Un combat, quelque part en Ukraine. Pas un soldat au sol. Rien que des machines, qui se cherchent, se traquent, s’abattent. En avril dernier, Volodymyr Zelensky annonce cette première mondiale, presque sans qu’on y prête attention en France. Elle dit pourtant tout de la bascule que trois sénateurs viennent de documenter dans leur rapport sur la guerre des drones, adopté par la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées début juillet. Le constat de Ronan Le Gleut, Hélène Conway-Mouret et Étienne Blanc ne laisse pas de place au doute : la « France n’est pas prête à la guerre des robots ».
Neuf ans de lucidité perdue
Le texte ne sort pas de nulle part. Dès 2017, un premier rapport des sénateurs Cédric Perrin et Gilbert Roger dressait un constat sans complaisance : « la France, à l’instar des autres pays européens, avait pour une large part manqué le tournant décisif des drones. » Le diagnostic n’avait rien de théorique. Faute de solution européenne aboutie, après l’échec successif des programmes EuroMALE puis Talarion, la France avait dû acheter dans l’urgence des Reaper américains pour équiper l’Armée de l’Air et de l’Espace au Sahel, avec en prime une dépendance embarrassante : maintenance assurée sur site par l’industriel américain, tout déplacement des appareils soumis à l’autorisation du Congrès.
En juin 2021, quelques mois avant l’invasion de l’Ukraine, un second texte, signé cette fois par Cédric Perrin, Gilbert Roger, Bruno Sido et François Bonneau, employait pour la première fois l’expression « guerre des drones ». Le rattrapage capacitaire commençait tout juste à porter ses fruits, les armées devant passer de « quelques dizaines » de drones à « plusieurs milliers » d’ici 2025, mais le retard perdurait sur les drones tactiques et navals. Le rapport mettait déjà en garde contre « le rôle de premier plan que les drones pourraient jouer demain sur le champ de bataille, dans le contexte d’un retour à des guerres de haute intensité », et réclamait des capacités bon marché et consommables, une filière nationale renforcée, des procédures d’acquisition enfin simplifiées.
Rien d’anecdotique dans cette continuité. Ronan Le Gleut, l’un des trois rapporteurs, l’a d’ailleurs rappelé lors de l’audition : la mission ne partait « pas d’une feuille blanche », elle prolongeait une réflexion que la commission mène depuis près de dix ans. Déjà en 2017, le constat pointait un manque de compréhension de l’importance stratégique des drones MALE, doublé d’un déficit de volonté et de constance de la puissance publique. L’Eurodrone européen, censé prendre la relève du Reaper, résume à lui seul cette lenteur : né sur les cendres de deux programmes avortés, il n’a obtenu son contrat de réalisation qu’en novembre 2020, pour une livraison désormais promise à la France en 2028, avec trois ans de retard sur l’échéance fixée par la loi de programmation militaire (LPM).
Sur le fond, les rapporteurs n’ont qu’à constater : leurs prédécesseurs avaient vu juste. Dès 2020, la Cour des comptes qualifiait déjà la politique française en matière de drones militaires aériens de « rupture stratégique mal conduite ». La guerre en Ukraine puis les conflits au Moyen-Orient ont depuis transformé les drones en équipements de masse, au même titre que les munitions classiques. La France aurait dû avoir le temps de s’adapter. Dans les faits, l’écart se creuse plutôt qu’il ne se comble.
La ligne de front ne pardonne plus rien
Les chiffres donnent le vertige. Sur la ligne de front ukrainienne, l’armée engage aujourd’hui près de 15 000 drones chaque jour. La production a atteint 4,5 millions d’unités en 2025, et Kiev vise les 10 millions cette année. D’après les éléments recueillis par les sénateurs, ces engins seraient à l’origine de 80 à 90 % des pertes russes, le solde s’expliquant par les mines et les effondrements de bâtiments consécutifs aux frappes. Résultat : le combat rapproché, au fusil d’assaut, a quasiment disparu du champ de bataille.
Autre enseignement, plus frappant encore : la vitesse à laquelle les technologies deviennent obsolètes. Six semaines, c’est le temps qu’il faut en moyenne à l’adversaire pour mettre au point une parade face à une innovation. L’innovation ne relève plus du cycle pluriannuel des grands programmes d’armement ; elle épouse désormais le tempo du front lui-même. Les crises récentes au Moyen-Orient, des attaques en mer Rouge aux frappes contre l’Iran pendant l’opération Epic Fury, confirment cette logique : des acteurs aux moyens limités parviennent à saturer des défenses sophistiquées, en imposant à l’adversaire un coût d’interception sans commune mesure avec celui des vecteurs employés.
Le rapport met en lumière un phénomène moins connu du grand public : le long de la ligne de front, une bande de vingt à trente kilomètres où plus rien ne bouge sans être vu. Un homme s’y expose, il est repéré, puis frappé, en quelques minutes. Ce que Clausewitz nommait le brouillard de la guerre s’y dissipe presque entièrement. Dans cette zone de mort, les soldats ne marchent plus. Restent les machines.
