La Marine investit pour 2065. Les menaces, elles, se mettent à jour en 2026. C’est peut-être la meilleure manière d’entrer dans Les guerres des mers (Editions Tallandier) : non pas comme dans un essai de géopolitique navale, mais comme dans un manuel de gouvernement du temps long, écrit par un praticien qui n’a pas le luxe de se raconter des histoires. L’amiral Nicolas Vaujour, chef d’état-major de la Marine nationale (CEMM), ne cherche pas à impressionner ; il cherche à rendre lisible une contradiction devenue centrale pour toutes les organisations sérieuses (armées, grandes entreprises, États, infrastructures critiques) : comment tenir une stratégie quand le monde accélère plus vite que vos cycles d’investissement ?
Une Marine du temps long, des menaces du temps court
Le livre est précieux parce qu’il dit ce que beaucoup voient sans toujours le formuler : la compétition n’oppose plus seulement des puissances, elle oppose des rythmes. La Marine nationale, par nature, est du côté des rythmes lourds. Une frégate se conçoit et se construit sur des années. Un sous-marin sur une décennie. Un porte-avions engage une génération. Les infrastructures portuaires, elles, sont faites pour durer presque un siècle. C’est une mécanique de précision qui se planifie très longtemps à l’avance, avec des contraintes humaines (recruter, former, fidéliser), industrielles (maintenir les savoir-faire, la disponibilité, les filières) et politiques (assumer des choix avant que la crise ne vous y force).
Or, la crise, justement, ne respecte pas les plans. Elle surgit dans un monde où les cycles se raccourcissent : drones à bas coût, guerre électronique, saturation informationnelle, perturbations de la chaîne logistique, multiplication des incidents « sous le seuil », rivalités dans les détroits, contestation des normes. Le cœur du livre, c’est cette tension : un outil pensé pour durer quarante ans doit apprendre à évoluer en temps réel. Et c’est là que l’amiral Vaujour est le plus convaincant : il ne décrit pas un futur abstrait, il décrit une méthode. Une méthode qui n’a rien de magique : elle consiste à mettre l’organisation en état de mise à jour permanente, sans casser la machine.
Le risque de l’inaction
Sa méthode tient en une obsession : être prêt. Pas au sens rituel du terme mais au sens opérationnel le plus simple : être capable, demain matin, de faire appareiller un bâtiment, de le déployer loin, de le soutenir, de l’équiper, de le protéger et de lui donner des règles d’engagement cohérentes. « Prêt », chez lui, signifie aussi : ne pas se laisser piéger par le confort du perfectionnisme. À plusieurs reprises, il revient sur une idée qui parlera à n’importe quel dirigeant : le risque n’est pas seulement dans la décision ; il est dans l’immobilisme. Il existe un risque de l’inaction, rarement comptabilisé, mais souvent décisif. Ne rien faire, dans un monde qui bouge, c’est choisir de se faire dépasser.
Dans cette nouvelle ère des souverainetés conquérantes, les sphères d’influence s’étirent, se confrontent. Pour nous, Européens, c’est un appel urgent : ceux qui ne bougent pas maintenant vont beaucoup perdre. Ceux qui restent acteurs de leur destin ont encore leurs chances. Dans ces soubresauts permanents, celui qui se contente d’observer est en réalité en train de perdre sa voix au chapitre ; on pourrait dire qu’il cède ses « parts de marché ». Ceux qui ont les outils de la puissance peuvent s’exprimer et sont écoutés. – Les guerres des mers
Cette conscience du tempo traverse tout : l’entraînement, le recrutement, la maintenance, l’innovation, les partenariats. Sur l’humain, le livre rappelle une chose simple : une Marine, ce n’est pas une flotte de coques, c’est une flotte de compétences. Et ces compétences sont de plus en plus hybrides. On demande désormais à des marins de maîtriser des systèmes nucléaires, numériques, cyber, des capteurs sophistiqués, de la guerre électronique – tout en gardant l’aptitude fondamentale : tenir la mer, durer, garder la vigilance quand le corps fatigue. Dans ce contexte, la ressource rare n’est pas seulement la technologie ; c’est l’attention, le savoir-faire, la capacité d’un collectif à rester cohérent sous pression. Ce n’est pas un hasard si le CEMM consacre de longues pages à l’équipage, à la confiance, à l’écoute, à la fatigue. Une organisation peut posséder les meilleurs équipements du monde et perdre pourtant son efficacité si la chaîne humaine se fragilise.
