Elbit America et Anduril à l’assaut de la modernisation de l’artillerie américaine
Depuis trente ans, l’armée américaine cherche un successeur à son vénérable obusier M109. Aucune des tentatives précédentes n’a abouti, et le vieux châssis continue de servir alors qu’il est entré en service en 1963.
Début juin, deux industriels ont décidé d’unir leurs forces pour relever ce défi. Elbit America et Anduril Industries ont annoncé un accord de partenariat pour positionner le SIGMA, un canon automoteur sur roues, dans le cadre du programme de modernisation de l’artillerie automotrice baptisé Self-Propelled Howitzer Modernization (SPH-M). Cette annonce intervient à un moment clé, l’US Army devant désigner son futur système dès juillet 2026.
Anduril, la vraie carte maîtresse
Le SIGMA présente d’emblée un avantage rare dans ce type de compétition : il a déjà tiré au combat. Elbit le décline en effet du Ro’em israélien, un obusier de 155 mm en calibre 52 que Tsahal a réceptionné fin 2025. Il y a quelques semaines, le système menait ses premières missions de feu dans le sud du Liban. Cet ancrage opérationnel compte, car l’armée américaine ne veut plus financer de programmes expérimentaux à rallonge. Elle préfère désormais des matériels matures, déjà produits et éprouvés.
Sur le plan technique, le SIGMA associe un canon de 155 mm/L52 à un châssis Oshkosh 10×10 d’environ 36 tonnes. Il atteint 80 à 90 km/h sur route, embarque quarante obus et délivre jusqu’à huit coups par minute. Sa tourelle entièrement automatisée pivote sur 360 degrés, ce qui lui permet de changer de direction de tir sans repositionner le véhicule. Trois militaires suffisent à servir la pièce, là où le M109 en mobilise six à huit : un chef de pièce, un tireur et un pilote, qui restent à l’abri dans la cabine blindée pendant toute la mission. Avec des drones partout et des radars qui localisent la moindre salve, rester sous blindage devient un vrai atout.
Mais l’argument central du duo se joue ailleurs, dans le logiciel. Elbit a choisi Anduril précisément pour sa prétendue maîtrise du combat connecté. La firme californienne apportera ses capacités de C5ISR (commandement, contrôle, communications, informatique, cyber, renseignement et reconnaissance) ainsi que son calcul embarqué. Surtout, elle greffera sa plateforme Lattice sur les futures versions du SIGMA. L’objectif consiste à brancher directement le canon sur les réseaux de conduite de tir américains, de manière à raccourcir la boucle dite « capteur-tireur ».
Pourquoi le M109 résiste depuis 1963
Cet aspect tient une place décisive, car les conflits récents ont changé les règles du jeu. En Ukraine, à Gaza ou pendant l’opération Epic Fury, l’efficacité de l’artillerie dépend de plus en plus de la vitesse à laquelle l’information de ciblage circule. Un canon performant qui reçoit ses ordres trop tard manque sa cible. Anduril veut donc transformer le SIGMA en nœud du réseau, et non plus en simple pièce d’acier. Son directeur général, Michael Roder, parle d’une artillerie « définie par le logiciel », capable de s’intégrer sans friction aux systèmes de commandement déjà en service.
Pour mesurer l’enjeu, il faut remonter le fil de cette longue série d’échecs. Le M109 reste, après six décennies de mises à jour, le principal automoteur de l’armée américaine. Or toutes les tentatives pour le remplacer ont tourné court. Le Crusader, d’abord, abandonné en 2002. Le canon Non-Line-of-Sight, ensuite, emporté par la fin du programme Future Combat Systems en 2009. L’ERCA1, enfin, qui visait 70 km de portée mais que l’armée a stoppé en avril 2024. Ce dernier épisode éclaire la philosophie actuelle. L’ERCA atteignait bien ses objectifs de distance grâce à un tube en calibre 58, mais ce canon s’usait trop vite et coûtait cher à entretenir. Le constat s’imposait : gagner en portée ne valait pas une telle envolée des coûts d’entretien.
Le SIGMA répond précisément à cette préoccupation. Il vise les 50 à 70 km demandés avec un tube en calibre 52, plus sobre que celui de l’ERCA. Ses munitions standard dépassent 40 km, et certains projectiles à longue portée grimperaient jusqu’à 80 km selon le type employé. Le système reste par ailleurs compatible avec les obus de 155 mm aux normes OTAN, ce qui lui permet d’exploiter les stocks existants de l’armée américaine, y compris les munitions guidées.
Hanwha, Rheinmetall, KNDS : des rivaux de poids
Le SIGMA n’avance toutefois pas seul. La compétition rassemble plusieurs concurrents sérieux, tous adaptés à une production sur le sol américain. Le coréen Hanwha pousse son K9, l’un des automoteurs les plus exportés au monde. L’allemand Rheinmetall défend son RCH-155 sur roues. Le tandem KNDS-Leonardo DRS mise sur une version du CAESAr, largement éprouvé en Ukraine. BAE Systems, déjà fournisseur du M109A7 Paladin, propose des solutions dérivées de l’Archer. General Dynamics, de son côté, avance un concept 10×10 maison.
Face à ces rivaux, le consortium met en avant trois atouts : du matériel déjà éprouvé, un logiciel intégré et une base industrielle entièrement domestique. Le système sort des chaînes de Charleston, en Caroline du Sud, tandis qu’Elbit America pilote l’ensemble depuis son siège de Fort Worth, au Texas. Oshkosh fournit le châssis 10×10 et plus de 300 fournisseurs américains complètent la chaîne. Cet argument industriel se double d’un soutien politique, l’élu texan Craig Goldman ayant salué un véhicule « fabriqué ici, en Amérique ».
Au fond, ce rapprochement illustre une bascule plus large. L’automatisation ne sert plus seulement à tirer plus vite : elle réduit les effectifs, protège les servants et allège la logistique, à l’heure où les armées peinent à recruter. Le SPH-M marque aussi une étape pour Anduril. La pépite de la « new defense » américaine, jusqu’ici connue pour ses drones et ses logiciels, s’invite sur un créneau nouveau pour elle, celui de l’artillerie, et y apporte précisément ce qui lui a fait sa réputation : le code. Une manière de confirmer que la prochaine bataille des canons se gagnera autant dans les lignes de programme que dans l’acier.
Reste l’inconnue majeure, celle du choix final. La décision ne se jouera pas sur la seule portée, car l’US Army devra arbitrer entre mobilité, protection, taille d’équipage, coût d’entretien, maturité industrielle et intégration réseau. En s’alliant à Anduril, Elbit America fait le pari que le critère décisif sera le logiciel. Verdict en juillet.
- Extended Range Cannon Artillery ↩︎