Ces zones sont aussi celles où le brouillage électromagnétique atteint son maximum. Quand la liaison avec l’opérateur se rompt, deux solutions subsistent : s’appuyer sur des communications satellitaires comme Starlink, moins vulnérables au brouillage que le GPS classique, ou doter le drone d’une autonomie suffisante pour qu’il achève seul sa mission.
Le bouclier qui manque à l’épée
Où en est la France face à cette révolution ? Les progrès sont réels depuis 2021. Mais les volumes disponibles, quelques milliers de drones, restent très loin d’une masse critique. Des lacunes persistent sur les drones tactiques, les munitions téléopérées (MTO), la frappe dans la profondeur et, surtout, la lutte anti-drones (LAD).
Le président de la commission Cédric Perrin nuance toutefois l’objectif chiffré : viser une masse comparable à celle de l’Ukraine n’aurait guère de sens, des matériels achetés en trop grand nombre risquant de devenir obsolètes avant même d’être employés. La vraie question porte sur la réservation de lignes de production, plutôt que sur des stocks figés.
L’attaque progresse vite, la défense peine à suivre. La lutte anti-drones repose sur quatre fonctions : détecter, classifier, identifier, neutraliser. Aucune solution isolée ne couvre l’ensemble du spectre des menaces, d’où la nécessité, insistent les rapporteurs, de penser cette capacité comme une architecture multicouche, et non comme un empilement de matériels développés en silo.
Sur le terrain, les armées disposent de systèmes lourds pour protéger les infrastructures sensibles, MILAD, BASSALT, PARADE, et de dispositifs plus légers pour la protection rapprochée : radar Murin de Thales, détecteur HADDES, brouilleurs NEROD et BLAST de MC2 Technologies, systèmes PROTEUS et ARLAD. Cette diversité ne doit pas faire illusion. Fin 2024, les armées ne comptaient que 31 systèmes de LAD, 150 fusils brouilleurs, trois systèmes navals dédiés et huit SAMP/T. Les capacités mobiles restent particulièrement en retrait : les futurs Serval LAD ne seront livrés qu’à partir de 2027.
Le rapport avance une idée peu conventionnelle : recourir à la location plutôt qu’à l’achat pour certaines capacités de LAD, pour ne pas s’enfermer dans des équipements condamnés à l’obsolescence en quelques mois.
Reste un enjeu humain : celui des télépilotes. Piloter un drone à distance, sous brouillage et sous pression, exige une compétence spécifique que les armées peinent à fidéliser, en concurrence directe avec un secteur civil qui recrute les mêmes profils et paie mieux. D’où l’idée d’une réserve spécialisée, mobilisable rapidement. La Marine nationale n’échappe pas non plus à la menace : les drones de surface et sous-marins, déjà employés par l’Ukraine en mer Noire, imposent de repenser la protection des emprises navales.
L’arbalète, le missile, le drone : même combat
Le rapport consacre aussi une large part de ses développements à l’intelligence artificielle (IA), présentée comme la transformation la plus profonde à venir. L’AMIAD, l’Agence ministérielle pour l’intelligence artificielle de défense, distingue trois familles d’usages : les fonctions de gestion courante (assistants, traitement documentaire, logistique), l’aide à la décision face à un déluge de données qu’aucun opérateur humain ne peut plus traiter seul, et l’intégration embarquée au sein des drones, des véhicules et des bâtiments de la Marine.
L’apport le plus concret reste l’accélération de la boucle OODA (observer, orienter, décider, agir), socle des futurs systèmes de combat collaboratifs et des architectures dites de « kill web », à l’image de l’ukrainien Delta, de l’américain Maven développé par Palantir ou du projet français Arcadia. La France a posé quelques jalons : stratégie ministérielle de l’IA de défense en 2024, création de l’AMIAD, livraison en septembre 2025 du supercalculateur ASGARD, aujourd’hui le calculateur classifié le plus puissant d’Europe. Le projet PENDRAGON, qui doit tester une première unité robotique de combat à l’horizon 2027, va dans le même sens. Les rapporteurs jugent néanmoins ces initiatives encore trop cloisonnées pour un véritable changement de paradigme.
Sujet sensible s’il en est : l’autonomie croissante des armes. La France s’est toujours opposée aux systèmes d’armes létaux pleinement autonomes, les SALA. En 2019 déjà, la ministre des armées de l’époque, Florence Parly, assurait que Terminator ne défilerait jamais le 14 juillet. Mais les rapporteurs jugent qu’il serait dangereux de s’interdire tout champ de recherche, dès lors que certains adversaires ne s’imposent aucune limite comparable. « Provoquer la mort ou un événement grave sans intervention humaine directe ne correspond pas à la doctrine traditionnelle de nos forces », reconnaît le rapporteur Étienne Blanc. « Mais nos adversaires développent, voire utilisent déjà ces technologies. »
D’où l’émergence d’une notion intermédiaire, les systèmes d’armes létaux intégrant de l’autonomie, ou SALIA. Le principe : l’humain n’est plus systématiquement « dans la boucle », impliqué dans chaque décision d’engagement, mais reste « sur la boucle », en fixant en amont les règles d’usage. Les faits ont déjà largement rattrapé cette distinction, notent les rapporteurs : les missiles « tire et oublie » échappent depuis longtemps à tout contrôle humain une fois lancés. « Nous pouvons décider de nous interdire certaines technologies, mais si nos adversaires ne s’imposent pas les mêmes limites, nous finissons nécessairement par devoir nous y intéresser », a résumé Cédric Perrin pendant les débats. Non sans malice, il a rappelé qu’en 1139 le concile du Latran interdisait déjà l’arbalète entre chrétiens tout en l’autorisant contre les autres, avant que l’arme ne s’impose partout. « Nous sommes toujours rattrapés par la technologie », a-t-il conclu.
