« La dissuasion peut se réaliser sans action, par la seule existence des forces », écrivait le général Beaufre. Mais encore faut-il que ces forces soient crédibles, souveraines et désormais, selon Emmanuel Macron, ancrées dans la profondeur du continent européen.
Etienne Marcuz, analyste sur les armements stratégiques et chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), revient longuement sur le discours prononcé par Emmanuel Macron à l’Île Longue : ce qui change, ce qui ne change pas, et ce que le débat politique a mal compris.
OpexNews : Depuis le discours fondateur de Charles de Gaulle jusqu’à celui d’Emmanuel Macron à l’île Longue, comment la doctrine nucléaire française a-t-elle évolué sur le fond et qu’est-ce qui, précisément, n’a jamais changé ?
Ce qui n’a jamais changé, c’est la souveraineté. Autonome et indépendante. Indépendante technologiquement, tous les systèmes mis en oeuvre pour la mission de dissuasion sont conçus et fabriqués en France, même si à une époque on dépendait de ravitailleurs d’origine américaine, et souveraine dans la mise en œuvre. L’idée, c’était de garder au niveau strictement national tout ce qui est décision d’engagement de nos forces nucléaires. Le groupe des plans nucléaires de l’OTAN a été vu, à juste titre, comme une succursale des États-Unis. Et on ne voulait pas avoir à demander une quelconque autorisation ou synchronisation avec Washington. Que ce soit pour des raisons géopolitiques ou même quand il y a eu des contraintes budgétaires importantes, on a fait le choix de garder cette indépendance et cette autonomie.
Ce qui a changé, c’est le format. On a perdu la composante terrestre, la composante aérienne a été significativement diminuée, le nombre de sous-marins également. C’est ça le grand bouleversement. Il y a eu aussi des modifications dans le ciblage. On est passé du ciblage des populations au ciblage des centres de pouvoir.
Et ce qui est intéressant avec ce discours, c’est la disparition de la « stricte suffisance ». On souhaitait avoir l’arsenal minimum crédible pour pouvoir dissuader n’importe quel adversaire, infliger des dommages inacceptables, quelle que soit sa taille. Et là, avec le discours de l’île Longue, le ciblage des centres de pouvoir a effectivement disparu aussi, remplacé par une formule un peu plus vague sur l’efficacité opérationnelle. On n’a pas encore le fin mot de l’histoire, mais ce qui pourrait justifier tout ça, c’est la volonté de pouvoir dissuader une combinaison d’adversaires.
La notion de « stricte suffisance », présente dans tous les discours présidentiels depuis Jacques Chirac en 2001, a disparu. Elle est remplacée par une formule plus vague sur « l’efficacité opérationnelle ». Que signifie concrètement cet abandon ?
C’est là que réside le bouleversement majeur. La « stricte suffisance » ne peut plus fonctionner dès lors qu’on parle d’une combinaison d’adversaires. Ce qui est strictement suffisant pour dissuader la Russie ne l’est plus pour dissuader la Russie et la Corée du Nord simultanément. Ce qui suffit à dissuader ces deux-là ne suffit pas nécessairement face à la Russie et à la Chine. Les combinaisons possibles sont tellement nombreuses qu’on ne peut plus fixer un seuil unique. Le nombre de têtes nécessaires varie précisément en fonction de cette combinaison. Ce qui pourrait expliquer l’abandon du terme « stricte suffisance » et, possiblement, la disparition du ciblage des centres de pouvoir.
C’est mon analyse : si on doit dissuader un seul adversaire, on peut faire du ciblage précis (centres décisionnels, potentiel économique). Si on doit dissuader simultanément la Russie et la Chine, cela pourrait nécessiter de cibler des ensembles plus larges, par exemple des zones à forte concentration de cibles, et donc des centres urbains en priorité. Même si cette possibilité existait déjà dans la doctrine précédente, de nombreux centres de pouvoirs se trouvent dans des métropoles. Là où pour un unique adversaire on pourrait privilégier la précision, pour deux, a fortiori majeurs, la « mutualisation » des dégâts sur plusieurs cibles pourrait être recherchée.
