Ce qui frappe, avec Qui contrôle qui ? (Editions Tallandier), c’est le contraste entre le sujet – brutal, saturé, anxiogène – et la manière de l’aborder. Thomas Gomart ne vous demande pas de choisir un camp en lisant plus vite que l’actualité. Il vous propose plutôt un mode d’emploi. Pas un manuel, pas une encyclopédie : des repères, des mécanismes, des enchaînements. Et c’est précisément là que le livre est fort. Il s’adresse à tout le monde, au lecteur qui suit la géopolitique comme à celui qui en a une intuition vague, sans jamais prendre de haut ni noyer sous le jargon. Cette capacité à rendre lisible ce qui ne l’est plus, c’est sa signature – la même, au fond, que dans ses ouvrages précédents.
« Guerre, commerce, désir » : la colonne vertébrale
L’idée des « duels » fonctionne parce qu’elle n’est pas un effet de manche. Poutine contre Zelensky, Netanyahou contre Khamenei, Xi contre Modi, Trump contre von der Leyen, le GIEC contre Fox News, la Silicon Valley contre le Vatican : on pourrait se dire que c’est un casting de plateau télé. En réalité, c’est un dispositif pédagogique. On entre par des figures identifiables, on comprend immédiatement l’enjeu, puis l’auteur ouvre les portes : les héritages, les dépendances, les intérêts, les récits, les peurs. Le duel n’est pas la réponse, c’est l’accroche qui permet de regarder derrière le décor.
Lire ou relire des auteurs anciens, a priori bien éloignés du vacarme quotidien, aide à discerner la singularité et les invariants de la situation stratégique actuelle. – Qui contrôle qui ?
Le prologue donne le ton. Une conférence, une rencontre, une messe : trois scènes sans lien apparent, et pourtant une même sensation qui monte – quelque chose s’est déplacé, et ce déplacement dépasse les frontières. Ce n’est pas un prologue « littéraire », c’est un prologue utile : il place la question centrale au bon endroit. Le pouvoir, aujourd’hui, ne se résume pas à des divisions blindées ou à des courbes de PIB. Il passe par les mots, par les récits, par le numérique, par la capacité à imposer un cadre mental. La politique internationale devient aussi une bataille pour définir ce qui est « normal », ce qui est « acceptable », ce qui est « vrai ».
Le livre tient ensuite sur trois tiroirs simples – « guerre », « commerce », « désir » – et c’est une autre réussite. On peut ne pas être spécialiste et suivre sans effort. La guerre, c’est l’évidence des fronts et du sang, mais aussi la façon dont un conflit restructure une société et finit par fabriquer ses propres routines. Le commerce, ce sont les chaînes logistiques, la dépendance technologique, les sanctions, la capacité à tenir un rapport de force sans tirer un coup de feu. Et le désir, c’est le nerf moins visible : la quête de reconnaissance, le prestige, la revanche, l’obsession de ne pas « compter pour rien ». C’est souvent ce troisième terme qui manque aux analyses trop techniques, et le directeur de l’Ifri1 a raison d’insister : beaucoup de décisions se jouent là, dans l’ego des États et la psychologie des dirigeants.
L’idéologie, toujours au cœur des stratégies
Le chapitre sur l’Ukraine est à ce titre très parlant. Thomas Gomart ne s’enferme pas dans le commentaire moral, ni dans l’explication unique. Il montre comment Vladimir Poutine s’appuie sur une lecture du passé, une mise en scène de la mémoire, une volonté de « grandeur » qui finit par justifier l’engrenage. Et il met en regard l’Ukraine comme nation en armes, l’énergie sociale de la résistance, l’enjeu existentiel. Surtout, il rappelle une idée que l’on préfère oublier : une guerre longue n’est pas seulement un affrontement militaire, c’est une transformation économique et politique. À partir d’un certain seuil, le conflit ne suit plus seulement une stratégie ; il produit des intérêts, des dépendances, des inerties. La question « qui contrôle qui ? » devient alors très concrète.
Ali Khamenei et Benyamin Netanyahou sont, l’un et l’autre, à la fin d’un cycle dont l’issue dépend précisément de leur confrontation. – Qui contrôle qui ?
