sinan Selen, à la tête du BfV, n’avait d’ailleurs laissé aucun doute sur la direction à prendre en décembre dernier : « Nous sommes bien avisés d’affûter notre focus européen. » L’Allemagne n’a pas oublié les révélations Snowden, ni la mise sur écoute du téléphone d’Angela Merkel par la NSA. La méfiance vis-à-vis de Washington en matière de données souveraines a une histoire longue et douloureuse. La décision en faveur de ChapsVision ne fait que traduire cette conviction en actes.

Pour les autorités allemandes, le sujet n’est pas seulement de savoir quel logiciel performe le mieux. C’est aussi de contrôler qui a accès aux données nationales. En avril 2026, le vice-amiral Thomas Daum, responsable de la cyberdéfense de la Bundeswehr, avait été sans détour : accorder à des salariés d’une entreprise américaine privée l’accès aux bases de données nationales était tout simplement « inconcevable ».

« Des conversations sur la sorcellerie »

Palantir n’est pas une entreprise comme les autres. La société californienne, cofondée par Peter Thiel, investisseur libertarien et soutien affiché de Donald Trump, traîne une réputation qui précède ses commerciaux. Son logiciel Gotham permet déjà aux forces de police de trois Länder allemands, dont la Bavière et la Hesse, de dresser en quelques secondes un profil complet d’un individu à partir de ses données personnelles, de son casier judiciaire ou de ses activités sur les réseaux sociaux. Une puissance qui inquiète autant qu’elle séduit.

La Gesellschaft für Freiheitsrechte, association berlinoise de défense des droits fondamentaux, a d’ailleurs multiplié les recours constitutionnels contre ces pratiques. En 2023, la Cour constitutionnelle fédérale lui avait donné raison, jugeant inconstitutionnelle l’exploitation automatisée et indiscriminée des données par la police hessoise. Deux nouvelles plaintes, visant la Bavière et la Hesse, sont toujours en attente de jugement.

De son côté, le PDG Alex Karp n’a pas vraiment aidé à désamorcer la situation. Dans une interview accordée il y a quelques jours au tabloïd Bild, il a comparé le débat allemand sur son entreprise à « des conversations sur la sorcellerie ». Une sortie qui a davantage crispé les relations qu’elle ne les a apaisées.

ChapsVision, la pépite française qui bouscule les géants

Fondée en 2019 par Olivier Dellenbach – qui avait auparavant cédé le logiciel E-Front à BlackRock pour 500 millions de dollars, ChapsVision a grandi à vitesse grand V. En cinq ans, l’entreprise parisienne a réalisé 29 acquisitions, absorbant notamment Deveryware (technologies d’enquête), Systran (traduction automatique) ou encore Sinequa, moteur de recherche intelligent utilisé par Netflix, Boeing et la NASA.

Résultat : un chiffre d’affaires d’environ 200 millions d’euros, une base de plus de 2000 clients dans 40 pays, et une crédibilité institutionnelle construite patiemment. C’est d’ailleurs cette crédibilité qui lui a ouvert les portes du renseignement français. Il avait fallu près de trois ans à ChapsVision pour convaincre la DGSI, tests à l’appui, que son outil de cyber-intelligence tenait la comparaison face à Palantir. En 2024, la pépite français remportait l’appel d’offres OTDH1, destiné à remplacer l’ancien système Palantir par un outil souverain, au détriment de la joint-venture Athea, pourtant portée par les poids lourds Thales et Atos.

Aujourd’hui, c’est donc l’Allemagne qui valide ce positionnement. Le BfV est la première agence fédérale allemande à choisir officiellement une alternative européenne à Palantir. Et ce n’est probablement qu’un début : la Bundeswehr évalue cet été trois candidats pour son propre cloud de défense, Almato à Stuttgart, Orcrist à Berlin et ChapsVision à Paris. Un contrat est attendu avant la fin de l’année.

Au-delà de l’Allemagne, le message est clair pour l’ensemble des acheteurs publics européens : les alternatives crédibles aux géants américains existent, et elles commencent à gagner. La souveraineté numérique n’est plus un vœu pieux, elle s’inscrit dans les cahiers des charges. Quant à Palantir, dont le titre a perdu environ 20 % depuis janvier malgré des résultats financiers qui feraient pâlir bien des concurrents, le problème n’est plus technique. Il est politique. Et aucune comparaison avec la sorcellerie ne changera grand-chose à l’affaire.

  1. Outil de traitement des données hétérogènes ↩︎

Photo © BR24

Tags:

Affaire SnowdenAlex KarpAllemagneArgonOSBITDBundesamt für VerfassungsschutzBundeswehrChapsVisioncybersécuritéDGSIEuropeNSAOlivier DellenbachOTDHPalantirsouveraineté

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