Le 18 août 2008, une colonne de soldats français quitte la base de Tora, en Afghanistan, direction la vallée d’Uzbin. Mission du jour : se montrer dans la zone, rencontrer la population, prouver qu’on peut aller partout. Rien d’extraordinaire en apparence. À 15h40, les premiers coups de feu claquent. Deux heures plus tard, dix soldats sont morts (ainsi que leur interprète afghan) et vingt et un autres blessés. Pour la première fois depuis la guerre d’Algérie, une section d’infanterie française venait d’être détruite au combat.
Le choc est national. Les cercueils arrivent dans la cour des Invalides, les caméras sont là, les discours aussi. Le Premier ministre François Fillon avait pourtant déclaré quelques mois plus tôt que la France n’était « nullement en guerre en Afghanistan ». Le ministre de la Défense Hervé Morin, interrogé dans les heures qui suivent l’embuscade, contestait encore « le mot de guerre ». Puis la vie reprend, et l’on passe à autre chose.
Le tait qu’une section, et même un sous-groupement complet, ait pu tomber dans une embuscade a été le résultat d’incontestables erreurs de jugement et de mauvaises décisions à tous les niveaux de commandement. – Théorie du combattant
C’est précisément ce mouvement, l’émotion, puis l’oubli, que Michel Goya refuse. Théorie du combattant (Perrin) part d’Uzbin pour poser une question que beaucoup préfèrent esquiver : comment a-t-on pu envoyer ces hommes là-bas aussi mal préparés, aussi mal équipés, dans une zone que personne ne voulait officiellement appeler zone de combat ? Et surtout, qu’est-ce que ce drame dit de la manière dont la France traite ses fantassins, ceux que Goya appelle les combattants rapprochés, dont le métier est de tuer ou d’être tués au contact intime de l’ennemi ?
Michel Goya développe sa réponse sur plusieurs centaines de pages. C’est accessible, bien documenté, ça ne mâche pas ses mots.
Ce jour-là dans la vallée
Avant d’aller plus loin, il faut s’arrêter sur la reconstitution de l’embuscade elle-même, qui occupe le premier chapitre. Michel Goya raconte les événements heure par heure, dans le détail. On suit la section Carmin 2 de l’adjudant Gaëtan Évrard qui progresse à pied vers le col sous 30 degrés, les hommes lourdement chargés avec leurs gilets pare-balles et leurs sacs de bivouac, la progression lente sur le sentier, puis les premiers coups de feu à moins de 100 mètres du col, les tirs croisés, les rochers comme seul abri, les roquettes RPG qui explosent, les munitions qui fondent, les camarades qui tombent.
Les problèmes s’accumulent en réalité bien avant le premier coup de feu. La colonne ressemblait à un attelage de fortune : des unités françaises qui ne se connaissaient pas, des soldats afghans en pick-up, une équipe américaine de forces spéciales greffée à la mission au dernier moment. Pas de chef unique sur le terrain. Des liaisons radio qui lâchent au mauvais moment. Et des munitions calculées au plus juste : 180 cartouches par homme, là où leurs camarades en Kapisa en portaient 400. La section comptait 23 hommes au lieu des 30 réglementaires, pour respecter le plafond d’effectifs fixé par l’Élysée.
En face, des combattants afghans aguerris, peut-être 150 à 170, qui connaissaient le terrain par cœur et avaient soigneusement préparé l’embuscade. Sans gilets pare-balles, sans casques, mais mobiles, disciplinés, déterminés. Certains s’approcheront jusqu’à cinquante mètres des positions françaises. Ils ne manquaient pas de munitions.
La capacité d’une nation à imposer sa volonté à un ennemi dépend, en dernière analyse, de sa faculté à engager ses soldats au contact, au risque de leur vie. Il est essentiel de disposer de l’arme nucléaire pour dissuader une attaque nucléaire ou une invasion massive par une puissance non nucléaire. Il est tout aussi indispensable de pouvoir frapper fort conventionnellement et avec précision à distance à travers le ciel tout en se protégeant de ce type d’attaques. – Théorie du combattant
Michel Goya ne cherche pas à désigner un coupable unique. Il note une « mauvaise conjonction de planètes » dans la planification, reconnaît que les ordres donnés une fois les combats engagés ont été globalement bons, et n’enlève rien au courage des hommes sur le terrain. Mais il pose la question qui fâche : comment, en 2008, une section française se fait-elle détruire par des rebelles armés de vieilles kalachnikovs ? Parce qu’on n’avait pas jugé utile de mieux les équiper. Parce qu’on ne voulait pas admettre qu’ils allaient à la guerre.