L’argent ne suit pas le diagnostic
Reste la question des moyens. La LPM 2024-2030 prévoyait initialement 5 milliards d’euros pour les drones, soit 1,25 % de son enveloppe globale. Son actualisation a porté cet effort à 8,4 milliards, 1,92 % des crédits, un chiffre que les rapporteurs jugent encore très en retrait. Le rythme d’exécution interroge tout autant : entre 2024 et 2026, les armées n’ont consommé que 28 % des crédits programmés.
Autre signal préoccupant, côté européen cette fois. Sur les 15,1 milliards d’euros obtenus par la France via le dispositif SAFE (Security Action for Europe), seuls 490 millions, 3,2 % de l’enveloppe, iront aux drones. Rien n’est prévu pour la LAD ou l’IA. « La France en possède quelques milliers, tandis que l’Ukraine en produirait 10 millions cette année. Un tel écart devient presque caricatural », a résumé le sénateur Roger Karoutchi pendant l’examen du rapport, avant d’évoquer les 436 milliards d’euros que représente la LPM dans son ensemble : paradoxal, selon lui, de risquer de manquer de drones à quelques milliers d’euros pièce, quand la France finance dans le même temps un futur porte-avions.
La France a des pépites, il lui faut une mine
Le tableau n’est pas uniquement à charge. Sur la LAD, les grands noms du secteur, MBDA, Thales, Safran, avancent aux côtés de pépites comme Cerbair et CILAS. Le partenariat avec Mistral AI illustre la capacité du pays à s’appuyer sur un acteur national de premier plan en IA. Côté drones, les projets Damocles (KNDS et Delair) ou Chorus (Turgis & Gaillard et Renault) témoignent d’une dynamique réelle. Sur le segment MALE, six candidats se disputent l’appel d’offres lancé par la DGA au Bourget en 2025 : l’Aarok de Turgis & Gaillard, mais aussi l’ENBATA d’Aura Aero, dont Thales équipera le radar.
Le vrai défi, selon les rapporteurs, tient moins à la qualité des compétences françaises, largement reconnue, qu’à l’échelle de production. La comparaison avec l’Ukraine, qui comptait une dizaine de start-up spécialisées dans les drones au début du conflit et en revendique aujourd’hui près de 3000, donne la mesure du chemin à parcourir. Même écart côté industriel : certains acteurs européens affichent un chiffre d’affaires entre 500 millions et 1 milliard d’euros, quand Delair « plafonne autour de 45 à 50 millions ». Une consolidation du secteur paraît désormais inévitable, surtout une fois la guerre en Ukraine terminée.
« L’évidence ne suffit pas à convaincre »
Dix-sept recommandations, un seul fil rouge : ériger la dronisation, la robotisation et l’intelligence artificielle en colonne vertébrale du modèle d’armée conventionnel français. Les rapporteurs donnent même un nom à cette ambition, la « dissuasion robotique ». En tête de liste, un programme d’au moins un milliard d’euros, à lancer sans attendre, calqué sur le britannique Asgard, pour assembler un écosystème complet, du commandement à l’intelligence artificielle en passant par le cloud de défense et les communications satellitaires.
Le reste des propositions vise plus directement le terrain : acquisitions accélérées, priorité aux achats sur étagère européens quand une solution existe déjà, maintien en condition opérationnelle (MCO) allégé pour les matériels consommables, réserve mobilisable en drones, LAD et IA.
En 1934, dans Vers l’armée de métier, un certain colonel de Gaulle plaidait déjà pour un corps blindé professionnel, contre un état-major arc-bouté sur la ligne Maginot. Six ans plus tard, la campagne de 1940 lui donnait raison. « L’évidence ne suffit pas toujours à convaincre », dira-t-il plus tard, dans un discours du 21 octobre 1941. Ce rapport ne dit pas autre chose sur les drones : le XXe a mécanisé la guerre, le XXIe la robotisera. Les compétences ne manquent pas, ni les industriels, ni même le diagnostic, posé une nouvelle fois noir sur blanc dans ce rapport. Ce qui fait encore défaut, c’est la cadence. Celle qu’impose déjà, sur le terrain, le champ de bataille ukrainien.
Photo © Armée de Terre
