Armin Papperger, le PDG de Rheinmetall, se déplace sous escorte policière permanente. Les Russes veulent sa peau. Quand l’industriel le plus menacé d’Europe prend la parole sur la guerre en Ukraine, on s’attend à une forme de lucidité particulière, celle que confèrent le danger réel et les enjeux concrets. Ce qu’il confie à The Atlantic est révélateur d’un état d’esprit qui mérite qu’on s’y arrête. Les drones ukrainiens ? « C’est comme jouer avec des Lego. » Leurs fabricants ? « Des ménagères avec des imprimantes 3D dans leur cuisine. » Sous-entendu : des amateurs qui jouent à faire la guerre pendant que les vrais industriels, eux, la préparent sérieusement.
Ce type de phrase a déjà été prononcé. Souvent par des gens très compétents, très bien informés, et très sûrs d’eux. En 1977, Ken Olsen, fondateur de Digital Equipment Corporation, alors l’une des entreprises technologiques les plus puissantes du monde, déclarait qu’« il n’y a aucune raison pour qu’un individu ait un ordinateur chez lui ». Les dirigeants de Kodak, eux, ont rangé leur propre invention de l’appareil photo numérique dans un tiroir en 1975 : trop menaçante pour leur modèle économique. Ils ont déposé le bilan en 2012 afin de se restructurer. En 1995, le journaliste Clifford Stoll publiait dans Newsweek une tribune retentissante expliquant point par point pourquoi Internet ne changerait jamais le commerce, l’éducation ou les médias. Nokia regardait Apple présenter l’iPhone en 2007 avec le sourire tranquille de celui qui sait, mieux que quiconque, ce qu’est un vrai téléphone. La marque finlandaise a été rachetée par Microsoft quelques années plus tard pour une fraction de sa valeur passée. Le PDG de Blockbuster, Jim Keyes, affirmait en 2008 qu’il ne voyait « aucune raison » pour laquelle son entreprise serait menacée par Netflix. Blockbuster a déposé le bilan deux ans plus tard. À chaque fois, la même certitude. À chaque fois, la même fin.
Le schéma est toujours le même. Le dominant ne manque pas d’intelligence, il en a souvent trop, au mauvais endroit. Il connaît son secteur si intimement que cette connaissance est devenue un angle mort. Il sait ce qu’est un bon produit. La nouveauté, mesurée à ses propres critères d’excellence, ne fait pas le poids. Le téléphone d’Apple n’avait pas de clavier physique. Le drone ukrainien n’a pas de certification OTAN. Ce n’est donc pas sérieux. Sauf que ces critères sont précisément ceux que la disruption est en train de rendre obsolètes.
Ils n’ont pas inventé le drone. Ils ont inventé autre chose
Avant les grandes certitudes, il y a les chiffres, et ils racontent autre chose. Un drone kamikaze ukrainien coûte environ 400 dollars à fabriquer. Il peut détruire un char qui en vaut deux millions. Un commandant ukrainien a rapporté le cas d’un drone à 500 dollars ayant détruit un système de défense aérienne russe à 25 millions, soit un rapport de 1 pour 50 000. Aucun système d’armes dans l’histoire de la guerre moderne n’a jamais affiché un tel ratio coût-destruction. Pour les chars, c’est encore plus net : des milliers ont été détruits des deux côtés depuis le début de la guerre en Ukraine, en grande majorité par des drones. La quasi-totalité des chars que la Russie possédait au début de l’invasion avait été détruite au printemps de l’année dernière, selon des estimations militaires américaines.
Les chiffres de pertes parlent d’eux-mêmes. Selon le rapport Mapping the MilTech War de l’Institut français des relations internationales (IFRI), publié en février dernier à la suite d’enquêtes de terrain en Ukraine, les drones sont responsables de 70 à 80 % des pertes matérielles sur certains secteurs du front. Pour comparaison, lors de la guerre du Haut-Karabagh, pourtant présentée à l’époque comme une démonstration historique de la puissance des drones, ce taux n’atteignait que 45 %. En moins de cinq ans, ce qui n’était qu’un gadget utile est devenu l’arme qui structure l’ensemble du conflit. Avant ce basculement, l’artillerie causait plus de 80 % des pertes des deux côtés. Aujourd’hui, les drones en représentent une proportion encore plus importante.
