On ne choisit pas toujours le moment où l’on prouve sa valeur. Parfois, c’est le moment qui choisit. TACTICAAI en sait quelque chose.
Quand l’opération Epic Fury éclate, l’équipe de cette jeune start-up d’Abu Dhabi est déjà en ordre de marche. Le concept existe depuis l’été précédent. Une première version fonctionnelle a été présentée au Dubai Air Show fin 2025, où se noue une rencontre décisive avec Safran.AI. Mais c’est l’urgence opérationnelle qui va tout changer. Dès les premières heures du conflit, la plateforme est déployée chez l’utilisateur final. En moins de 45 jours, elle atteint son plein niveau opérationnel. Une capacité opérationnelle réelle, testée au feu bien avant que quiconque ne l’ait envisagé.
Nés dans un laboratoire, aguerris par Epic Fury
L’histoire aurait pu ne pas exister. TACTICAAI, c’est une quinzaine de personnes issues de l’écosystème du Technology Innovation Institute (TII) – l’institut de recherche appliquée du Conseil de recherche sur les technologies avancées d’Abu Dhabi – qui ont fait le pari de l’indépendance. Une jeune pousse née dans le sillage de TII, dont elle a hérité de la rigueur intellectuelle, mais qui s’en est affranchie pour tracer sa propre voie, avec ses propres ambitions, sa propre feuille de route, et surtout une cohésion d’équipe forgée bien avant que les choses sérieuses commencent. Le socle technologique a d’ailleurs été développé en moins de 35 jours au sein de TII, un chiffre qui, à lui seul, dit beaucoup sur la densité de l’expertise mobilisée.
Abdelkarim Watmani, responsable de la stratégie de TACTICAAI rencontré à Eurosatory, replace les choses dans leur contexte : « Nous avions un concept qui existait depuis quelques mois. La direction nous a alors lancé un défi : livrer une première version fonctionnelle pour le Dubai Air Show. C’est là que nous avons rencontré nos amis de Safran. » Une rencontre qui allait s’avérer décisive.
Puis le conflit avec l’Iran éclate. Et tout s’accélère. « Le 28 ou 29 février 2026, nous étions tous réunis chez l’utilisateur final. En 24 heures, nous avions déjà des personnels déployés sur le terrain. Chaque jour, ils revenaient et on améliorait la technologie. » Ce qui a rendu ce rythme possible, c’est que le cœur technique existait déjà. « On connaissait les briques technologiques dont on aurait besoin, on avait l’expertise de l’équipe. La plateforme a atteint son niveau opérationnel en 45 jours, mais le savoir-faire et l’expérience de l’équipe, eux, existaient bien avant », précise Abdelkarim Watmani.
Et surtout, la cohésion. « Pour avoir une équipe qui peut se permettre de travailler deux mois sans relâche, encore fallait-il être vraiment soudés. Et ça, c’était déjà bien en place avant. » Un état d’esprit collectif qui, selon lui, vaut autant que la maîtrise technique elle-même.
Du côté de Safran.AI (ex-Preligens), François Bourrier-Soifer se souvient de cette période avec une émotion encore palpable à Eurosatory : « Les gens de chez TACTICAAI n’ont pas dormi pendant plusieurs semaines. Ce n’était pas des journées de bureau classiques, c’était toute la journée, sans interruption. Des problèmes d’interconnexion se réglaient en réunion à 23 heures. C’est ça, la réalité de ce qu’on a vécu. » Et d’ajouter : « J’en garde un souvenir ému. Les premiers jours, tout le monde est mobilisé, on est un week-end, mais en fait personne n’y pense. On est là, on livre. »

Radar, optique, SAR : choisir le bon capteur en quelques secondes
Ce que TACTICAAI a livré n’est pas une interface d’analyse de plus. C’est une rupture dans la façon dont un opérateur interagit avec l’information en situation de crise ; et une nouvelle catégorie à part entière dans le paysage des plateformes opérationnelles.
Abdelkarim Watmani décrit le problème avec une précision qui trahit des mois passés au contact du terrain : « Aujourd’hui, nos opérateurs font face à une surcharge cognitive permanente. Ils doivent jongler entre cinq, six, dix outils différents, sous pression, en allant chercher l’information outil par outil. On en arrive à brancher des clés USB sur un ordinateur pour accéder à une donnée. » Le résultat est toujours le même : une information fragmentée, une décision ralentie, un opérateur épuisé avant même d’avoir agi.
