Deuxième volet d’une série de trois articles consacrés au rapport d’information dédié à « la guerre électronique », présenté par les députés Didier Lemaire (Horizons) et Thierry Tesson (Rassemblement national) en février 2026 devant la Commission de la défense nationale et des forces armées.
La Marine nationale n’est pas dans la même situation que l’armée de Terre. Elle n’a pas connu les mêmes abandons capacitaires, n’a pas vécu le même décrochage doctrinal. Ses frégates de premier rang disposent de systèmes de guerre électronique (GE) sérieux, son bâtiment de renseignement électromagnétique est l’un des rares de ce type en service en Europe, et la menace missile, contre laquelle la Marine s’est dotée de protections depuis des décennies, a entretenu une culture de la défense électronique que l’armée de Terre a perdue.
Ce constat flatteur a ses limites. Le rapport documente une flotte à deux vitesses, une aéronautique navale en retard, des vulnérabilités concrètes sur des bâtiments en service et une horloge qui tourne sur la succession du principal outil de renseignement électromagnétique naval français.
Le milieu naval, laboratoire permanent de la guerre dans les ondes
La guerre électronique est née en mer. C’est lors de la bataille de Tsushima, en mai 1905, que le premier brouillage documenté en conditions de combat a eu lieu : les Russes tentaient de perturber les communications radio de la flotte japonaise pour contrer sa supériorité tactique. Peine perdue, mais l’idée était posée. Depuis lors, le milieu naval a été un laboratoire permanent pour la guerre dans le spectre électromagnétique.
La Seconde Guerre mondiale en a fait une composante centrale du combat naval. La bataille de l’Atlantique s’est jouée autant dans les ondes que sous les flots : les Alliés ont progressivement percé les codes de la marine allemande, amélioré leurs radars de détection sous-marine, brouillé les liaisons entre les sous-marins et leurs bases. La guerre froide a prolongé cette dynamique : chaque flotte de l’OTAN et du Pacte de Varsovie était équipée de moyens d’interception, d’analyse des signatures radar adverses et de brouilleurs anti-missiles. Les missiles antinavires guidés par radar imposaient une réponse électronique, pas seulement cinétique.
La France a suivi cette trajectoire. Sa Marine a conservé une compétence en protection anti-missile et antinavire que les dividendes de la paix n’ont pas entièrement érodée. C’est le point de départ. La suite du rapport est plus nuancée.
Surveiller, se protéger, disparaître : les exigences propres au milieu naval
La guerre électronique en mer obéit à des logiques différentes de celles du milieu terrestre. Les ondes se propagent mieux sur l’eau que sur terre : pas de relief, pas de végétation, pas de bâtiments pour absorber ou diffuser les signaux. Un navire en mer est, électromagnétiquement parlant, relativement nu. Il émet, et ses émissions peuvent être détectées, localisées, analysées à grande distance.
Cette exposition impose deux exigences simultanées et parfois contradictoires. D’un côté, la capacité de surveiller le spectre en permanence : détecter les radars adverses, identifier les menaces, alimenter la connaissance de la situation tactique. De l’autre, la capacité de réduire sa propre signature : émission contrôlée, furtivité électromagnétique, discrétion opérationnelle. Un navire qui émet trop, c’est un navire qui se signale. Un navire qui n’écoute pas, c’est un navire aveugle.
À cela s’ajoute la dimension anti-missile. En haute mer, la menace principale pour un bâtiment de surface reste le missile antinavire (guidé par radar actif, par infrarouge, ou par les deux). La défense électronique contre cette menace est une priorité absolue, qui a structuré les investissements de la Marine nationale depuis les années 1970. Brouiller le radar du missile, leurrer son autodirecteur, saturer son système de guidage avant l’impact : c’est le cœur de la guerre électronique défensive navale.
La montée en puissance des drones navals et aériens ajoute une nouvelle couche de complexité. Les drones FPV, les munitions téléopérées, les essaims de drones mer, autant de menaces qui nécessitent des capacités de brouillage spécifiques, différentes de celles qui protègent contre les missiles conventionnels.