Du système fermé au data-centré
Mais la partie la plus stimulante est sans doute celle où Nicolas Vaujour met des mots simples sur un problème redoutable : l’innovation n’est plus une option, c’est une condition de survie, et l’innovation, ici, ne signifie pas « gadgets ». Elle signifie : raccourcir les boucles. Faire tomber la distance entre ceux qui conçoivent et ceux qui opèrent. Éviter que les retours d’expérience (RETEX) mettent des mois à devenir des modifications utiles. Elle signifie aussi : accepter une part de risque maîtrisé, parce que le monde réel ne vous attend pas pendant que vous finalisez l’intégration parfaite.

Sur ce point, le livre est étonnamment concret. L’amiral décrit une Marine qui expérimente en conditions, qui invite l’industrie à venir voir, qui veut tester vite, trier vite, abandonner vite ce qui ne marche pas, et pousser fort ce qui marche. Il assume la logique : si l’issue est négative, au moins on arrête de dépenser ; si elle est positive, tout le monde gagne. C’est une façon très contemporaine de penser l’innovation de défense : non pas comme un programme sacralisé, mais comme un flux d’essais, de preuves, de corrections. Une approche plus proche du « prototypage » que du monument.
Dans le tempo très court des opérations, la mise à niveau ne doit pas durer des mois, mais elle doit être réalisée en temps réel, immédiatement. Pour préparer nos unités à contrer une nouvelle menace, c’est-à-dire à prendre en compte de nouveaux paramètres et affiner nos scénarios de réponse, un opérateur devra pouvoir modifier l’algorithme et améliorer le système, ou le mettre à jour, aussi simplement qu’il le fait avec une application de smartphone. – Les guerres des mers
L’autre nerf de la guerre, c’est le data-centré. Nicolas Vaujour critique ces systèmes fermés, ces « boîtes noires » qu’on branche et qui vivent ensuite leur vie, avec peu de partage d’information. Il pousse, au contraire, vers des architectures ouvertes où les données circulent, se fusionnent, alimentent une image augmentée, et permettent d’injecter des algorithmes qui évoluent. Le principe est le suivant : un bâtiment doit pouvoir se mettre à jour au rythme des opérations, et pas au rythme des arrêts techniques majeurs. En filigrane, il dit quelque chose que tout le monde comprend : si l’on accepte d’installer des applications sur un smartphone en quelques minutes, pourquoi faudrait-il des mois pour adapter certains paramètres logiciels qui conditionnent la protection d’un navire ?
Protéger coûte cher, perdre coûte plus
Ce basculement vers des systèmes plus ouverts renvoie à une transformation plus large : la mer n’est plus seulement surface et sous-marin ; elle devient colonne d’eau, fond, air, espace, spectre électromagnétique. Un navire ne peut plus « voir » seul. Il doit agréger des capteurs, des liaisons, des données, parfois contestées. Et, à mesure que le champ de bataille s’élargit, la vulnérabilité augmente : le brouillage, la cyber, la dégradation du lien satellitaire, les attaques sur les infrastructures sous-marines deviennent des problèmes de première ligne. Là encore, le livre garde les pieds sur le pont : il ne fantasme pas le quantique ou l’intelligence artificielle (IA) comme des miracles ; il les traite comme des briques à intégrer intelligemment, sans dépendance totale, avec une exigence de résilience. Opérer « sans satellite », s’entraîner à perdre des capteurs, c’est une forme de réalisme qu’on lit trop peu dans les textes grand public.
L’amiral Vaujour revient enfin sur le dilemme le plus visible : le rapport coût-efficacité face aux drones. Les formules sont connues, parfois caricaturales (« quand un Aster abat un drone, c’est le drone qui a abattu l’Aster »), mais l’auteur remet la comparaison à l’endroit : on ne compare pas une munition à la cible, on compare la munition à ce qu’elle protège. En même temps, il ne se cache pas : cette équation oblige à inventer des étages intermédiaires. D’où l’intérêt des exercices, des démonstrations, des drones d’interception, des solutions de guerre électronique, et plus largement de la « massification » : produire plus vite, moins cher, avec des industriels parfois extérieurs au monde de la défense. L’innovation, chez lui, est aussi industrielle : elle touche la production, les stocks, la vitesse de fabrication. En clair : la technologie ne suffit pas si vous ne savez pas la produire au bon tempo.