Cette nécessité de devoir dissuader une possible coalition d’adversaires explique également pourquoi on augmente l’arsenal, en partie pour répondre au renforcement des défenses adverses, mais aussi pour couvrir cette logique additive. Et c’est ce qui pourrait expliquer pourquoi on ne veut plus communiquer sur les chiffres : il ne faut pas que les adversaires sachent dans quelle mesure on est capable de les dissuader, à deux, à trois. Il s’agit de regagner une ambiguïté stratégique que la transparence avait en partie érodée.
Cela n’est pas sans rappeler le fameux « two-peer challenge » américain. Sauf que pour nous, le concept n’a pas encore de nom. Mais la réalité est là : la nécessité de pouvoir dissuader potentiellement plusieurs adversaires, dans des configurations variables et imprévisibles.
Cette notion de dissuasion d’une « combinaison d’adversaires » est présentée comme nouvelle. Est-ce vraiment une rupture doctrinale, ou la France a-t-elle toujours implicitement raisonné en ces termes ?
Pendant la guerre froide, on avait déjà face à nous une coalition (le pacte de Varsovie) mais c’était une coalition unifiée, avec un centre de gravité unique : Moscou. On n’avait pas à dissuader deux centres de pouvoir distincts et autonomes l’un de l’autre. C’est fondamentalement différent de ce qu’on envisage aujourd’hui avec l’alliance russo-nord-coréenne par exemple. Le président de la République d’ailleurs y consacre une part significative de l’introduction de son discours, ce n’est pas anodin. Il fait implicitement le lien entre cette alliance et la nécessité de penser la dissuasion en termes de combinaison. C’est là que réside la véritable nouveauté doctrinale.
Quelle est la différence concrète entre la notion d’intérêts vitaux telle qu’elle était comprise jusqu’ici et sa dimension européenne désormais assumée ? Peut-on envisager que la survie d’un partenaire européen engage la dissuasion française ?
Emmanuel Macron a pris soin de rappeler que la définition des intérêts vitaux reste une prérogative souveraine, lui seul en est l’arbitre. Mais il y a quand même des éléments engageants dans ce discours. L’accord de Northwood avec le Royaume-Uni, par exemple, stipule qu’on n’envisage pas de situation dans laquelle une atteinte aux intérêts vitaux de l’un des deux États ne soit pas ressentie comme telle par l’autre. C’est fort. C’est aussi quelque chose qui existait déjà implicitement dans une certaine mesure pendant la guerre froide : une invasion de l’Allemagne ou de la Belgique aurait très probablement été le prélude à une invasion de la France. La survie d’un voisin direct a toujours été, dans les faits, liée à la nôtre.
Ce qui est nouveau, c’est cette formulation du discours : les partenaires qui entreront dans la logique de la dissuasion avancée verront « leur territoire gagner un lien affirmé avec notre dissuasion ». Ce n’est pas un engagement automatique, ce n’est pas une garantie au sens juridique du terme. Mais c’est un lien beaucoup plus concret qu’il ne l’était avant. Pour l’adversaire, l’ambiguïté est significativement renforcée : dans quelle mesure une agression contre l’un de ces États contraindrait-elle la France à réagir ? On ne le sait pas et c’est précisément l’objectif.
La dissuasion avancée prévoit une dispersion des forces aériennes stratégiques sur le territoire européen. Quelles sont les implications opérationnelles concrètes d’un tel déploiement, notamment face au risque de frappe désarmante ?
C’est l’un des bouleversements doctrinaux majeurs de ce discours. Jusqu’ici, nos forces stratégiques pouvaient se disperser sur le territoire français en cas de crise grave. Elles pourront désormais le faire sur le territoire de huit autres États européens. Le président a d’ailleurs lui-même utilisé le terme « diluer » : diluer nos forces dans l’espace européen. C’est un cauchemar pour les planificateurs russes. Là où ils devaient jusqu’ici cibler un nombre limité de bases aériennes françaises pour envisager une frappe désarmante, ils devront potentiellement cibler préventivement des centaines de bases et aérodromes répartis sur le territoire de plusieurs pays européens. Avec un préavis suffisant, cela rend toute frappe désarmante pratiquement illusoire.