Vingt ans de bons et loyaux services, et un vide capacitaire qui se profile
Le bâtiment de recueil du renseignement électromagnétique Dupuy-de-Lôme est l’outil le plus emblématique de la guerre électronique navale française. Entré en service en 2006, armé par la Marine nationale mais mis à disposition de la Direction du renseignement militaire (DRM) et de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), il assure une mission de renseignement d’origine électromagnétique (ROEM) stratégique : écoute des communications, détection et caractérisation des radars adverses, surveillance des émissions électromagnétiques sur des zones d’intérêt.

Le rapport souligne sa pertinence dans le dispositif stratégique français. Depuis son entrée en service en 2004, le Dupuy-de-Lôme a fait l’objet d’un programme constant d’évolutions pour maintenir ses capacités de recueil en adéquation avec les signaux qu’il doit surveiller : une nécessité dans un domaine où les technologies adverses évoluent vite.
Mais la question de sa succession se pose désormais. Le constat est posé noir sur blanc : il importe de préparer dès maintenant la succession de la capacité ROEM stratégique navale, qui devrait intervenir à partir de 2036. Dix ans, c’est à la fois beaucoup et peu dans le temps des programmes d’armement navals. Lancer trop tard la réflexion sur le successeur du navire, c’est risquer un vide capacitaire : une période sans outil de ROEM stratégique naval que personne ne peut se permettre.
À ce stade, aucun programme successeur n’est formellement lancé. C’est un angle mort que le rapport signale.
Une flotte à deux vitesses
Le diagnostic central que le rapport pose sur la Marine nationale tient en un mot : hétérogénéité. Les frégates de premier rang les plus récentes disposent de capacités de guerre électronique adaptées. Les autres, bien moins.
Les frégates multi-missions (FREMM), les frégates de défense aérienne (FDA) et les frégates de défense et d’intervention (FDI) constituent le noyau dur de la flotte de surface française, et leur niveau de protection électronique est jugé satisfaisant par le rapport. Les FREMM embarquent un système de détection radar passif R-ESM qui repère, caractérise et identifie les émissions adverses, ainsi que des brouilleurs R-ECM pour neutraliser les autodirecteurs de missiles. Sur les FDI, le radar multifonctions Sea Fire de Thales, entièrement numérique à panneaux fixes, est couplé au système R-ESM Sentinel : lors des premiers essais en mer de la tête de série Amiral Ronarc’h, leur complémentarité a produit des résultats décrits comme des « game changers » par son commandant. Ces frégates de nouvelle génération bénéficient ainsi d’une architecture de guerre électronique passive nettement plus performante que leurs aînées.
En revanche, les frégates légères furtives (FLF) restent équipées de systèmes vieillissants. Les frégates de surveillance (FS), déployées notamment en outre-mer, ne disposent que de capacités intermédiaires encore en cours de montée en puissance. Ce sont des bâtiments qui opèrent dans des zones parfois sensibles, avec des moyens de guerre électronique insuffisants au regard des menaces actuelles.
Cette hétérogénéité a une conséquence opérationnelle directe : tous les navires de la Marine ne peuvent pas être engagés dans les mêmes conditions. Un commandant d’opération qui envoie une FLF dans un théâtre contesté sait que son bâtiment est moins protégé électroniquement qu’une FREMM. C’est une contrainte réelle sur la liberté d’action de la flotte.
Des frégates en opération sans brouilleur anti-missiles
Le rapport pointe une situation que les rapporteurs qualifient eux-mêmes de « regrettable » : certaines frégates françaises en service ne sont pas équipées de brouilleurs d’autodéfense anti-missiles.
Le cas le plus symptomatique est celui des FDI. Ces frégates de nouvelle génération, conçues pour être les successeurs des FLF et exportées notamment à la Grèce, n’ont pas été dotées de brouilleur actif dès leur conception, en raison de contraintes budgétaires et de choix de priorisation lors du lancement du programme. Des clauses conservatoires ont été prévues pour permettre une intégration ultérieure. Le rapport pointe un double problème : un rattrapage qui interviendra nécessairement après l’apparition des vulnérabilités, et une facture bien plus lourde qu’une intégration prévue dès l’origine.
La situation des FREMM n’est pas sans aspérités non plus. L’une d’elles n’est toujours pas équipée de brouilleur d’autodéfense anti-missiles. En pratique, seules les frégates de défense aérienne et sept des huit FREMM actuellement en service disposent de cette capacité.