Le déni politique a des conséquences très concrètes. Pas d’artillerie lourde disponible. Les hélicoptères d’attaque ? Le Tigre attendait sa mise au standard naval, jugée apparemment plus urgente que son déploiement en Afghanistan. Quant aux drones, il n’y en avait pas non plus. Des stocks de munitions pour un jour et demi de combat. On n’était pas en guerre, donc on n’avait pas à se préparer à faire la guerre. Résultat : dix morts.
1918-2008, si peu de chemin parcouru
Après Uzbin, Michel Goya prend de la hauteur. Il remonte le fil de l’histoire pour comprendre comment le fantassin moderne s’est construit et pourquoi il a été progressivement relégué au second plan malgré son rôle central dans tout conflit armé.
La grande révolution du combattant à pied s’est faite entre 1880 et 1918. En moins de quarante ans, tout a changé : les unités se dispersent sous le feu, la coordination interarmes devient indispensable, les grenades, mortiers légers et mitrailleuses transforment le champ de bataille. Un bataillon français de 1917 projette sept fois plus de munitions par homme qu’en 1914. Le fantassin moderne, dispersé, chargé, progressant par bonds courts d’un abri à l’autre, est né dans les tranchées de la Grande Guerre.
C’est ensuite que ça se complique : depuis 1945, la manière de combattre à pied a très peu évolué. Les soldats de la 2e Division Blindée (2e DB) du général Leclerc en 1944 avaient une organisation, une puissance de feu et une capacité de manœuvre qui leur auraient permis, selon l’auteur, de remplacer sans grande difficulté une section française à Uzbin, à la communication numérique et à la vision nocturne près. C’est une affirmation qui peut surprendre, mais elle est sérieusement argumentée.
[En 14-18], si les unités d’infanterie sont désormais des usines à feu, les hommes des sections d’infanterie en sont les ouvriers travaillant dans un grand atelier bruyant couvert par le vol des obus ou des avions. – Théorie du combattant
Pendant que l’aviation, les missiles, les communications et le renseignement connaissaient des révolutions successives, le fantassin, lui, piétinait. Pourquoi ? Michel Goya pointe plusieurs raisons. Il y a d’abord l’illusion technologique : on a cru que les progrès dans les autres domaines compenseraient l’absence d’investissement dans le combattant à pied. Il y a ensuite la logique budgétaire : les grands programmes d’armement coûteux et politiquement visibles ont mangé les ressources au détriment des « petits programmes » (les drones tactiques, les munitions en quantité suffisante, les équipements individuels adaptés). Et il y a toujours ce déni de la réalité : tant qu’on refuse de nommer la guerre, on se dispense d’en tirer les conséquences.
Le cas du FAMAS est devenu l’exemple emblématique de cette inertie. Ce fusil d’assaut a été mis en service en 1979. Son successeur, le HK416, était disponible à l’achat dès 2005 (les forces spéciales françaises l’utilisaient déjà). Les fantassins ordinaires ne l’ont reçu qu’à partir de 2018, soit après tous les combats d’Afghanistan, de Centrafrique et une bonne partie de ceux au Sahel. Treize ans de procédures pour changer un fusil à 1300 euros pièce. Quelqu’un qui a passé sa carrière à observer ces lenteurs ne peut pas l’écrire sans une certaine amertume.
Les drones, c’est la même histoire. En 2008, un micro-hélicoptère équipé d’une caméra coûtait moins de 1000 euros sur n’importe quel site d’aéromodélisme. Ce n’était « pas sérieux » d’acheter des gadgets sans passer par les procédures réglementaires. Pendant ce temps, les quelques drones tactiques dont disposait l’armée française avaient été envoyés au Kosovo. Ils seront déployés en Afghanistan en octobre 2008, deux mois après l’embuscade. L’adjudant Évrard, lui, n’a pas vu venir l’embuscade.
Les failles du système
Le cœur du livre, c’est l’inventaire des erreurs structurelles de l’armée française. Pas les erreurs d’un soir, pas les fautes d’un homme, mais les dysfonctionnements profonds d’un système qui a progressivement dépriorisé ses combattants.