Dire que « c’est de l’assemblage, pas de l’invention » révèle une incompréhension fondamentale de ce que signifie innover en temps de guerre. Les Ukrainiens n’ont pas fabriqué leurs rotors ni leurs puces. Mais ils ont construit quelque chose de bien plus difficile à reproduire : un écosystème industriel et humain entièrement inédit, horizontal, résilient, capable d’itérer en temps réel. Henry Ford n’a pas inventé la voiture. Il a inventé la façon de la produire en masse. Les Ukrainiens n’ont pas inventé le drone. Ils ont inventé la guerre participative.
Ce que les « ménagères » ont vraiment construit
Pour comprendre ce qu’Armin Papperger refuse de voir, il faut saisir comment cet écosystème fonctionne concrètement. Ce n’est pas une chaîne industrielle classique. C’est un système vivant, organisé en trois couches complémentaires que l’IFRI documente précisément dans son rapport précédemment cité.

La première couche, ce sont les incubateurs. Des structures comme Brave1, programme public-privé du gouvernement ukrainien, jouent le rôle d’accélérateurs de start-ups militaires. Des ingénieurs civils, des vétérans, des programmeurs reconvertis y développent des solutions en quelques semaines à partir de problèmes remontés directement depuis le front. Pas de cahier des charges figé. Pas de commission d’évaluation pluriannuelle. Un problème, une équipe, un prototype, un test. Depuis mai 2025, une marketplace en ligne, Brave1 Market, permet aux unités militaires de commander directement leur équipement comme on commanderait du matériel sur Amazon.
La deuxième couche, ce sont les fournisseurs industriels, alimentés par le financement participatif (crowdfunding) via la plateforme United24. Les entreprises les plus performantes reçoivent une marge garantie de 25 % sur chaque drone livré. Depuis août 2024, un système à points récompense les meilleures unités, qui peuvent ensuite acheter directement ce dont elles ont besoin. Les meilleurs fournisseurs sont référencés, notés, récompensés. Les moins bons disparaissent.
La troisième couche, ce sont les ateliers de customisation tactique. Des volontaires installés en zone arrière modifient les appareils livrés, ajustent les communications, changent les charges explosives, adaptent les systèmes de navigation en fonction des conditions du moment. Un officier ukrainien décrit la réalité du terrain : « Dans notre unité seule, nous avons quatre ateliers, pour les répéteurs, les répéteurs aéroportés, les explosifs et la modification des drones pour utiliser plusieurs fréquences. Avec du cash, nous pouvons nous adapter en quelques jours. Avec les marchés publics gouvernementaux, au moment où la commande arrive, le besoin a déjà changé. »
Le résultat est vertigineux. Chaque mois, 200 000 drones sont livrés aux troupes ukrainiennes. Ce chiffre était inférieur à 150 000 unités annuelles en 2023. En deux ans, la production a été multipliée par seize, sans fanfare, sans inauguration, sans photo avec Mark Rutte. La part des armes de fabrication domestique utilisées sur le front est passée de 10 % en 2022 à 40 % fin 20241. Un soldat ukrainien le dit sans détour : « Ce n’est pas parce que nous sommes si intelligents, c’est parce que nous sommes pauvres. Nous fabriquons des solutions de pauvre avec du bois, des pièces chinoises, ce qui marche. Je dirais que nous n’exploitons encore que 25 à 30 % de notre potentiel en matière de drones. »
Ils ne vivent pas dans le même siècle
La force de cet écosystème n’est pas dans sa taille. C’est dans sa capacité à se réinventer en permanence. Le rapport de l’IFRI identifie huit phases distinctes dans l’évolution des drones ukrainiens entre 2022 et 2025. Au printemps 2022, de simples drones civils DJI Mavic pour la reconnaissance, capables de détecter des colonnes russes à 8 ou 10 kilomètres, ce qui a fondamentalement perturbé les tactiques de guerre blindée héritées de la guerre froide. Début 2023, introduction des FPV capables de frappes directes, transformant le champ de bataille selon une logique de « détection continue, contrôle, frappe ». Courant 2023, course aux armements électroniques avec miniaturisation des systèmes de brouillage, passés de camions de plusieurs tonnes à des dispositifs portables de 1 à 30 kilos. En 2024, émergence des drones guidés par fibre optique, résistants au brouillage puisque ne transmettant aucun signal radio, capables de voler au ras du sol, à travers des tranchées ou des espaces confinés. En 2025, intégration de l’apprentissage automatique pour la navigation autonome et la reconnaissance de cibles.
