Sous pression iranienne, la Turquie repart à la chasse au SAMP/T
La Turquie et l’Italie ont renoué des discussions en vue de l’acquisition et de la coproduction du système de défense antimissile SAMP/T, fabriqué par le consortium franco-italien Eurosam. Ce système sol-air longue portée, également connu sous le nom de « Mamba », est souvent présenté comme le pendant européen du Patriot américain. Concrètement, il peut intercepter des avions, des missiles de croisière ou des missiles balistiques à grande distance, grâce à ses radars, ses véhicules de commandement et ses lanceurs.
Eurosam travaille par ailleurs sur une version améliorée, le SAMP/T NG, intégrant le radar Ground Fire 300 de Thales et le missile Aster 30 Block 1NT (MBDA). Les premières livraisons sont prévues en 2026, l’Ukraine devant en être la première bénéficiaire : un premier système lui sera livré cette année afin de le tester en conditions réelles contre des cibles balistiques.
Pour Ankara, obtenir ne serait-ce qu’une version standard reste un objectif de longue haleine. Ce n’est pas la première fois qu’elle tente de s’équiper du SAMP/T. Dès janvier 2018, la Turquie avait signé avec la France et l’Italie un accord portant sur une étude de définition commune, en vue d’un futur contrat de développement et de production. Mais les tensions diplomatiques entre Paris et Ankara (désaccords sur les milices kurdes syriennes, suspension des licences d’exportation françaises en 2019) avaient mis le projet en sommeil.
En mars 2022, en marge d’un sommet extraordinaire de l’OTAN à Bruxelles, Erdogan avait pourtant annoncé avoir discuté d’une relance avec Macron et le président du Conseil italien Mario Draghi. Ce dernier avait même confirmé la tenue prochaine d’une réunion trilatérale. Elle n’avait finalement pas abouti.
Entre ambition nationale et besoin immédiat
Aujourd’hui, le contexte a changé. Depuis le début du conflit au Moyen-Orient, des forces de l’OTAN auraient intercepté quatre missiles tirés depuis l’Iran en direction du territoire turc. Une pression directe qui a clairement accéléré les discussions. En réponse, l’Alliance a déployé deux batteries Patriot américaines pour sécuriser des sites sensibles sur le sol turc, dont la base d’Incirlik.
Ankara défend depuis plusieurs années l’idée d’un « dôme d’acier », un bouclier multicouche inspiré du modèle israélien. Le SAMP/T en constituerait un pilier central en attendant que les systèmes turcs entièrement nationaux montent en puissance. Recep Tayyip Erdogan vient justement d’inaugurer une usine du missilier d’État Roketsan dotée d’un budget de 3 milliards de dollars.
Car la Turquie ne veut pas simplement acheter : elle entend obtenir des transferts de technologie et produire localement. Les négociateurs turcs estiment par ailleurs que Paris, longtemps bloquant, pourrait cette fois se montrer plus ouvert. Un accord avec l’Italie et potentiellement la France permettrait aussi à Ankara de se rapprocher des standards OTAN, et de tourner définitivement la page de l’affaire S-400, ces missiles russes achetés en 2019 qui lui avaient coûté sa place dans le programme F-35.
Un accord qui ne plaira pas à tout le monde
Il y a un troisième acteur silencieux dans cette négociation : la Grèce. En 2021, Paris et Athènes avaient signé un accord de défense historique prévoyant une assistance mutuelle armée en cas d’attaque contre l’un des deux pays ; y compris si l’agresseur est un membre de l’OTAN. Un texte pensé sans ambiguïté pour contenir les velléités turques en mer Égée et en Méditerranée orientale, où les contentieux entre Athènes et Ankara restent nombreux : souveraineté sur les îles égéennes, délimitation des zones économiques exclusives, question chypriote.
Livrer ou coproduire le SAMP/T avec Ankara reviendrait donc à équiper, au moins partiellement, l’adversaire désigné d’un partenaire stratégique majeur. Un exercice d’équilibriste délicat pour Paris, coincé entre ses engagements avec Athènes et la pression géopolitique qui pousse à réintégrer la Turquie dans le giron OTAN.
Photo © Patrick Levêque / SIPA