Et ce n’est pas uniquement valable pour les forces aériennes stratégiques (FAS). On peut très bien envisager, même si cela n’a pas été explicité dans le discours, des arrangements similaires pour les sous-marins. Les accords de Northwood avec le Royaume-Uni évoquent une coordination renforcée au niveau opérationnel et politique. On pourrait envisager des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) français effectuant des visites sur des bases britanniques, ou bénéficiant de zones de repli sur le territoire du Royaume-Uni, qui entretient lui-même des liens étroits avec les États-Unis. Ce qui, là encore, complexifie considérablement le calcul russe : s’en prendre à des forces françaises déployées au Royaume-Uni, c’est potentiellement entraîner les Américains dans l’escalade. En réalité, la dissuasion avancée augmente significativement les risques d’escalade incontrôlée pour tout planificateur adverse qui envisagerait une première frappe.

Le président a annoncé une augmentation du nombre de têtes nucléaires sans en préciser le volume et mis fin à toute transparence sur la taille de l’arsenal. Il cite quatre facteurs pour justifier cette décision. Pouvez-vous revenir sur chacun d’eux ?
Le président cite quatre facteurs : l’évolution des défenses de nos compétiteurs, la possibilité de coordination entre adversaires, l’émergence de puissances régionales et les risques liés à la prolifération. Honnêtement, les deux derniers me semblent moins déterminants que les deux premiers pour justifier une augmentation de l’arsenal. Une puissance régionale émergente, ou un État proliférant, reste a priori une menace d’une nature différente de celle des grandes puissances et ce qui est suffisant pour dissuader la Russie devrait, en théorie, suffire pour dissuader une puissance de second rang. Les deux critères vraiment structurants, à mes yeux, sont l’évolution des défenses adverses et la nécessité de dissuader une combinaison d’adversaires.
Sur les défenses, d’abord. Le système le plus emblématique en ce moment, c’est évidemment le Golden Dome de Donald Trump. Mais au-delà du symbole américain, il y a une évolution très concrète des programmes défensifs russes et chinois. Côté chinois, c’est notamment visible depuis le défilé du 3 septembre 2025 : le HQ-9C est comparable au Patriot, le HQ-19 est l’équivalent du THAAD américain, le HQ-29 se rapproche du SM-3. C’est une capacité d’interception multicouches sérieuse. Il y a une vraie diversification et une montée en gamme des défenses chinoises. Côté russe, le S-500 a été annoncé comme pouvant, dans sa version antimissile, intercepter des têtes de missiles balistiques intercontinentaux. Il faut rester prudent, ce sont des déclarations russes, on n’a jamais eu de preuve tangible que le S-500 fonctionne réellement contre des corps de rentrée ICBM. Mais on ne peut pas non plus exclure que ces capacités se renforcent à l’avenir. Et il y a un risque de contagion : les programmes défensifs américains donnent des idées à la Chine. C’est cette prolifération des systèmes défensifs qui justifie, en partie, la nécessité d’augmenter l’arsenal offensif pour maintenir la crédibilité de la pénétration.
Sur la combinaison d’adversaires, ensuite. Le président mentionne explicitement dans son discours l’alliance russo-nord-coréenne et cite la Chine en introduction, même si de manière plus distante, dans la mesure où il n’existe pas de lien de sécurité formalisé aussi fort entre Pékin et Moscou qu’entre Moscou et Pyongyang. Mais la logique qui se dégage, c’est la nécessité de pouvoir dissuader un trio (Russie, Corée du Nord, Chine) et surtout toutes les combinaisons possibles de ces trois adversaires. C’est précisément ce qui rend le problème insoluble avec la stricte suffisance : le nombre de têtes nécessaires varie selon la combinaison envisagée, et il devient impossible de fixer un seuil unique et stable. D’où l’augmentation et d’où aussi la décision de ne plus communiquer sur les chiffres. L’ambiguïté redevient une arme à part entière.