Ce cycle d’adaptation est désormais de l’ordre de quatre à six semaines. En 2022, les nouvelles technologies tenaient sept mois avant d’être remplacées. L’année suivante, ce délai était tombé à cinq ou six mois. En 2024, à trois ou quatre. C’est le rythme auquel la guerre évolue réellement. C’est le rythme auquel il faut innover pour rester dans la course. Chez Rheinmetall, le moindre changement dans le matériau utilisé pour le canon d’un char prend « au minimum un an » de validation administrative, selon les propres termes du guide de presse de l’entreprise lors de la visite de The Atlantic. Un an pour changer un matériau. Quatre à six semaines pour inventer une nouvelle doctrine de frappe. Ces deux métriques ne vivent pas dans le même siècle.
Les Russes avancent à cheval. Rheinmetall vend des chars
La condescendance d’Armin Papperger repose sur une confusion entre sophistication et efficacité. Rheinmetall fabrique des systèmes sophistiqués, personne ne le conteste. Mais la sophistication n’est pas la même chose que la pertinence opérationnelle dans un conflit d’attrition moderne. Le rapport de l’IFRI est explicite : « Le succès sur le champ de bataille moderne dépend moins de la capacité individuelle des armes plateforme que de l’interaction systémique et de la synergie des technologies interconnectées. » Ce n’est pas une discussion sur les composants. C’est une remise en question de ce que veut dire gagner une guerre.
La transformation se lit dans les comportements russes. Sur un front de 1200 kilomètres, les assauts russes passent désormais par de petits groupes d’infanterie à pied, à moto, parfois à cheval, tout ce qui présente une signature visuelle moins détectable qu’un blindé pour un drone en vol stationnaire. Les soldats opèrent en groupes de deux à cinq hommes. Les lignes de ravitaillement sont de plus en plus assurées par des drones. Les routes sont recouvertes de filets anti-drones, chaque véhicule porte des systèmes de guerre électronique sur son toit, et les blindés ressemblent à des hérissons géants couverts de grillages et de branches pour se protéger des frappes directes. Ce bricolage défensif, apparu spontanément sur le front, Rheinmetall n’en propose toujours pas d’équivalent industriel.

Et pourtant le champ de bataille a fondamentalement changé de nature. Les chercheurs australiens de l’Army Research Centre qui ont interrogé des dizaines de combattants ukrainiens et d’experts de défense pour leur étude publiée début 2026 le confirment : « Le développement des petits drones ne doit pas être interprété comme le remplacement de la puissance aérienne traditionnelle. C’est une évolution naturelle du champ de bataille terrestre face à la technologie disponible. » Les drones et la puissance militaire classique ne s’excluent pas. Ils forment un tout. Le problème est que l’industrie de défense occidentale, Rheinmetall en tête, investit massivement dans la deuxième catégorie sans vraiment construire les conditions de la première.
Le rapport de l’IFRI le note également, et cela ne surprendra pas les observateurs de ce conflit : le champ de bataille est devenu « ultra-transparent ». Des milliers de drones observent en permanence chaque kilomètre du front. Cette transparence omniprésente a révolutionné la tactique : toute concentration de forces devient immédiatement une cible. Les grandes opérations mécanisées impliquant des bataillons et des régiments sont devenues prohibitives. Rheinmetall continue pourtant de vendre des bataillons et des régiments.
Combat proven. En Ukraine. Chez les « ménagères »
Il y a pourtant dans tout cela quelque chose d’assez cocasse, que les faits récents se chargent de souligner. Pendant qu’il raille publiquement les drones ukrainiens, Rheinmetall a présenté en septembre 2025 son propre drone kamikaze, le FV-014, décrit comme « éprouvé au combat » (combat proven). Si ce drone a réellement été testé en conditions réelles, c’est très probablement en Ukraine, seul endroit au monde où il est possible d’évaluer un armement face à une guerre électronique moderne. Le FV-014 peut frapper des cibles jusqu’à 100 kilomètres, opérer en essaim sous le contrôle d’un seul opérateur, et fonctionner sans signal GPS. Des caractéristiques que Rheinmetall a développées parce que le champ de bataille ukrainien en a démontré la nécessité absolue. La résistance au brouillage électronique, la capacité d’essaim, la navigation autonome en territoire contesté, tout cela les ingénieurs ukrainiens l’ont expérimenté, formalisé et transmis bien avant que les bureaux d’études de Düsseldorf ne commencent à en faire des diapositives pour investisseurs. Les « ménagères » ont, en quelque sorte, rédigé le cahier des charges du FV-014. Armin Papperger devrait leur envoyer une note de remerciement.