Premier problème : la masse. La France ne dispose plus d’assez de soldats aptes au combat rapproché. L’historien chiffre à environ 40 000 le nombre de personnes réellement formées et préparées pour aller à l’assaut sous le feu ennemi. C’est 0,06 % de la population française, un niveau historiquement bas. En 1989, l’armée de terre alignait 73 régiments de mêlée d’active plus 93 de réserve. Aujourd’hui, 38 régiments, dont beaucoup ne peuvent pas être complètement équipés simultanément. Pour envoyer un seul bataillon en Roumanie en février 2022, il a fallu ponctionner des matériels dans plus de vingt régiments. Ce n’est pas une image. C’est ce qui s’est réellement passé.
Les politiques ont souvent d’autres critères de choix que la pure utilité tactique, comme le prestige des belles machines ou le souci de préserver des industries nationales qui, elles, préfèrent généralement le connu rentable à l’exploration aléatoire d’une voie inconnue. Leurs ingénieurs, quant à eux, sont plus stimulés par la sophistication que par la simplification. Les militaires eux-mêmes peuvent être sensibles au technologisme, ne serait-ce que parce que des projets coûteux sont parfois préférables à des projets plus efficients pour défendre leur budget, car dans des temps difficiles, on craint toujours que le « On peut donc faire mieux avec le même budget » ne devienne « Vous pouvez donc faire aussi bien pour moins cher ». – Théorie du combattant
Deuxième problème : les équipements. Michel Goya parle de « big crunch » : un effondrement progressif du parc de véhicules de combat, résultat d’une combinaison de programmes réduits en cours de route, de coûts unitaires qui explosent en conséquence, et de chaînes de maintenance affaiblies pour faire des économies. Le cas du VBCI illustre bien le mécanisme : ce véhicule blindé de combat d’infanterie devait remplacer 1000 AMX-10P. On en a finalement commandé 630, ce qui a fait monter le prix unitaire au point de payer le prix de 1000 pour en recevoir 630. Les AMX-10P ont presque tous été ferraillés. Au bout du compte, on a payé plus pour avoir moins.
Troisième problème : la réserve. Les États-Unis y consacrent 0,1 % de leur PIB. La France, dix fois moins. On dispose de 40 000 réservistes là où un effort comparable permettrait d’en avoir 256 000. Michel Goya rappelle que sans ses réserves, les États-Unis n’aurait pas tenu en Irak, qu’Israël n’aurait pu mener aucune de ses guerres, et que l’Ukraine aurait été envahie en 2022. Ce n’est pas de la théorie, c’est ce que les conflits récents démontrent concrètement.
Quatrième problème, peut-être le plus difficile à régler car il tient à une culture : l’incapacité à s’adapter vite. Onze ans pour changer un fusil. Des drones déployés après la catastrophe plutôt qu’avant. Une fascination persistante pour les grandes plateformes sophistiquées au détriment de ce qui est immédiatement utile au soldat dans la zone de mort. Et une administration militaire qui préfère, dans les périodes difficiles, défendre les budgets des grands programmes plutôt que de risquer d’entendre qu’on peut faire autant pour moins cher.
La valeur d’un groupe de combat
Michel Goya prend le temps de construire un outil pour évaluer la valeur d’une unité de combat : CT = M × (Q × C)², où M désigne les ressources matérielles, Q la qualité de la troupe et C le commandement. Formulation volontairement simple, mais efficace pour montrer que la qualité et le commandement comptent davantage que le volume brut : un écart de deux niveaux entre deux unités donne au plus fort une probabilité de victoire élevée et un rapport de pertes pouvant atteindre 1 pour 10. Un écart de trois niveaux, et la victoire est pratiquement certaine.
À Uzbin, les combattants afghans n’étaient pas supérieurs en équipement, mais ils étaient supérieurs en préparation, en connaissance du terrain, en cohésion. Et ils avaient des munitions. Ce déséquilibre-là n’avait rien d’une fatalité.