Quatre des huit pays nommés par Macron accueillent déjà des bombes B61 américaines, les trois autres (Pologne, Suède et Danemark) participent aux missions CSNO1 de l’OTAN. Ce n’est pas un hasard. Comment a été constitué ce premier cercle ?
Ce qui est frappant dans la composition de ce premier cercle, c’est précisément que ce sont les États les mieux protégés par le parapluie américain. Ce sont eux qui sont le mieux placés pour juger de la crédibilité d’une offre alternative ou complémentaire. S’ils estiment, eux, qu’une protection supplémentaire venue de la France présente un intérêt réel, alors qu’ils bénéficient déjà de la garantie américaine, c’est un signal extraordinairement fort pour les autres. Ça va rassurer des États qui, pour diverses raisons, hésitaient encore à s’engager dans ce dialogue : par méfiance envers la France, par crainte de froisser Washington, ou par simple prudence stratégique. On pense aux Baltes, à la Norvège, à la Finlande.
D’un point de vue pratique, ces États ont aussi l’avantage d’une culture stratégique nucléaire préexistante. Les opérations nucléaires de l’OTAN sont très différentes des opérations françaises, mais il y a quand même une familiarité avec ces environnements, avec ces logiques. Les avoir parmi les premiers entrants, c’est s’assurer des partenaires capables et crédibles et, c’est aussi permettre à la France d’apprendre à travailler avec des alliés sur ces questions. Parce que pendant plus de soixante ans, on a travaillé en circuit strictement national sur le volet opérationnel nucléaire.
C’est d’ailleurs ce qui explique l’approche incrémentale : d’abord des exercices conjoints, pour acculturer tout le monde aux opérations nucléaires françaises en coalition. Ensuite des opérations de signalement stratégique. Puis, progressivement, une contribution opérationnelle réelle. C’est pragmatique, et c’est à mon sens très malin. Parce que si on avait prétendu intégrer des alliés dans nos opérations nucléaires du jour au lendemain, personne n’y aurait cru. La crédibilité se construit dans le temps.
Friedrich Merz avait évoqué, avant d’y renoncer, la possibilité d’équiper la Luftwaffe d’armes nucléaires françaises. Où se situe précisément la ligne rouge ? Et côté polonais, le Premier ministre Donald Tusk était favorable mais le président Karol Nawrocki, qui n’avait pas été informé des pourparlers, préconise le nuclear sharing américain. Que nous dit cette cohabitation sur les fractures du débat stratégique européen ?
Sur la ligne rouge allemande, je ne suis pas sûr qu’on puisse dire que la porte est définitivement fermée. Le prépositionnement permanent d’armes nucléaires françaises sur sol étranger est extrêmement contraignant, aussi bien politiquement que logistiquement. Ce n’est pas l’ordre du jour. Mais dans une approche incrémentale, une fois que le lien de confiance sera établi, une fois qu’on aura appris à travailler ensemble, on verra. Je ne pense pas qu’on puisse l’exclure sur le long terme.
La vraie ligne rouge, elle est ailleurs. C’est la décision d’engagement, qui reste exclusivement du ressort du président français. Même s’il y aura coordination, notamment pour le signalement stratégique, qui implique par définition de se concerter avec les alliés sur le territoire desquels on déploie des forces, la gestion de l’escalade reste entre nos mains. Les moyens sont français, le contrôle est français. Et a fortiori, la décision d’emploi de l’arme nucléaire. Ça, c’est intouchable.
Sur la Pologne, je ne crois pas à un rejet fondamental. La plupart des alliés, si on les obligeait à choisir entre l’offre américaine et l’offre française à l’heure actuelle, choisiraient probablement l’américaine, parce qu’il y a tout à construire côté français, et que la crédibilité de la garantie américaine reste, malgré tout, la référence. Mais ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas avoir les deux. La réaction de Nawrocki, c’est aussi une blessure d’ego, ne pas avoir été tenu informé des pourparlers, ça se comprend politiquement. Mais sur le fond, il n’y a pas vraiment de critique substantielle. J’ai l’impression que c’est exactement la même chose qu’en France avec l’opposition de droite : beaucoup de bruit sur la forme, rien à dire sur le fond.
