Tout commence par un 14 juillet des années 1990 et un gamin de sept ans devant sa télévision. Il regarde le défilé militaire, se tourne vers son cousin et lui annonce qu’il veut mener des hommes au combat pour la France. Son cousin lui répond que la mort et les souffrances feront partie de son quotidien. Il acquiesce. Charles d’Azérat (pseudonyme d’un officier du CPA 10) ouvre À cœur ouvert : récit d’un commando du CPA 10 (Mareuil Editions) sur ce souvenir. Cent cinquante pages plus loin, il n’a pas changé de registre.
Mériter sa place, gagner son rang
Ce qui suit ressemble à un parcours balisé : le scoutisme, les lectures sur Hélie de Saint Marc, le Prytanée national militaire de La Flèche, l’École de l’air, puis les premières sélections commandos. Mais d’Azérat dit aussi les doutes, les hésitations, les moments qui coincent. Il évoque la tentation de choisir une affectation plus tranquille avant de demander le Commando parachutiste de l’air n° 10, la petite voix qui murmure qu’il serait plus raisonnable de prendre son temps. Il balaie tout ça : «Mon colonel, j’ai l’honneur de choisir le CPA 10. »
Il arrive au CPA 10 comme stagiaire Bélouga : la sélection d’entrée. Six mois éprouvants au terme desquels une poignée d’hommes seulement intègre un groupe action. Premier officier sorti directement d’école à tenter ces sélections, il est accueilli par son adjoint qui lui annonce sans ménagement qu’il ne sera son chef qu’en France. En opération, c’est l’expérience qui commande. « Il me restait à leur prouver que je méritais ma place. Je devais gagner mon rang. »

Sicut aquila : l’héritage d’une unité d’élite
Derrière Charles d’Azérat, il y a une histoire longue. Héritier du 602e groupe d’infanterie de l’air créé en 1936, des commandos de chasse aguerris en Algérie sous les ordres de Marcel Bigeard, le CPA 10 a été refondé en 1994 pour intégrer le Commandement des opérations spéciales (COS). Depuis lors, l’unité est de tous les théâtres : Afghanistan, Mali, Centrafrique, Irak, Sahel, Soudan. Une devise : Sicut aquila, « Tel l’aigle ».
Charles d’Azérat connaît cette histoire. Il ne s’en sert pas comme d’un étendard. Elle transparaît dans sa façon d’exiger, de transmettre, de commander. Quand il décrit les stages Bélouga qu’il dirigera plus tard, on comprend ce que la transmission signifie concrètement dans ce milieu : des instructeurs qui font les sélections aux côtés des stagiaires, qui essuient les mêmes nuits courtes, les mêmes parcours chargés, qui ne demandent rien qu’ils ne soient capables de faire eux-mêmes. « Un bon stage Bélouga garantit une meilleure résilience de nos commandos », note-t-il. Ce qu’on exige des autres, on commence par se l’imposer. C’est à peu près la philosophie du livre entier.
L’hôtel Splendid, dix heures d’assaut
C’est la séquence centrale du livre. Le CPA 10 et le 1er régiment de parachutistes d’infanterie de marine (1er RPIMa) interviennent la nuit du 15 janvier 2016 à l’hôtel Splendid, où des terroristes retiennent des dizaines d’otages après une attaque qui a déjà fait de nombreuses victimes. Charles d’Azérat et ses hommes arrivent sur place après quarante-huit heures sans sommeil, au terme d’une opération dans le Sahel. L’aéroport de Ouagadougou est éteint. Des balles traçantes filent dans le ciel. Des bâtiments brûlent à quelques rues. Deux mois après l’attentat du Bataclan, la scène a quelque chose de familier et d’insupportable à la fois.
On lui déplie un plan de l’hôtel. « Ils sont là. » Quelques secondes pour regarder les plans. « Allez, on y va. » Son groupe prend la tête d’une colonne d’assaut par les toits. Il faut monter quatre étages par un escalier de service à découvert sous le feu ennemi, franchir un écart de deux mètres au-dessus d’un vide de quatre étages entre deux bâtiments mitoyens, puis entrer dans l’hôtel à coups de jarret dans une porte. Et la progression commence.

Ce qui suit dure près de dix heures. Chambre après chambre, étage après étage, dans un hôtel immense et plongé dans le noir. Des dizaines d’otages terrifiés libérés un par un. Des portes robustes ouvertes à la force des jambes, faute de matériel d’effraction. Un camarade de Bayonne (garnison du 1er RPIMa) blessé à la jambe dès le début. Des tireurs d’élite du commando Jaubert posés sur les toits. Et à ses côtés, un chien de guerre déployé comme opérateur à part entière, une première dans l’histoire de l’unité, qui deviendra par la suite une pratique généralisée à l’ensemble des groupes action du CPA 10.
Au bout de ces dix heures : près de cent cinquante otages libérés, dont l’ambassadeur de Russie et plusieurs membres du gouvernement burkinabè. Trois terroristes neutralisés. « Nous n’avions pas dormi depuis plus de quarante-huit heures et nos organismes étaient épuisés. » Ils repartent déjà vers une nouvelle destination. Sicut aquila : l’aigle fond, frappe, repart.
Sept ans loin des siens
Les derniers chapitres sont ceux où Charles d’Azérat parle le plus librement. La solitude du chef, pas la solitude romantique du guerrier solitaire, mais la vraie : décider seul quand les états-majors sont loin, gérer des alliés peu fiables, tenir un groupe soudé quand la fatigue commence à éroder les jugements. Sa mission au Levant en 2017 l’illustre sans détour : négociations tendues avec des Américains peu coopératifs, roquettes qui tombent régulièrement aux abords du camp, partenaires locaux qui décampent au premier accrochage sérieux.
Il parle aussi de l’usure, sans confession, juste avec la franchise de quelqu’un qui a arrêté de faire semblant. La fatigue chronique. Le fait de quitter son épouse enceinte et ses enfants en bas âge sans savoir si on revient. Le passage sur sa femme Aude est l’un des plus sobres du livre : « Elle a vécu et affronté l’ensemble de mes missions dans la solitude d’une femme de chef et avec le doute permanent de se retrouver veuve de guerre du jour au lendemain. »
Sur neuf ans au CPA 10, Charles d’Azérat en a passé sept loin des siens. Il le mentionne en fin de livre, entre deux phrases, sans s’appesantir. À cœur ouvert ne prétend pas être autre chose qu’un témoignage : celui d’un officier qui a commandé sous le feu, perdu des frères d’armes, et regardé sa famille vieillir depuis l’autre bout du monde. La séquence de Ouagadougou seule vaut la lecture. Mais c’est l’ensemble du livre qui dit, sans le formuler explicitement, ce que coûte vraiment le fait de servir et ce que les communiqués officiels, par nature, ne diront jamais.