Plus révélateur encore : l’IFRI note que les Ukrainiens expérimentaient des drones à fibre optique dès 2022, avant d’avoir du mal à monter en production. Les Russes ont observé la technologie et accéléré leur propre production à partir de novembre 2024. Ces drones envoient leurs signaux de commande et de vidéo le long d’un câble fin au lieu de passer par la radio, les rendant immunisés contre le brouillage ou le leurrage et ne laissant aucune signature radio détectable. Même l’ennemi ukrainien apprend plus vite de l’innovation ukrainienne que les alliés occidentaux censés soutenir Kyiv.
135 milliards de bonnes raisons de ne rien changer
La vraie raison de la condescendance d’Armin Papperger n’est pas difficile à trouver. C’est une nécessité commerciale, pas une conviction intellectuelle. Son carnet de commandes total devrait dépasser 135 milliards d’euros d’ici fin 2026, dont 80 milliards de nouveaux contrats attendus pour la seule année en cours. Tout cela repose sur la conviction, entretenue, vendue, défendue, que les chars, les systèmes d’artillerie et les véhicules blindés restent au cœur de la guerre moderne. Si Armin Papperger reconnaissait publiquement que quatre opérateurs de drones ukrainiens peuvent neutraliser 17 blindés en quelques heures, il saperait lui-même la raison d’être de son carnet de commandes. Il en a d’ailleurs lui-même averti le journaliste de The Atlantic lors de leur entretien, en s’interrogeant sur la possibilité pour les drones ukrainiens d’obtenir les qualifications OTAN nécessaires pour accéder au marché européen. Ce n’est pas de la mauvaise foi. C’est de la survie d’entreprise. C’est exactement ce que faisaient les dirigeants de Kodak quand ils continuaient à investir des milliards dans la pellicule argentique tout en sachant que le numérique arrivait.
La mécanique va plus loin. Les objectifs de dépenses de l’OTAN, fixés à 5 % du PIB, sont bien plus faciles à atteindre en commandant des systèmes d’exception que des drones à 400 dollars l’unité. La bureaucratie militaire occidentale et l’industrie de défense traditionnelle ont des intérêts parfaitement alignés pour que rien ne change trop vite. Exiger des qualifications OTAN pour les drones ukrainiens est une manière élégante de tenir les concurrents hors du marché sans avoir à démontrer leur infériorité technologique. L’IFRI le dit sans tourner autour du pot : « L’écart qui importe le plus pour l’OTAN n’est pas un manque de capacité spécifique, mais un écart d’apprentissage. » L’Alliance ne sait pas apprendre aussi vite que la guerre évolue. Et tant que Rheinmetall et ses semblables dominent les commandes publiques européennes, les incitations institutionnelles pointent toutes dans la même direction : acheter des objets certifiés, pas transformer des écosystèmes.
Un officier supérieur ukrainien résume la situation en une formule qui mérite d’être gravée quelque part dans les couloirs de Düsseldorf : « Nous ne ferons jamais autant d’obus ou de chars que les Russes. Nous devons donc changer de stratégie. Produire moins de chars. Produire plus de drones. C’est une décision qui paraît évidente. »
L’élève devenu professeur
Au fond, tout est une question d’argent. La Roumanie a choisi de ne pas intercepter les drones russes survolant son territoire plutôt que de gaspiller des missiles à plusieurs centaines de milliers de dollars contre des engins valant une fraction de ce prix. La Pologne a dépêché des F-35 armés de missiles Sidewinder pour intercepter des drones qui valaient cent fois moins que les missiles tirés pour les abattre. Son ministre des Affaires étrangères l’a dit publiquement : « Il est non économique et impraticable de défendre notre espace avec des F-35 utilisant des missiles Sidewinder contre des drones. » Ce n’est pas un épiphénomène. C’est le problème que Rheinmetall et ses semblables refusent de poser.