La pression russe, au quotidien
À ce stade, parler de Russie, de Chine et des États-Unis n’est pas un détour ; c’est la colonne vertébrale du propos. La Russie, dans le livre, apparaît comme une puissance qui teste, qui intimide, qui « frictionne » au quotidien. Ses unités (sous-marins, bâtiments de surface, avions) rappellent une évidence : même un pays perçu comme continental garde des accès maritimes et les défend comme des artères vitales. Nicolas Vaujour souligne aussi un contraste : les comportements russes sont souvent lisibles, parce qu’ils s’inscrivent dans une longue tradition navale ; mais cette lisibilité n’empêche ni la dangerosité, ni l’accident.
La Marine russe semble prisonnière d’une stratégie déséquilibrée, comme une armée de terre qui disposerait de quelques chars ultramodernes mais manquerait d’artillerie pour les soutenir. – Les guerres des mers
Surtout, le tableau russe n’est pas celui d’une machine parfaite. Le livre pointe des loupés qui comptent, parce qu’ils disent quelque chose de la puissance réelle : vieillissement d’une partie de la flotte de surface, maintenance inégale, modernisations partielles, rythme de production contraint, et lacunes dans l’entraînement. La guerre en Ukraine, et ses effets indirects, a aussi agi comme un révélateur : le naufrage du Moskva a exposé des fragilités dans la chaîne de réaction, la disponibilité de certains systèmes, et plus largement la défense aéromaritime de bâtiments censés être protégés. Dit autrement : la Russie sait gêner, surveiller, harceler, mais elle n’est pas à l’abri d’une érosion lente, celle qui vient quand on cumule matériel vieillissant, préparation incomplète et routines trop sûres d’elles-mêmes.
C’est précisément ce mélange qui rend la lecture utile : une Russie capable d’être partout, de créer de la pression, de forcer l’attention, tout en portant ses propres faiblesses structurelles. Pour le lecteur, la leçon est double : ne jamais sous-estimer l’intention, mais ne jamais surestimer la performance. Et, au quotidien, rester méthodique : cataloguer les habitudes, détecter les changements d’attitude, interpréter les signaux. Sans confondre posture et maîtrise.
La montée en puissance chinoise
La Chine, dans le livre, c’est d’abord une réalité très concrète : elle avance et elle s’installe. Par étapes. Une fois que c’est fait, elle ne revient pas en arrière. Sur l’eau, ça se voit vite : plus de bâtiments, plus souvent, plus loin.
Ce qui frappe, ce n’est pas seulement la stratégie ; c’est la cadence. L’amiral Vaujour le dit sans tourner autour : la Chine construit à un rythme qui change la donne. Quand un pays met à l’eau, en moins de cinq ans, des volumes comparables à ceux d’une flotte comme la nôtre, la question n’est plus seulement « qui est le meilleur ? » mais « qui est là, et combien de temps ? ».
Et puis il y a la manière. La Chine ne joue pas uniquement avec des navires de combat. Elle a toute une gamme : garde-côtes très armés, navires de pêche utilisés comme capteurs, présence permanente autour des zones disputées… Ça permet de pousser, tester, bousculer, sans forcément déclencher tout de suite un incident militaire frontal. C’est du rapport de force, mais calibré.
La traversée du détroit de Taïwan, large de 180 kilomètres, représenterait un défi logistique et militaire bien plus complexe que l’invasion terrestre de l’Ukraine par la Russie. – Les guerres des mers
Pour un lecteur européen, la leçon est assez simple et un peu désagréable : la puissance maritime, ce n’est pas que de la technologie. C’est aussi de l’endurance industrielle, du volume, des équipages, de la logistique. En clair : la capacité à tenir la mer, longtemps, et à imposer une présence.
