Après le SCAF, l’Allemagne mise sur Helsing pour son cloud de combat
L’attention s’est focalisée sur une rupture entre Dassault et Airbus que tout le monde voyait venir, celle qui a fait capoter le SCAF1 et enterré le NGF (New Generation Fighter), cet avion de combat qui ne verra jamais le jour. Pendant ce temps, une décision autrement plus structurante est passée sous les radars : l’Allemagne va financer en solo le cerveau numérique de ses futurs systèmes de combat aérien. Le programme s’appelle CFSN, il pèse près de 580 millions d’euros, et il pose une question directe à Paris.
Un cerveau numérique confié à Helsing
Derrière l’acronyme Combat Fighter System Nucleus se cache une ambition claire. Berlin veut bâtir l’architecture logicielle qui reliera demain avions de combat, drones, capteurs et effecteurs déportés, et les fera agir ensemble. Selon les documents révélés par Politico, le ministère fédéral de la Défense (Bundesministerium der Verteidigung) s’apprête à confier ce chantier à Helsing, jeune pépite munichoise spécialisée dans l’intelligence artificielle (IA) militaire. Une première tranche, un projet de recherche et technologie de plus de 220 millions d’euros, doit passer devant le Bundestag avant la pause estivale.
Le chantier va toutefois bien au-delà du logiciel. Au menu : deux drones de combat expérimentaux, deux stations sol, un segment sol complet, et les briques logicielles d’exploitation et d’autonomie. Point crucial, l’architecture de référence resterait propriété de l’État allemand, ce qui permettrait à d’autres constructeurs d’y raccorder leurs propres drones. MBDA Deutschland, la filiale Grob Aircraft de Helsing, le fabricant de capteurs Hensoldt et l’électronicien Rohde & Schwarz complètent l’équipe.
Zoom sur le RCM²
Mais le CFSN ne s’arrête pas aux drones classiques. L’office d’armement allemand, le BAAINBw, évoque depuis un moment un système capable de piloter aussi des remote carriers, ces engins hybrides à mi-chemin entre le missile de croisière et le drone. Le RCM²2 en développement chez MBDA servirait de banc d’essai.
Cet effecteur multi-domaine de 400 kg et 5 mètres de long, doté d’une portée supérieure à 500 km, illustre bien ce qu’on attend d’un remote carrier : lancé depuis un avion, un navire ou un lance-roquettes, il peut mener du renseignement, brouiller les communications adverses, frapper une cible ou évoluer en essaim avec d’autres plateformes. Sa capacité de vol d’attente lui permet d’opérer même quand le GPS est brouillé, et n’importe quel opérateur connecté au réseau peut en prendre le contrôle. Selon sa configuration, il embarque un capteur infrarouge, un capteur de guerre électronique, ou une simple masse inerte à la place d’une charge létale.
Dans la guerre aérienne moderne, l’avion ne représente plus qu’une pièce du puzzle. La couche décisive, c’est le logiciel qui décide qui communique avec qui, et qui frappe quand. En finançant seule cette couche, Berlin ne se contente pas de combler un manque technique. Il fixe potentiellement la norme que les futurs drones européens devront adopter pour communiquer. Une ligne budgétaire aussi discrète pèse donc plus lourd, à long terme, que les péripéties entourant l’abandon du NGF.
Le discours officiel français mis à l’épreuve
Reste que cette annonce entre en tension avec le récit tenu côté français. Depuis l’abandon du NGF, la ministre des Armées Catherine Vautrin répète que la coopération se poursuivra sur les piliers les plus prometteurs du SCAF, à commencer par le cloud de combat. Devant le Sénat le 10 juin, elle assurait que les investissements déjà consentis resteraient un capital technique majeur. Sur CNews et Europe1, elle affirmait qu’il n’y avait pas de « sujet » sur ce pilier. Le chef d’état-major de l’armée de l’Air et de l’Espace (CEMAAE), le général Jérôme Bellanger, plaidait lui aussi pour rester unis précisément sur ce terrain.
Or ce pilier n’a rien d’abstrait pour l’industrie française. Officiellement dirigé par Airbus Allemagne, il compte Thales comme partenaire principal, aux côtés de l’espagnol Indra, un rôle que le groupe français avait arraché en 2019 au terme d’une bataille serrée. En finançant seul un système parallèle sur ce même terrain, confié qui plus est à un autre acteur, Berlin fragilise directement la place de Thales et jette un doute sur la coopération annoncée.
L’accusé n’était peut-être pas le bon
Faut-il pour autant enterrer le pilier commun ? Les documents allemands décrivent un socle national préparatoire, bâti sur des travaux que le cadre trinational ne couvrait pas, et non un remplacement assumé. La question de la compatibilité entre le CFSN et un éventuel cloud de combat européen reste d’ailleurs explicitement ouverte. Prudence, donc, avant de conclure au sabordage.
Cette prudence n’efface pas pour autant une asymétrie troublante. Pendant des mois, on a cherché un responsable à l’échec du NGF, et on l’a trouvé en la personne d’Éric Trappier, patron de Dassault Aviation. Le repositionnement allemand sur le cloud, lui, se déroule sans le moindre débat, alors qu’il fragilise le pilier réputé le plus solide du SCAF et la place qu’y tient Thales. La vraie question n’est plus de savoir quel industriel a fait capoter l’avion, mais si les gouvernements ne sont pas en train de saborder le programme pièce par pièce.
Deux rendez-vous permettront bientôt de trancher, et de vérifier si les garanties données au Parlement français tiennent encore. D’abord le vote du Bundestag avant l’été, qui dira à quelle vitesse Berlin veut avancer. Ensuite le conseil des ministres franco-allemand prévu, si tout va bien, en juillet : soit il confirme une feuille de route commune sur le cloud de combat, soit il entérine, sans trop le dire, une deuxième fragmentation du SCAF en l’espace d’un an. Dans un cas comme dans l’autre, le CFSN aura été le signal le plus clair, et le plus discret, de la direction que prend réellement l’aviation de combat européenne.
Photo © Reuters