La mer Rouge l’a rappelé sans ambiguïté depuis fin 2023. Les frégates françaises Alsace et Languedoc, engagées dans l’opération Aspides1 face aux attaques houthies, ont dû intercepter missiles et drones dans un environnement électromagnétique saturé. Que certaines frégates puissent être déployées dans ce type de théâtre sans brouilleur d’autodéfense anti-missiles, c’est une vulnérabilité concrète que personne, dans le rapport, ne cherche à minimiser.
La menace drone : une réponse insuffisante
Au-delà des missiles, la menace drone change aussi la donne. Les mêmes engagements en mer Rouge ont démontré qu’un acteur sub-étatique pouvait saturer le dispositif défensif d’une frégate en combinant drones et missiles antinavires. Deux menaces distinctes, deux réponses électroniques distinctes et des capacités de brouillage anti-drones qui ne sont pas interchangeables avec celles qui protègent contre les missiles conventionnels.
Le rapport indique que la Marine a engagé l’acquisition de brouilleurs anti-drones, dont l’efficacité opérationnelle a déjà été démontrée en opération. C’est une bonne nouvelle. La mauvaise, c’est que le nombre de bâtiments actuellement équipés reste insuffisant. L’effet de masse fait défaut, et la protection généralisée de la flotte face à une menace drone en forte expansion n’est pas encore atteinte.
Le programme d’armes à énergie dirigée (AED) électromagnétique de puissance 200 kW, inscrit dans le « patch innovation » de 10 milliards d’euros de la LPM, vise à terme la neutralisation simultanée de plusieurs drones autonomes, y compris ceux insensibles au brouillage classique, sur porteurs terrestres et navals. Les premiers démonstrateurs sont attendus d’ici 2027. C’est une piste prometteuse, mais encore au stade expérimental.
L’aéronautique navale face à ses lacunes électroniques
Si la flotte de surface présente des lacunes, l’aéronautique navale (ALAVIA) est dans une situation plus préoccupante encore. Le diagnostic est sans appel : elle demeure globalement sous-équipée en matière de guerre électronique, à l’exception du Rafale Marine.
Le cas de l’Atlantique 2 illustre la complexité du sujet. La flotte vient tout juste d’être portée à son standard le plus récent : la Direction générale de l’armement (DGA) a livré début 2026 le 18e et dernier ATL2 au standard 6, achevant un programme de modernisation conduit par le SIAé sur une définition technique de Dassault Aviation et Thales. Au menu : le radar Searchmaster de Thales à antenne active AESA, un nouveau système tactique de mission et des consoles de visualisation modernisées. Un saut capacitaire réel, qui prolonge la pertinence opérationnelle de l’appareil au-delà de 2030.

Mais ce standard 6 ne couvre pas la guerre électronique. Le rapport le relève : la rénovation notifiée en 2013 n’a pas inclus ce volet dans son périmètre. Les capteurs de guerre électronique de l’ATL2 reposent toujours sur des technologies conçues dans les années 1980, dans un domaine où les signaux adverses ont radicalement évolué. L’appareil sort de rénovation avec un radar neuf et une électronique de mission modernisée, mais avec la même signature GE qu’avant.
Le programme ROEM tactique interarmées devrait partiellement corriger cette situation : neuf Atlantique 2 seront équipés pour recevoir des charges utiles de surveillance radio, avec des premières livraisons attendues en 2026. Mais le besoin exprimé par la Marine est plus large : équiper l’ensemble de ses unités d’intercepteurs numériques large bande. Or ces équipements, financés sur les programmes porteurs, font ponctuellement l’objet d’évictions budgétaires : formule pudique pour dire qu’ils sont sacrifiés quand les arbitrages sont serrés.
La composante hélicoptère est dans une situation analogue. Le Caïman Marine (NH90 NFH), qui assure depuis 2011 les missions de lutte anti-sous-marine et antisurface embarquées sur frégates, dispose d’une détection électromagnétique ESM et d’une autoprotection par leurres infrarouges : des capacités suffisantes pour les missions historiques de l’appareil, mais en retrait face aux exigences d’un environnement électromagnétique contesté. Le Pedro et les appareils de sauvetage ne disposent quant à eux d’aucune suite de guerre électronique significative. Des améliorations sont attendues avec l’arrivée de nouvelles plateformes, notamment le futur PATMAR, basé sur un Airbus A321, prévu à l’horizon 2035 pour succéder à l’Atlantique 2. Mais d’ici là, la composante hélicoptère reste le maillon le plus exposé de l’aéronautique navale française en matière de guerre électronique.