Le M51.3 vient d’être déployé avec une nouvelle tête nucléaire océanique optimisée pour pénétrer les défenses adverses. Que représente technologiquement ce saut par rapport aux générations précédentes ?
Il faut d’abord replacer le M51 dans sa logique d’ensemble : c’est un programme incrémental, décennie par décennie. Le M51.1 a été mis en service à la fin des années 2000, le M51.2 dans les années 2010, le M51.3 dans les années 2020, et le M51.4 est prévu pour les années 2030. Chaque version apporte des améliorations : en pénétration des défenses, en précision, en portée. L’approche française a toujours privilégié la qualité sur la quantité.

Le M51.3 apporte notamment un étage supérieur amélioré qui accroît la portée et la précision. Ce regain de précision est stratégiquement important. Il permet de menacer de manière crédible des cibles très durcies à très longue distance : des postes de commandement russes au-delà de l’Oural, par exemple, qui pouvaient jusqu’ici se considérer relativement à l’abri. C’est une extension réelle du spectre de ciblage.
Cela soulève d’ailleurs une question que le président n’a pas tranchée : s’il augmente le nombre de têtes nucléaires, quelle composante va-t-on renforcer, et comment ? Augmenter le nombre de M51 ne sert pas à grand-chose si on n’a pas davantage de SNLE pour les embarquer. On a trois lots de missiles, on peut avoir trois SNLE à la mer simultanément, c’est le plafond opérationnel actuel. Donc la vraie question, c’est peut-être celle des vecteurs. Est-ce que la nouvelle tête nucléaire océanique sera plus compacte, permettant d’embarquer davantage de charges par missile ? Ou est-ce qu’on va vers davantage de ASN4G, ce qui impliquerait mécaniquement plus de Rafale F5 ? L’ASN4G aura une portée accrue et une vitesse supérieure par rapport à l’ASMPA-R2, ce qui élargit encore le nombre de cibles accessibles aux forces aériennes stratégiques. Ce sont des questions ouvertes et probablement classifiées.
Le président a annoncé un programme de missiles stratégiques hypersoniques manœuvrants pour l’aviation de combat et le futur porte-avions. Où en est la France dans cette course, et l’initiative ELSA avec le Royaume-Uni et l’Allemagne est-elle à la hauteur de l’enjeu ?
La France est moins avancée que la Russie ou la Chine dans le domaine hypersonique, mais elle avance à son rythme et surtout, elle n’a pas attendu la compétition extérieure pour s’y engager. L’ASN4G est prévu hypersonique depuis longtemps, parce que la France a de longue date fait le choix de la vélocité plutôt que de la furtivité pour ses missiles aéroportés. Des simulations ont été conduites par la Direction générale de l’armement (DGA) pour vérifier que ce choix reste pertinent face aux systèmes défensifs actuels et futurs. Tous les scénarios ont confirmé qu’un missile hypervéloce reste préférable à un missile furtif dans le contexte stratégique actuel.
Cela dit, il faut reconnaître que la Chine est probablement l’État le plus avancé dans ce domaine aujourd’hui. L’ASN4G, lui, est en phase de développement sans pression calendaire excessive. L’horizon annoncé est autour de 2035.
Sur ELSA (European Long-Range Strike Approach), le programme V-MAX est potentiellement très pertinent. C’est un démonstrateur expérimental de planeur hypersonique, a priori à charge conventionnelle, qui vise à évaluer les performances opérationnelles de ce type de vecteur. On peut très bien envisager un V-MAX opérationnel monté sur le missile balistique de théâtre développé par ArianeGroup. Ce serait précisément la contribution française à ELSA : une capacité de frappe conventionnelle dans la très grande profondeur, hypersonique et manœuvrante, complémentaire des développements britanniques et allemands.