La réponse de TACTICAAI ne consiste pas à simplifier les données, mais à changer la façon dont on interagit avec elles. Là où les systèmes traditionnels reposent sur des tableaux de bord figés ou des analyses manuelles, TACTICAAI introduit une logique de planification orientée vers les résultats : la plateforme aide à déterminer ce qu’il faut atteindre, et non pas seulement quel capteur ou quel fournisseur mobiliser. « On a réussi à regrouper tout ça dans un seul outil. L’opérateur peut transmettre son analyse à son supérieur, à son collègue, sans avoir à se déconnecter et reconnecter sur un autre ordinateur. En termes de temps, il y a des choses que je ne peux pas divulguer, mais on parle de tâches qui prenaient plus d’une heure et qui se font aujourd’hui en quelques minutes. »
La plateforme agrège dans une seule interface des flux très hétérogènes : renseignement en sources ouvertes (OSINT), images satellitaires optiques et radar, données de suivi maritime, capteurs connectés, flux vidéo, bornes GPS et mobiles, réseaux sociaux. Elle s’adapte à ce qui existe déjà chez le client, sans imposer de rupture dans l’infrastructure en place. « À partir du moment où une donnée est sous forme électronique, on peut l’intégrer. Et on ne fait pas que l’agréger, on la contextualise. Les données sont mises en relation les unes avec les autres. Quand l’opérateur formule une requête, il interroge l’ensemble de ses sources d’un seul tenant, et non plus chacune séparément. »
Simuler avant d’agir
À cela s’ajoute une dimension que peu de plateformes proposent encore : le jumeau numérique. Un environnement tridimensionnel interactif qui permet de visualiser une situation en temps réel, que ce soit sur terre, en mer ou sur des infrastructures, d’analyser des corrélations entre domaines, et de simuler des scénarios avant de passer à l’action. Ce n’est plus de la surveillance, c’est de l’aide à la décision dans sa forme la plus aboutie.
L’exemple le plus parlant reste celui de la réquisition de satellite. « Quand notre opérateur a besoin de programmer un satellite, on lui pose une question simple : quelle est ta mission ? À partir de cette réponse, on l’aide à choisir le type de capteur adapté, le satellite disponible, la fenêtre de passage optimale. C’est quelque chose qui lui prendrait normalement des heures. Nous, on utilise l’IA pour lui dire : voilà ce qu’on recommande. C’est toujours une recommandation, jamais une décision imposée. » Et si des nuages couvrent la zone ? « On dit à l’opérateur : peut-être que tu devrais opter pour du radar plutôt que de l’électro-optique. C’est une recommandation qui prend quelques secondes avec notre plateforme. »
Sur le positionnement éthique, Abdelkarim Watmani est catégorique : « Nous n’avons pas vocation à remplacer les décisions à fort impact. L’IA est là pour augmenter les capacités de l’opérateur, pour lui permettre de répondre plus vite. La supervision humaine, c’est non négociable. » Le Dr. Chaouki Kasmi, directeur de l’innovation chez TII, résume la philosophie : « On change le modèle opérationnel : on ne dit plus “montre-moi les données”, on dit “aide-moi à décider quoi faire ensuite”. Ce n’est ni un tableau de bord ni un outil d’analyse, c’est une capacité opérationnelle conçue pour soutenir de vraies décisions dans des environnements exigeants. »
Safran.AI et TACTICAAI : une alliance forgée au feu
C’est au Dubai Air Show fin 2025 que Safran.AI et TII annoncent leur intention de former une alliance stratégique pour développer la prochaine génération de plateforme de renseignement géospatial (GEOINT) agentique. À l’occasion de cette annonce, Sébastien Fabre, directeur général de Safran.AI, avait posé le cadre : « Sur les trente dernières années, Safran Electronics & Defense et les Émirats arabes unis ont construit une relation fondée sur la confiance et une ambition partagée. »
Mais c’est dans les semaines qui suivent, sous la contrainte des événements, que cette alliance prend une tout autre dimension. François Bourrier-Soifer, directeur général délégué chez Safran.AI, ne mâche pas ses mots : « Franchement, ils ont un niveau technique exceptionnel. Quand vous avez la chance d’avoir ce type d’interlocuteur, ça va très vite. Vous mettez deux équipes ensemble, si elles parlent exactement le même langage, si elles savent exactement comment les choses fonctionnent, ça avance à une vitesse folle. C’est exactement ce qui s’est passé. »
La complémentarité entre les deux entités est au cœur de la logique partenariale. Safran.AI apporte trente ans d’expertise en renseignement géospatial de terrain, des modèles d’analyse d’imagerie satellitaire éprouvés et une crédibilité internationale dans les milieux de la défense. TACTICAAI apporte l’orchestration agentique, l’architecture ouverte, et cette capacité à s’adapter en temps réel à des environnements que personne n’avait anticipés. Abdelkarim Watmani est direct : « Notre objectif, ce n’est pas de reproduire ce que fait Safran. Safran a sa réputation, on a la nôtre. Pourquoi ne pas trouver le point d’équilibre où l’on capitalise sur ces deux expertises, tout en gardant chacun son propre développement ? »
Et l’épreuve du feu a consolidé ce que les contrats avaient initié. « On l’a vu pendant le conflit. Safran était là dès le deuxième ou troisième jour, mobilisé, même pendant qu’on recevait des alertes. Nos amis se sont déplacés. Ça, ça dit beaucoup. » Safran.AI confirme que la pression des événements a joué un rôle d’accélérateur inattendu : « Les gens de chez TACTICAAI n’ont pas dormi pendant plusieurs semaines. Quand on est retourné à Abu Dhabi, la fatigue était là, mais l’engagement aussi. Les équipes étaient sur le pont en permanence, sans discontinuer. »
L’alliance repose sur trois piliers technologiques complémentaires : un système de raisonnement géospatial agentique permettant d’interroger des scénarios complexes en langage naturel ; une capacité de création rapide de modèles de détection à partir de données minimales, garantissant souveraineté opérationnelle et maîtrise totale des paramètres de mission ; et un moteur de fusion multimodale intégrant l’architecture de Safran.AI à l’orchestration de TII pour une surveillance en temps réel, tous temps et toutes sources confondus. À cela s’ajoute SATIM, spécialiste polonais du radar à synthèse d’ouverture (RSO), qui vient compléter l’écosystème sur la dimension radar. « On travaille intelligemment avec Safran, avec SATIM, pour tirer le meilleur de chaque partenaire. Il n’y a pas de recoupement total entre les solutions, et c’est précisément ce qui rend la complémentarité possible. » précise Abdelkarim Watmani.
