Il y a quelque chose d’un peu provocateur dans le timing choisi par KNDS. Une semaine après l’abandon officiel du SCAF, le programme d’avion de combat franco-allemand qui devait incarner l’avenir de la coopération européenne en matière de défense, le groupe franco-allemand revenait à la charge à l’ouverture du salon Eurosatory, avec une nouvelle proposition de char. Comme pour signifier que la relation franco-allemande, malgré ses crises à répétition, n’est pas tout à fait morte. Mais aussi, pour qui sait lire entre les lignes, comme un coup industriel soigneusement préparé.
CAPINT, le char de la dernière chance ?
Le char en question s’appelle CAPINT, pour « capacité intermédiaire ». Un nom de code administratif assez peu inspiré pour désigner ce qui pourrait bien être l’un des programmes d’armement terrestre les plus structurants de la décennie à venir. L’engin est le fruit d’un assemblage délibérément hybride : un châssis dérivé du Leopard 2A8, produit par la branche allemande du groupe, et une tourelle téléopérée ASCALON1 de 120 mm, signée KNDS France. Tourelle française, caisse allemande. D’aucuns ont déjà souri de ce « char Frankenstein ». Ce mariage de raison cache en réalité une stratégie bien rodée.

Pour comprendre l’urgence, il faut partir du terrain. Le char Leclerc, fleuron blindé de l’armée de Terre française, approche de la fin de sa vie opérationnelle. Certes, 200 exemplaires sont en cours de rénovation selon le standard XLR, avec des livraisons s’échelonnant jusqu’en 2030-2035. Mais passé cet horizon, le général Philippe de Montenon, commandant des forces terrestres, l’a dit sans ambages la veille de l’ouverture du salon : « À l’horizon 2035, il sera au bout du rouleau. » La ministre des Armées, Catherine Vautrin, avait été encore plus directe quelques heures plus tôt dans les colonnes des Échos : « Le char du futur a pris dix ans de retard. On ne pourra pas attendre. »
Le char du futur en question, c’est le MGCS (Main Ground Combat System), lancé en grande pompe en 2017 en même temps que le SCAF, et censé remplacer conjointement le Leclerc et le Leopard 2 allemand. Initialement attendu vers 2040, le programme a pris tant de retard, pour des raisons à la fois industrielles et politiques, qu’une entrée en service avant 2045 semble désormais très optimiste. Entre le retrait programmé du Leclerc et l’arrivée hypothétique du MGCS, il existe donc un trou capacitaire qui s’ouvre comme un gouffre. C’est précisément dans ce gouffre que KNDS entend s’engouffrer avec le CAPINT.
Le CAPINT, vitrine industrielle avant l’IPO
Reste que le choix d’un châssis allemand, pour remplacer un char français, n’allait pas de soi. Jusqu’à une date récente, l’hypothèse d’un successeur 100 % tricolore restait sur la table. En 2024, KNDS avait d’ailleurs présenté à Eurosatory une « Leclerc Evolution », capitalisant sur la caisse du char actuel. Pourquoi l’industriel a-t-il finalement tranché en faveur d’un châssis Leopard ? La réponse est pragmatique : développer un char entièrement nouveau à partir d’une page blanche aurait coûté une décennie et des milliards d’euros que personne ne peut se permettre d’engager pour ce qui doit rester une solution de transition. Le Leopard 2, lui, est une plateforme éprouvée, opérée par une vingtaine de pays, régulièrement mise à jour, et dont la chaîne logistique est mature. C’est le choix de la raison industrielle contre la fierté nationale.
Mais ce serait réduire l’affaire à une simple décision technique. KNDS joue également sa propre partition. Le groupe, né de la fusion de Krauss-Maffei Wegmann et de Nexter, prépare activement son introduction en Bourse ; une double cotation à Francfort et à Paris attendue cette année. Dans ce contexte, présenter un programme structurant, ancré dans les deux pays fondateurs, capable de séduire simultanément Paris et Berlin, n’est pas qu’un argument militaire. C’est aussi un argument boursier. « Nous avons des discussions très positives des deux côtés », a prudemment répondu Jean-Paul Alary, le directeur général de KNDS, quand on le questionne sur d’éventuels engagements gouvernementaux fermes.
2035 au mieux, et Rheinmetall dans le rétroviseur
Sur le plan technique, le CAPINT ne se présente pas comme un simple successeur du Leclerc, mais comme la première brique d’un système de combat multiplateforme. Les trois membres d’équipage prennent place dans une « cellule de survie » au sein du châssis ; personne dans la tourelle, sur le modèle de ce que les enseignements de la guerre en Ukraine ont rendu incontournable. Autour du char habité gravitent deux robots terrestres « ailiers », chargés du tir au-delà de la vue directe et de la lutte anti-drones (LAD). Une tourelleau ARX30 de 30 mm assure la défense contre les menaces aériennes à basse altitude. L’architecture numérique est ouverte, pour permettre des évolutions logicielles sans refonte matérielle. Bref, le CAPINT emprunte directement au vocabulaire du MGCS, dont il se revendique comme « brique préfiguratrice ».

Le groupe franco-allemand vise des premières livraisons dans les années 2030, avec une entrée en service au plus tôt en 2035. Un calendrier serré, d’autant que la concurrence ne dort pas : en Allemagne, KNDS Deutschland et Rheinmetall travaillent en parallèle sur une solution 100 % allemande – parfois désignée sous le nom de « Leopard 3 » – destinée à combler le même vide côté Bundeswehr. Si le CAPINT franco-allemand venait à s’imposer, Rheinmetall pourrait se trouver marginalisé. C’est sans doute pourquoi son patron, Armin Papperger, a choisi le week-end dernier d’agiter le chiffon rouge en imputant à Paris la responsabilité des retards du MGCS.
L’ironie de la situation n’échappe à personne : au moment même où le SCAF s’effondre faute de compromis entre Dassault Aviation et Airbus, KNDS tente de prouver qu’un autre modèle de coopération franco-allemande est possible : par le bas, par l’hybridation industrielle, sans attendre que les gouvernements s’accordent sur le grand soir. Le président de son conseil de surveillance, Tom Enders, l’ancien patron d’Airbus, a d’ailleurs mis en garde contre une dérive protectionniste qui verrait Berlin réclamer des droits de veto sur la propriété intellectuelle du groupe avant son entrée en Bourse. « Voulons-nous vraiment traiter la France comme nous traitons la Chine ? », a-t-il lancé, une provocation qui illustre à elle seule les crispations en cours.
Jean-Paul Alary assure que le MGCS « est toujours là ». Patrick Pailloux, le délégué général pour l’armement, se dit « raisonnablement optimiste ». En langage défense, ça ne signe pas un bon de commande. Le CAPINT, lui, existe. C’est déjà quelque chose.
Photo © OpexNews
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