L’IFRI documente précisément cette évolution. Entre 2022 et 2025, la défense anti-drone ukrainienne a parcouru un chemin extraordinaire. Au début, des missiles Patriot à plus d’un million de dollars contre des Shahed à 20 000 dollars, soit un ratio défavorable de 1 pour 26, une véritable catastrophe financière pour le défenseur. Progressivement, l’Ukraine a résolu ce problème en développant un réseau acoustique de milliers de capteurs passifs montés sur des pylônes et des tours, capables de détecter la signature sonore du moteur des Shahed sans émettre le moindre signal radar. Ces données alimentent des équipes mobiles équipées de mitrailleuses lourdes et de projecteurs, capables d’abattre des drones à une fraction du coût d’un missile. Puis sont arrivés les drones intercepteurs ukrainiens, à 1000 ou 2100 dollars pièce, qui abattent ces mêmes Shahed avec un taux d’efficacité de 30 à 70 % selon les conditions. Le drone intercepteur Sting, produit par Wild Hornets, coûte 2100 dollars et se compare avantageusement au missile AIM-9X utilisé dans les batteries NASAMS, qui dépasse le million de dollars.

C’est l’Ukraine, les fameuses ménagères, qui a résolu le problème économique que toutes les armées occidentales tentent encore de comprendre. Volodymyr Zelensky a affirmé que plus de 80 % des cibles ennemies sur le champ de bataille sont désormais détruites par des drones, pour la plupart de fabrication nationale. Onze pays, dont des États du Golfe et des nations européennes, ont sollicité l’aide ukrainienne pour contrer les drones iraniens dans le cadre du conflit américano-iranien en cours. Plus de 200 spécialistes ukrainiens ont été déployés au Koweït, au Qatar, aux Émirats arabes unis et en Arabie saoudite. L’élève est devenu le professeur que tout le monde appelle en urgence.
Révolution ou pas, l’OTAN n’est pas préparée.
Certains tempèrent pourtant l’enthousiasme. Des chercheurs militaires américains de West Point font remarquer que les drones ukrainiens prospèrent dans un contexte particulier : celui d’une armée russe incapable de manœuvrer correctement. Face à une force aérienne qui dominerait le ciel et une doctrine interarmes digne de ce nom, les drones auraient moins de prise. Ce n’est sans doute pas faux. Mais il passe à côté de l’essentiel.
Premièrement, la supériorité aérienne occidentale n’est pas acquise contre tous les adversaires dans tous les scénarios. La guerre entre les États-Unis et l’Iran vient de trancher le débat. En l’espace de deux jours début mars, plus d’un millier de drones, majoritairement des Shahed, ont été lancés contre des cibles américaines et israéliennes. Des milliers d’autres ont frappé ce mois-ci des hôtels, des aéroports, des ports, des usines de dessalement et des réseaux énergétiques dans tout le golfe Persique. Un Shahed a touché un centre de commandement américain à Port Shuaiba, au Koweït, tuant six soldats et en blessant grièvement dix-huit autres. Les États-Unis et leurs alliés ont vidé leurs stocks de missiles de défense aérienne pour tenter de les abattre. Puis ils ont passé des commandes en urgence d’intercepteurs moins chers. En Ukraine. Chez les ménagères d’Armin Papperger.
Deuxièmement, l’argument selon lequel les drones compensent des faiblesses institutionnelles plutôt qu’ils ne représentent une vraie révolution ne dispense pas d’apprendre à combattre dans un environnement saturé de drones. Lors d’exercices de l’OTAN en mai 2025, des opérateurs de drones ukrainiens jouant le rôle de l’ennemi ont lancé 30 frappes rapides et neutralisé 17 véhicules blindés alliés en quelques heures. « Tout a été détruit », a confié un participant au Wall Street Journal. Que ce soit une révolution ou une adaptation, le résultat pratique est identique : l’OTAN n’est pas préparée.