ROEM tactique : une capacité qui commence à produire des effets, des lacunes qui demeurent
Le programme de ROEM tactique interarmées mérite qu’on s’y arrête. Lancé en 2018, il a produit ses premières livraisons en 2023 au profit de la Marine, des capteurs déjà employés dans les opérations en mer Rouge. C’est un exemple concret de capacité nouvelle qui commence à produire des effets opérationnels.
La loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 prévoit 238 millions d’euros pour ce programme à effet majeur, répartis entre 160 millions pour l’incrément surveillance radio et 78 millions pour l’incrément attaque. Sur l’incrément attaque, la Marine devrait recevoir une capacité de brouillage radio de moyenne puissance. Elle manifeste par ailleurs un intérêt pour les études sur le brouillage radar dont les contours restent encore à définir. L’ambition à terme est d’équiper l’ensemble des grandes unités de moyens électromagnétiques offensifs, possiblement « dronisés » : des effecteurs autonomes capables de déployer du brouillage sans exposer le bâtiment porteur.
Pour compléter ce tableau, 80 millions d’euros ont été obtenus en ajustement annuel de la programmation militaire 2024 pour permettre aux trois armées de se doter d’une première capacité d’attaque électronique, une mesure corrective qui reconnaît implicitement les silences de la LPM sur ce sujet.
Trois chantiers prioritaires : capteurs, brouilleurs, successeur du Dupuy-de-Lôme
Trois priorités se dégagent des recommandations adressées à la Marine nationale.
Le premier est la consolidation du socle de surveillance. Avant d’attaquer et pour se défendre, il faut comprendre l’environnement. Les députés appellent à augmenter le nombre de capteurs radar et radio, et à améliorer les capacités de traitement (rapidité, qualité de l’analyse, complémentarité des moyens). L’objectif est de garantir que toutes les unités, et pas seulement les frégates de premier rang les plus modernes, disposent d’une image électromagnétique fiable de leur environnement.
Le second est la mise à niveau de la défense électromagnétique. Toutes les frégates de premier rang doivent être équipées de brouilleurs anti-missiles. Les frégates de second rang doivent voir leur autoprotection renforcée. Et les brouilleurs anti-drones doivent être déployés sur un nombre suffisant de bâtiments pour créer un effet de protection réel, pas seulement symbolique.
Sur la succession du Dupuy-de-Lôme, les rapporteurs tirent la sonnette d’alarme. 2036, c’est dans dix ans, soit à peine le temps de concevoir, financer et construire un bâtiment de cette nature. Chaque année perdue réduit la marge de manœuvre.
Un socle solide qui ne suffit pas face aux exigences de la haute intensité
Le tableau d’ensemble que dresse le rapport sur la Marine nationale est nuancé, ce qui le distingue du constat plus sévère posé sur l’armée de Terre. La Marine a conservé des compétences réelles en guerre électronique défensive, en autoprotection navale et aéroportée, en lutte anti-drones et en neutralisation d’engins explosifs. Son ROEM stratégique fonctionne. Ses frégates les plus modernes sont bien équipées.
Mais cette réalité coexiste avec des vulnérabilités sérieuses : une frégate sans brouilleur anti-missiles, une aéronautique navale qui navigue avec des capteurs des années 1980, une flotte hétérogène dont tous les bâtiments ne peuvent pas être engagés dans les mêmes conditions. Et une succession capacitaire à préparer dans un contexte budgétaire tendu.
La mer Rouge a montré ce que coûte l’improvisation face à une menace électromagnétique et drone combinée. La Marine nationale a tiré des enseignements de cet engagement. Elle sait ce qu’il lui manque. La question est, comme toujours, de savoir si les budgets suivront.
- Le nom Aspides vient du grec ancien : ἀσπίς, aspis, au nominatif pluriel : ἀσπίδες, « boucliers » ↩︎
Photo © Marine nationale