Le traité New START3 a cessé d’exister il y a quelques semaines, le FNI4 est enterré, la Russie a dératifié le TICE. Le champ des règles est-il vraiment, comme le dit Emmanuel Macron, un « champ de ruines » ?
Il faut nuancer. La Russie a dératifié le TICE5, mais on n’a pas encore vu de reprise des essais nucléaires. Il y a donc encore une volonté, même fragile, de maintenir certaines normes. Mais la tendance générale ne va clairement pas dans le bon sens. C’est précisément ce que le président a acté dans son discours : la fin d’une période d’insouciance, d’une certaine innocence post-guerre froide. La France reste formellement engagée sur l’objectif à long terme d’un monde sans armes nucléaires, mais elle prend acte de la réalité : l’environnement actuel ne permet pas de maintenir cette posture sans adapter ses moyens. C’est cette tension que le discours assume pleinement et c’est intellectuellement cohérent.
Ce discours marque-t-il vraiment un tournant historique dans la posture nucléaire française, ou davantage un point de départ dans un débat européen qui reste largement ouvert ?
C’est un bouleversement significatif, et je pèse le mot. D’abord parce qu’il marque la fin d’une tendance de trois décennies de réduction des arsenaux. Ensuite parce que la France assume désormais un rôle structurant à l’échelle européenne qu’elle n’avait jamais formalisé à ce point. Mais, et c’est essentiel, ce bouleversement préserve les fondamentaux : la dissuasion reste indépendante et autonome. Même en invitant des partenaires à contribuer aux opérations nucléaires françaises, la France se garde la capacité de mener des opérations strictement nationales.
C’est important de le mettre en parallèle avec ce que font les États-Unis avec l’OTAN, ou la Russie avec la Biélorussie. Personne ne dit que ces pays ont dilué leur dissuasion. C’est au contraire le propre d’une grande puissance que de pouvoir étendre sa protection à ses alliés. Contrairement à ce qu’on entend souvent en France — cette complainte sur le déclin —, je pense que la France regagne en réalité du statut et de l’influence. Pas seulement en Europe : on le voit avec les Émirats arabes unis qui saluent la France comme une puissance qui respecte ses engagements, avec l’Inde, avec le Danemark. La France n’est pas en déchéance. Elle retrouve une place de puissance respectable et respectée.
« Le demi-siècle qui vient sera un âge d’armes nucléaires » : c’est sur cette phrase que se conclut le discours d’Emmanuel Macron. Comment l’interpréter alors que la France maintient l’objectif d’un monde sans armes nucléaires ?
Ce qui justifie cette formule, c’est le fait qu’on observe de plus en plus de conflits impliquant directement des puissances nucléaires, parfois entre elles. Des conflits d’une intensité croissante. Le conflit indo-pakistanais de mai 2025 (opération Sindoor) a été particulièrement intense. La Russie, première puissance nucléaire mondiale en nombre d’armes, a vu une partie de son territoire envahi par l’Ukraine en représailles à son opération militaire déclenchée en 2022. Israël, puissance nucléaire non déclarée, a subi des attaques balistiques massives sur son propre sol. Ce qui interroge sur la résistance du tabou nucléaire : jusqu’à quand cette retenue des puissances nucléaires sera-t-elle suffisamment puissante pour qu’aucune d’entre elles ne franchisse le seuil ? C’est probablement ce que le président a voulu signifier. Des conflits d’intensité croissante impliquant des puissances nucléaires font craindre que le nucléaire soit amené à jouer un rôle croissant, en espérant, évidemment, uniquement d’un point de vue dissuasif.
Les débats télévisés qui ont suivi le discours ont souvent opposé des éditorialistes peu familiers du sujet à des responsables politiques prompts à l’instrumentaliser. Quelles sont les erreurs les plus récurrentes et les plus dangereuses que vous avez observées dans le traitement médiatique ?