Troisièmement, et c’est peut-être le plus important, les chercheurs australiens qui ont étudié les mythes et réalités de la guerre en Ukraine sur le terrain formulent une mise en garde qui s’applique directement au PDG de Rheinmetall. Le mythe numéro six de leur étude s’intitule : « Les systèmes militaires de drones avancés doivent être lents, très bureaucratiques, entièrement codifiés et construits uniquement à travers les cycles industriels traditionnels, sinon ils ne peuvent pas être fiables ou efficaces. » La réalité opérationnelle contredit directement cette idée. L’efficacité ne découle pas de cycles d’acquisition lents et centralisés caractéristiques des processus industriels de défense traditionnels. L’avantage compétitif a été acquis par les forces capables de déployer des écosystèmes de drones itérés rapidement, peu coûteux et adaptables dans des conditions de guerre électronique intense et d’attrition élevée.
Armin Papperger se bat dans la guerre d’avant
Ce qu’Armin Papperger refuse de voir aujourd’hui, c’est déjà la guerre d’hier. Celle de demain est ailleurs. Le rapport de l’IFRI le dit clairement : le prochain avantage décisif ira à celui qui intégrera le premier l’intelligence artificielle (IA) à grande échelle dans sa guerre des drones. Des systèmes capables de recevoir en temps réel les données de centaines de drones de reconnaissance, d’analyser la situation et d’envoyer automatiquement des ordres de frappe aux FPV, aux robots terrestres et à l’artillerie, en quelques secondes plutôt qu’en plusieurs minutes.
Tout cela existe déjà. Des modules d’autonomie à 50 dollars permettent de quadrupler le taux de succès des frappes. Des drones capables d’en transporter et d’en larguer d’autres ont conduit leurs premières missions de combat autonomes contre des cibles russes en mai 2025. La Russie déploie de son côté des groupes de six drones coordonnés qui repèrent, identifient et choisissent leurs cibles sans que l’opérateur n’ait à appuyer sur un bouton. Dans les débris de drones russes V2U abattus, les Ukrainiens ont retrouvé des puces Nvidia Jetson permettant une navigation autonome et une reconnaissance de cibles par vision artificielle, y compris de nuit. Les Shahed eux-mêmes ont changé du tout au tout depuis 2022 : de simples engins guidés par boussole et accéléromètre, ils sont devenus des appareils capables de se parler entre eux en vol, de se prévenir mutuellement des zones dangereuses et de modifier leur trajectoire en conséquence.
En parallèle, le système Delta, que l’Ukraine a développé depuis 2017 à partir d’initiatives de volontaires, a évolué en 2025 en une plateforme de gestion de combat complète, intégrant flux de drones, imagerie satellitaire, coordination des feux et prise de décision assistée par IA. Ce système a réduit les délais entre la détection d’une cible et son engagement de 25 minutes à 5 à 7 minutes. C’est ce que l’IFRI appelle la transition de la « conscience situationnelle comme vision du champ de bataille » vers le « commandement comme gestion de la charge cognitive et de la vitesse de décision ».

Rheinmetall a des systèmes de commandement. Ils s’appellent Scorpion, Titan, des architectures parallèles fonctionnelles plutôt que des interfaces horizontales interopérables. L’IFRI note diplomatiquement qu’elles « restent insuffisamment interopérables et agiles pour les exigences d’un combat multi-feux, multi-domaines, multi-plateformes et interalliés ».
Yaroslav Azhnyuk, ingénieur ukrainien qui dirigeait depuis la Californie une startup spécialisée dans les caméras connectées pour animaux de compagnie est rentré en Ukraine pour fonder The Fourth Law, une entreprise de modules d’autonomie pour drones militaires, est catégorique : « L’Europe et les États-Unis ont progressé, dans le meilleur des cas, de la technologie de l’hiver 2022 à celle de l’été 2022. L’écart se creuse. Je pense que les prochaines années seront très dangereuses pour la sécurité de l’Europe. » Il ne parle pas de l’Ukraine. Il parle de l’Europe. L’homme qui fabrique des systèmes autonomes pour repousser une invasion russe s’inquiète pour les pays qu’Armin Papperger est censé protéger.
