Naval Group rafle un contrat à 4 milliards d’euros en Suède pour la livraison de quatre frégates FDI
La mer Baltique s’impose depuis quelques années comme le nouveau centre de gravité de la sécurité européenne. C’est depuis le pont d’une corvette amarrée en plein cœur de Stockholm qu’Ulf Kristersson, Premier ministre suédois, a choisi d’annoncer ce mardi 19 mai l’une des décisions les plus significatives prises par Stockholm en matière de défense depuis des décennies : la commande de quatre frégates auprès du groupe français Naval Group, pour un montant total avoisinant 40 milliards de couronnes suédoises, soit environ 4,25 milliards d’euros.
Un investissement de cette ampleur, la Suède n’en avait plus connu depuis l’entrée en service du chasseur Gripen dans les années 1980. Le choix du décor n’était pas anodin non plus : tenir cette annonce à bord du HMS Härnösand, corvette en service actif, était une façon de dire sans détour que la guerre en Ukraine a changé la donne pour Stockholm.
Naval Group gagne sur le terrain industriel
Les signaux s’étaient multipliés ces dernières semaines. L’hebdomadaire Affärsvärlden citait des sources proches du dossier selon lesquelles l’amiral Johan Norlén, chef d’état-major de la marine, favorisait la FDI pour une raison simple : elle existait déjà. Naval Group l’a finalement emporté face au tandem Babcock-Saab et à l’espagnol Navantia. La contrainte fixée par Stockholm n’avait rien d’ambigu : livrer vite.
C’est là que la frégate de défense et d’intervention (FDI) dispose d’un atout que ses rivales ne peuvent pas répliquer. Elle existe déjà, elle est en production au chantier de Lorient, et la cadence industrielle permet d’envisager deux unités par an. Les quatre navires de la future classe Luleå seront ainsi construits sur une base éprouvée : la Grèce a reçu son premier exemplaire (F-601 Kimon) fin 2025 après une commande signée en 2022, trois ans seulement après la signature du contrat. Stockholm en a tiré les conclusions qui s’imposaient : premier navire livrable dès 2030, puis un par an jusqu’en 2033. Une garantie que ses rivales, en l’absence de programme comparable déjà en cours, étaient bien en peine d’apporter.
Le ministre de la Défense Pål Jonson a également souligné la maturité technique du système. Les frégates embarqueront le missile Aster 30 (MBDA), capable d’intercepter des missiles balistiques, ainsi que le CAMM-ER à moyenne portée contre les missiles de croisière et les aéronefs. Pour la marine suédoise (Marinen), c’est un saut capacitaire considérable : le pays n’opère plus de missile de défense aérienne navale depuis la mise à la retraite du Seacat au début des années 1980. Selon Kristersson, ces quatre frégates tripleront à elles seules les capacités antiaériennes du pays.
Un navire français aux couleurs suédoises
Stockholm a négocié l’intégration de systèmes nationaux sur les coques françaises. Les navires embarqueront ainsi le missile anti-navire RBS 15 de Saab, la torpille Torped 47, le radar Giraffe 1X, des stations d’armes Trackfire, ainsi que les canons de pont de 57 mm et 40 mm de BAE Systems Bofors. En revanche, le système de combat pour navires de surface SETIS de Naval Group devrait être conservé tel quel.
Cette logique industrielle répond à plusieurs impératifs à la fois. Côté suédois, associer Saab et BAE Systems Bofors au programme permet de maintenir des savoir-faire nationaux et de faciliter l’adhésion politique au projet. Côté français, cela ne change pas l’essentiel : le coeur du navire, son cerveau de combat, reste celui que Naval Group maîtrise depuis des années.
La dimension diplomatique n’est pas absente. Emmanuel Macron a lui-même réagi sur X en saluant une décision de confiance mutuelle. L’échange industriel entre les deux pays va en réalité bien au-delà de ce seul contrat : Paris a commandé le GlobalEye de Saab pour succéder à ses AWACS, et la DGA vient tout juste d’acquérir seize véhicules radars Giraffe 1X auprès du même industriel suédois pour moderniser sa défense sol-air basse couche. Ces allers-retours industriels dessinent, contrat après contrat, un partenariat de défense franco-suédois qui prend une consistance nouvelle.
Naval Group efface l’échec norvégien
Pour Naval Group, ce contrat prend une résonance particulière. L’industriel avait essuyé un revers en Norvège à l’été 2025, Oslo ayant préféré des frégates britanniques. La Suède referme cette parenthèse difficile et confirme la FDI comme la plateforme d’exportation la plus compétitive d’Europe en ce moment. Treize exemplaires sont désormais vendus : cinq pour la France, quatre pour la Grèce, quatre pour la Suède, et des discussions en cours avec le Portugal.
Pour Stockholm, l’acquisition s’inscrit dans une trajectoire de réarmement assumé. La Suède vise 3,5 % de son PIB consacré à la défense dès 2030 et entend progresser vers 5 % d’ici 2035, conformément aux nouvelles directives de l’Alliance atlantique. Ces quatre frégates, les plus grands navires de surface que la marine suédoise ait jamais possédés, avec une durée de vie estimée à quarante ans, en sont la pièce maîtresse.
La Baltique a changé de visage depuis l’invasion de l’Ukraine. En commandant ces quatre frégates, la Suède ne renouvelle pas simplement sa flotte : elle acte une nouvelle réalité stratégique, et se donne les moyens d’y faire face durablement.
Photo © Naval Group