Ce qui est frappant, c’est précisément le manque de critiques sur le fond. La plupart des attaques venaient de la forme. On a vu des commentateurs critiquer l’arrivée du Falcon présidentiel escorté par les Rafale de la force aéronavale nucléaire (FANU) et des forces aériennes stratégiques (FAS). « De l’argent jeté par les fenêtres », disaient-ils. Alors que c’était un signal stratégique délibéré et nécessaire : montrer que les forces nucléaires françaises sont au service du président, que la dissuasion est vivante, crédible, incarnée. Critiquer la mise en scène sans comprendre sa fonction, c’est passer à côté de l’essentiel.
Sur le fond, le point le moins bien compris, c’est le concept de dissuasion avancée. Certains partis ont cru qu’il s’agissait de positionner de manière permanente des armes nucléaires françaises sur sol étranger. Ce n’est pas ça. C’est une dispersion ponctuelle, en cas de crise, pour renforcer la résilience de nos forces. C’est écrit noir sur blanc dans le discours.
L’erreur institutionnelle, à mon sens, c’est de ne pas avoir suffisamment préparé les partis d’opposition en amont. Ce discours a été élaboré en quasi-autarcie. Il aurait gagné à s’accompagner d’un travail de montée en compétence des forces politiques sur les questions de dissuasion, pas pour leur soumettre le discours, mais pour qu’ils disposent des outils pour en comprendre la portée réelle.
La seule critique vraiment dangereuse qui a circulé, et elle a été portée par Marine Le Pen, c’est celle du « partage » ou de la « vente » de notre dissuasion. C’est factuellement faux, et c’est potentiellement déstabilisant. À l’exception de très rares cas, notamment Florian Philippot, les dirigeants du Rassemblement national ont d’ailleurs fini par abandonner cette critique pour se replier sur la forme. C’est plutôt bon signe. Mais il y a eu une tentative de récupération : prétendre que c’est grâce à leur intervention qu’on a abandonné la notion de partage. Là encore, il faut le répéter autant que nécessaire : il n’a jamais été question de partager nos armements nucléaires ni la décision d’engagement. Jamais.
Cette récupération pose une question sérieuse. Soit c’est une incompréhension réelle, ce qui est quand même préoccupant pour un parti qui aspire à arriver au pouvoir de manière crédible en 2027. Soit c’est une récupération purement politique, un mensonge délibéré. Et dans ce cas, c’est encore plus inquiétant. Se servir de la dissuasion nucléaire comme terrain de jeu électoral, c’est quand même très risqué en termes de crédibilité une fois arrivé au pouvoir.

Pour finir, auriez-vous un livre à conseiller à nos lecteurs pour en savoir plus sur le sujet ?
En restant vraiment dans la dissuasion française, il y a Opération Poker (2021) du général Bruno Maigret. Il raconte l’histoire de la composante nucléaire aéroportée, les fondements de la dissuasion française, et surtout le déroulé minute par minute d’un exercice Poker. C’est fascinant à lire et très accessible.
Ensuite, il y a Managing Nuclear Operations (1987) d’Ashton Carter (secrétaire à la Défense des Etats-Unis de 2015 à 2017). Une sorte de bible qui explique d’un point de vue opérationnel comment on prépare des opérations nucléaires. Pour celles et ceux qui veulent se lancer et travailler dans ce domaine, c’est vraiment intéressant à lire. Beaucoup moins accessible, mais vraiment très en profondeur.
Et puis, pour les plus initiés, il y a Strategic Nuclear Targeting (1986) de Desmond Ball et Jeffrey Richelson, qui comme son nom l’indique parle uniquement de ciblage. Il y a d’abord les évolutions des politiques de ciblage de toutes les grandes puissances nucléaires de l’époque, France incluse. C’est dans ce livre que j’ai appris par exemple que pour littéralement raser Moscou dans les années quatre-vingt, il aurait nécessité une quinzaine de têtes.
- Conventional Support for Nuclear Operations ↩︎
- Air sol moyenne portée amélioré rénové ↩︎
- Traité de réduction des armes stratégiques ↩︎
- Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire ↩︎
- Traité d’interdiction complète des essais nucléaires ↩︎
Photo © Ewan Lebourdais