En admettant même que l’on parvienne à faire travailler ensemble de manière cohérente ses acteurs, l’approche dite « 3D » – pour diplomatie, défense et développement – restera toujours une ingénierie socio-militaire en surface d’une réalité complexe. Rien de solide ne peut tenir très longtemps avec cette approche tant qu’elle reste adossée à des gouvernements et administrations aussi inefficaces que corrompus. – Théorie du combattant
Le même raisonnement s’applique aux enjeux actuels. Avec une douzaine de groupements tactiques déployables (ce qui correspond à peu près au maximum des capacités françaises aujourd’hui), on aurait eu de sérieuses difficultés à vaincre l’État islamique au sommet de sa puissance en 2015, qui alignait alors autant de combattants que l’ensemble de notre force de combat rapproché. Il ne faut pas beaucoup de mauvaise volonté pour arriver à cette conclusion, juste un peu d’arithmétique.
Sur ce terrain, Michel Goya regarde avec intérêt la Close Combat Lethality Task Force (CCLTF) américaine, lancée en 2018 avec plus de 2 milliards de dollars annuels. L’objectif affiché : qu’un groupe de combat américain soit capable d’infliger quarante fois plus de pertes qu’il n’en subit. Ce n’est pas un énième programme de soldat augmenté par la technologie. C’est une démarche globale qui mobilise l’histoire tactique, les sciences de l’organisation, la psychologie du combattant et un entraînement hyperréaliste — sur le modèle Top Gun, mais pour le combat au sol. L’idée étant que si un groupe de combat devient difficile à tuer, si l’ennemi doit accepter quarante ou cinquante pertes pour en éliminer un, alors mécaniquement l’engagement en première ligne devient plus probable, les opérations plus efficaces, et la dissuasion conventionnelle retrouve une crédibilité réelle. Michel Goya plaide pour que la France s’en inspire. On peut difficilement lui donner tort.
On sait, mais on ne fait pas
En guise de conclusion, Michel Goya dresse un tableau peu réjouissant. La France se trouve dans un premier stade de stress stratégique, celui où la menace n’est pas encore assez visible pour déclencher une vraie mobilisation. On réagit dans l’urgence après chaque drame, on débloque des crédits, on annonce des réformes, puis l’urgence se dissipe et on retombe dans les vieilles habitudes. C’est ce qui s’est passé après Uzbin, après les attentats de 2015, et c’est ce qui se joue encore aujourd’hui, malgré l’invasion de l’Ukraine en 2022 et la remise en question brutale de la sécurité européenne qu’elle a provoquée.
Les pistes qu’il propose ne sont pas nouvelles, et c’est bien là le problème. Retrouver de la masse en équipements. Investir sérieusement dans les réserves plutôt que de les traiter comme une variable d’ajustement budgétaire. Simplifier et décentraliser les procédures d’acquisition pour qu’un régiment puisse acheter un drone sans passer quatre ans en comités. Former les groupes de combat avec un entraînement qui ressemble à la réalité du combat. Recruter et fidéliser des soldats en les payant correctement et en faisant du régiment une maison, pas un prestataire de ressources humaines pour d’autres structures.
L’entraînement et la formation doivent être une priorité absolue, voire une obsession, comme si toutes nos unités de combat étaient des équipes sportives, dont le temps doit être partagé entre la compétition – c’est-à-dire, pour les soldats, le combat dans la zone de mort -, la préparation à la compétition et le repos. – Théorie du combattant
Rien de tout cela n’est révolutionnaire. Ce sont des évidences que le bon sens militaire formule depuis longtemps. Le problème, c’est qu’entre la formulation et l’acte, il y a en France une distance qui se mesure en années, parfois en décennies. Onze ans pour un fusil. Deux mois de retard pour des drones qui auraient peut-être changé le cours de la journée du 18 août 2008. Une réserve dix fois sous-financée par rapport à ce qu’elle devrait être.
Ce que Michel Goya dit, au fond, c’est que les combattants rapprochés subissent l’essentiel des pertes dans un conflit, font l’objet de cérémonies nationales lorsqu’ils tombent, et restent pourtant les derniers servis en termes d’investissements, d’équipements et d’attention politique dans les périodes ordinaires. On ne les découvre que quand ils meurent. Théorie du combattant dit simplement qu’il serait temps de changer ça, pas par idéalisme, mais parce que ce sont eux qui gagnent ou perdent les guerres.
C’est un livre utile. Dans un débat public sur la défense souvent dominé par les questions de dissuasion nucléaire, de porte-avions ou de budget global, il rappelle qu’au bout de la chaîne, il y a un groupe de combat de sept hommes qui avance sous le feu avec ce qu’on lui a donné. Et que ce qu’on lui a donné, pendant trop longtemps, n’était pas à la hauteur.