Travailler avec les Américains
Avec les États-Unis, l’amiral Vaujour raconte surtout une expérience : travailler avec l’US Navy, en conditions réelles, et comprendre ce que cela demande. Il revient sur la mission Bois-Belleau 100 (2018), un déploiement jusqu’à l’océan Indien, avec un groupe franco-américain et un état-major mixte. On sent, dans ces pages, le poids des procédures, du tempo, des habitudes. Quand ça marche, c’est fluide ; quand ça accroche, ce sont rarement des problèmes « techniques » au sens strict, plutôt des façons de faire qui ne coïncident pas.

Il y a ensuite cette scène simple, presque intime : à l’issue d’une phase d’opérations, il demande à l’amiral américain John C. Aquilino ce qu’il a pensé de la Marine française. Réponse : « Vous êtes un partenaire stimulant. » Nicolas Vaujour le prend comme un compliment, mais pas comme une flatterie : un partenaire qui a du niveau, mais qui garde sa liberté de jugement. Et c’est précisément ce qui rend la relation intéressante : on peut ne pas être d’accord sur tout, sans que cela empêche d’être solide une fois engagé.
Le détail le plus éclairant, c’est qu’il ne parle pas « d’interopérabilité » en grand, mais d’un cas très concret. Il évoque un épisode lors d’une mission d’escorte d’un porte-avions américain. Problème : les règles d’engagement n’étaient pas strictement identiques, notamment face aux drones. Avant de confier la protection d’un porte-avions, les Américains voulaient une certitude simple : que la frégate française réagirait avec le même niveau de réponse que leurs propres bâtiments.
Lorsqu’un pays confie la protection de son porte-avions à un partenaire, il lui confie en réalité bien plus qu’un navire : il lui confie une part de sa souveraineté et de sa puissance militaire. – Les guerres des mers
La question remonte alors à Paris, parce que ces détails-là engagent tout : la sécurité du groupe, la cohérence de la manœuvre et la confiance. La chaîne de décision arbitre, l’ajustement est validé, et l’escorte peut se faire dans un cadre commun. Le passage est bref, mais il dit beaucoup : une coalition, ce n’est pas d’abord des déclarations, c’est une compatibilité de réflexes et de règles, testée et assumée.
Et c’est souvent comme ça que la confiance se construit. Par des choses très concrètes : des procédures compatibles, des règles d’engagement alignées, des entraînements répétés ensemble. Une fois ce socle en place, la coopération change de niveau : Nicolas Vaujour raconte qu’il a pu se voir confier un commandement tactique incluant une frégate américaine. Dans ce milieu, ce n’est pas anodin : cela dit que, sur le moment, on vous juge fiable, au bon standard, au bon tempo.
La puissance est une affaire de rythme
C’est là que Les guerres des mers dépasse le seul univers naval. Le livre décrit une organisation qui cherche à rester robuste dans un monde instable : planifier sur quarante ans tout en sachant improviser en 48 heures ; investir lourdement tout en acceptant le prototypage ; préserver la haute technologie tout en retrouvant de la masse ; tenir des équipages dans la durée tout en recrutant des compétences nouvelles ; moderniser sans dépendre, coopérer sans s’aligner aveuglément.
On peut discuter les limites du texte : il reste un essai de responsabilité, donc il ne s’étend pas sur certaines vulnérabilités sensibles, ni sur les arbitrages les plus douloureux. Il ne « règle » pas les problèmes : il les expose et propose une direction. Mais c’est précisément pour cela qu’il mérite l’attention. Il ne raconte pas la mer comme un mythe national ; il la raconte comme un système où se joue, concrètement, la liberté d’action.
Je souhaite profondément que la Marine ne soit plus mystérieuse pour nos concitoyens, mais que ces derniers soient au contraire convaincus qu’elle est pleinement à leur service. – Les guerres des mers
À la fin, le lecteur retient surtout une leçon de méthode : la puissance n’est pas qu’une affaire de moyens, c’est une affaire de rythme. Celui qui sait durer sans se figer, évoluer sans se disperser, et décider sans attendre la certitude parfaite, garde sa voix au chapitre. Les autres, même bien équipés, finissent par parler du monde au passé.
Et c’est peut-être la phrase que Les guerres des mers suggère, sans la marteler : la souveraineté, aujourd’hui, ressemble de plus en plus à une capacité de mise à jour. Pas une mode. Une discipline. Une façon de rester vivant dans un siècle qui ne ralentira pas.