Anthropic hier, les satellites demain : zéro dépendance, zéro compromis
Derrière la performance opérationnelle, il y a une question politique que l’actualité récente a posée de façon très concrète : que se passe-t-il quand un fournisseur technologique coupe l’accès du jour au lendemain ? La décision du gouvernement américain de restreindre l’accès à certains services d’intelligence artificielle, dont Anthropic, a rappelé à beaucoup ce que le conflit avait déjà enseigné. « Pendant le conflit, certains opérateurs d’images satellitaires ont suspendu leurs services sans préavis. Ce n’est pas nouveau en soi. Mais ça illustre concrètement le risque qui existe, et ça oblige à en tenir compte dans sa stratégie et dans sa feuille de route » rappelle la pépite émirati.

TACTICAAI a intégré cette réalité dans son architecture depuis le début. « Notre client peut dire : j’ai une donnée souveraine, pas de souci. On est capables de déployer la plateforme avec des zones démilitarisées, des diodes, complètement isolée du réseau. On reçoit les données, mais rien ne sort. Même nous, on ne peut pas voir leurs données. » Et si demain le client souhaite changer de solution ? « C’est très facile. Il n’y a aucune dépendance forcée à notre égard. En France, en Europe, on voit des organisations qui cherchent depuis dix ans à se défaire d’un fournisseur sans y parvenir. Nous, on n’est pas dans cette logique. »
Cette architecture ouverte s’inscrit directement dans la stratégie nationale en matière d’intelligence artificielle des Émirats arabes unis, qui vise à développer des capacités souveraines dans les technologies critiques. Le Dr. Najwa Aaraj, directrice générale de TII, ne laisse planer aucun doute sur les ambitions : « TACTICAAI marque une nouvelle étape dans l’évolution de l’IA souveraine : des systèmes qui ne se contentent pas de traiter l’information, mais qui renforcent la capacité à agir. En développant à Abu Dhabi une plateforme d’aide à la décision axée sur la mission, TII contribue à faire progresser des technologies qui répondent à de véritables besoins opérationnels, tout en renforçant les capacités nationales, la résilience et l’indépendance. »
Abu Dhabi, Eurosatory et au-delà
Au-delà de la défense, les ambitions de TACTICAAI couvrent un spectre bien plus large : surveillance des infrastructures critiques, gestion de crise et réponse aux catastrophes, suivi maritime, gestion urbaine, énergie, agriculture et environnement. Abdelkarim Watmani revendique une logique de progression maîtrisée : « On ne peut pas se permettre d’aller sur tous les secteurs en même temps. Notre conviction, c’est : construisons des fondations solides en défense, et les autres secteurs seront plus faciles à aborder parce qu’on aura fait le plus difficile. Quand vous avez réussi à détecter un véhicule militaire en mouvement, vous savez faire la même chose sur bien d’autres types d’objets. » Le prochain secteur prioritaire ? L’infrastructure critique, une extension naturelle, aussi bien sur le plan technique qu’opérationnel.
L’ambition est désormais clairement internationale. « Notre objectif, c’est de nous déployer à l’échelle mondiale. Avant d’être une opportunité commerciale, c’était une mission nationale. Maintenant, on veut aider nos alliés. » Eurosatory, avec sa présence dans le pavillon des Émirats, marque une première incursion assumée vers les marchés européens. « Il y a des salons où il faut être présent. On choisit très soigneusement où on veut apparaître, et avec quels interlocuteurs on veut échanger. On n’est pas là pour signer des accords de principe qui restent dans les tiroirs. »
Pour une start-up de 15 personnes qui a livré en 45 jours ce que d’autres n’auraient pas livré en deux ans, c’est peut-être le début le plus solide qui soit – et l’un des plus rares : celui d’une technologie validée avant même d’avoir été vendue.