En France ça bouge. En Allemagne, moins
Le rapport de l’IFRI ne prend pas de gants. Après des mois d’entretiens sur le terrain avec des soldats, des commandants, des industriels et des responsables gouvernementaux ukrainiens et européens, ses auteurs écrivent noir sur blanc : « Pour les commandants de l’OTAN, l’impératif central est clair : traiter l’Ukraine non pas comme une exception à expliquer, mais comme un avertissement et une opportunité, en l’acceptant non pas comme un soldat à former à partir d’un manuel OTAN, mais comme un instructeur militaire qui remettra en cause le manuel et le récrira. »
Autrement dit, ce n’est pas l’Ukraine qui devrait prendre des leçons de Rheinmetall. C’est l’inverse. Mais pour un groupe dont le modèle économique repose sur la certification et la sophistication, reconnaître cela reviendrait à scier la branche sur laquelle il est assis. Aux États-Unis, certains l’ont compris. Des acteurs comme Anduril, Shield AI ou Saronic Technologies ont précisément bâti leur modèle sur ce qu’Armin Papperger méprise : itérer vite, produire moins cher, tester sur le terrain plutôt que dans des bureaux d’études. Le Pentagone a signé ce mois-ci un contrat de 20 milliards de dollars avec Anduril. Ce n’est pas un hasard. Des anciens responsables de l’administration Biden qui ont supervisé directement le programme d’aide aux drones ukrainiens sont explicites : « Ni l’armée américaine ni aucune armée européenne ne peut produire en masse de telles capacités à faible coût et adaptables. »
En France, le mouvement commence à peine à se dessiner. Des startups comme Harmattan AI, Alta Ares ou EOS Technologie tentent d’imposer une autre façon de faire, adossées à des acteurs établis comme Dassault Aviation, MBDA ou Thales. C’est encourageant. Mais en Allemagne, chez Rheinmetall, les règles du jeu restent les mêmes. Et les règles du jeu, ce sont les leurs.
Un soldat ukrainien interrogé dit ce qu’Armin Papperger ne veut pas entendre : « La technologie elle-même est surestimée, car les drones ne sont pas pleinement autonomes et ne volent pas seuls, n’identifient pas les cibles et ne les frappent pas. L’élément humain reste très profond, et l’aspect formation ne doit pas être sous-estimé. » Autrement dit, ce ne sont pas les imprimantes 3D dans les cuisines qui font la différence. C’est ce qu’il y a derrière : des gens qui apprennent vite, qui partagent ce qu’ils savent, qui recommencent quand ça ne marche pas, et qui recommencent encore.
Ce n’est pas une valeur boursière qui est en jeu
Nokia vendait encore des téléphones à clavier quand Apple a sorti l’iPhone. Les trimestres suivants ont été excellents. Les analystes recommandaient le titre. Les dirigeants dormaient tranquilles. Blockbuster ouvrait de nouveaux magasins pendant que Netflix envoyait ses DVD par la poste. Kodak continuait d’investir dans la pellicule pendant que ses propres ingénieurs développaient le capteur numérique dans leurs tiroirs. Dans chaque cas, le moment où tout a basculé n’était pas celui où la menace est apparue. C’était bien avant. Le problème, c’est que personne ne l’avait vu venir. Ou plutôt, certains l’avaient vu. Ils avaient choisi de ne pas regarder.

La différence entre Nokia en 2007 et Rheinmetall en 2026, c’est que l’enjeu n’est pas seulement commercial. Ce n’est pas seulement un carnet de commandes qui risque de se réduire, ni une valeur boursière qui pourrait corriger. C’est la capacité de l’Europe à se défendre qui est en jeu. Le rapport de l’IFRI conclut sur un avertissement que les industriels de défense traditionnels feraient bien de méditer : « L’avantage militaire au XXIe siècle appartient à ceux qui peuvent intégrer et s’adapter plus vite, apprendre mieux que leurs adversaires, et le faire en équipe. »
Pendant ce temps, dans des sous-sols de Kyiv, des ingénieurs qui fabriquaient des caméras pour animaux de compagnie il y a trois ans programment les algorithmes qui guideront les essaims autonomes de demain. Leurs drones évoluent toutes les quatre à six semaines. Le cycle de certification d’un changement de matériau chez Rheinmetall prend un an.
Armin Papperger a le mérite d’être cohérent. Il vend ce que ses clients achètent, et ses clients achètent encore des blindés. Mais traiter de « Lego » la technologie qui redéfinit la guerre sous ses yeux, tout en la copiant discrètement dans ses propres laboratoires et en la testant sur le front ukrainien, c’est moins de la lucidité industrielle que du déni bien organisé. L’histoire des disruptions technologiques est généreuse en leçons de ce type. Elle l’est beaucoup moins en deuxièmes chances.
- Source : IFRI ↩︎
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