Même logique au Moyen-Orient, avec Benyamin Netanyahou et Ali Khamenei. L’auteur ne cherche pas l’effet. Il replace, il met en perspective, il donne du contexte sans faire du contexte un alibi. Il montre des régimes, des appareils sécuritaires, des stratégies de légitimation, des choix intérieurs qui débordent sur l’extérieur. Et il insiste sur un point utile : l’idéologie n’a pas disparu. Elle n’est pas un décor. Elle sert à tenir, à mobiliser, à justifier. Là encore, le lecteur n’a pas besoin d’avoir tout suivi depuis vingt ans : le livre fournit les clés qui manquent au débat public, souvent réduit à deux ou trois slogans.
Chine-Inde : le duel que l’Europe regarde trop peu
Le duo Xi Jinping–Narendra Modi mérite qu’on s’y arrête parce qu’il corrige une paresse européenne. On parle beaucoup du duel Washington-Pékin, on regarde l’Inde comme un « partenaire d’équilibre », et on passe à autre chose. Thomas Gomart fait l’inverse : il montre que l’Asie ne se résume pas à une ligne droite entre la Chine et les États-Unis, et que la relation Chine-Inde pèsera lourd sur la trajectoire de la mondialisation. Ce chapitre a une qualité rare : il vous donne une carte mentale sans vous saturer de chiffres. Vous comprenez le rapport d’échelle, les points de friction, la logique du « multi-alignement », les asymétries industrielles. C’est clair, et c’est exactement ce qu’on attend d’un bon essai.
Les Européens sont en retard de plusieurs guerres en même temps. – Qui contrôle qui ?
Le passage sur Donald Trump et Ursula von der Leyen, lui, est probablement celui qui piquera le plus un lecteur européen. Pas parce qu’il cherche la provocation, mais parce qu’il décrit un mécanisme très simple : la protection a un prix, et ce prix peut devenir une méthode de gouvernement. Thomas Gomart prend le président des Etats-Unis au sérieux, non pas en tant que stratège théoricien, mais en tant qu’instinct politique qui impose un rapport de force permanent. Il décrit une politique étrangère transformée en transaction, en démonstration, en pression. Et il met en face une Europe qui peine à comprendre que les règles d’hier ne protègent plus automatiquement. On peut discuter certains choix de formulation, mais l’idée centrale est difficile à contester : la dépendance stratégique finit toujours par se payer, d’une manière ou d’une autre.
Des clés plutôt que des prophéties
Les deux derniers chapitres élargissent encore le champ, et c’est une bonne chose. Le duel GIEC2-Fox News n’est pas une parenthèse « sociétale », c’est une question de puissance : qui définit le réel, qui contrôle l’attention, qui fabrique la croyance. Quant au face-à-face Silicon Valley-Vatican, il surprend, mais il tombe juste. Thomas Gomart ne fait pas un procès de la tech ni un plaidoyer religieux. Il montre une tension : d’un côté, une promesse de maîtrise technologique qui avance vite et impose son rythme ; de l’autre, une vision de la dignité humaine qui rappelle la limite, la finitude, le temps long. Là encore, c’est lisible, concret, et utile.
Un article de Rolling Stone annonçait en 1972 : « Que vous soyez prêts ou non, les ordinateurs vont se démocratiser. C’est une très bonne nouvelle, sans doute la meilleure depuis les drogues psychédéliques.» – Qui contrôle qui ?
Bien sûr, le format « duel » simplifie. Le monde n’est jamais une scène à deux personnages. Il y a toujours un troisième acteur, une alliance, un effet de système, une contrainte économique, une opinion. Mais c’est une simplification intelligente, au service de la compréhension. Et c’est là que Thomas Gomart est bon : il ne simplifie pas pour appauvrir, il simplifie pour rendre visible. Le livre ne prétend pas tout couvrir. Il met de l’ordre dans le chaos, et il vous aide à relier des sujets qu’on traite souvent séparément.
Au fond, Qui contrôle qui ? n’est pas un livre qui « prédit ». C’est un livre qui équipe. Vous en sortez avec des réflexes : penser en rapports de force, regarder les dépendances, surveiller les récits, prendre au sérieux le temps long, ne pas confondre bruit et dynamique. Et c’est probablement pour ça que l’essai fonctionne si bien : il ne fait pas la leçon, il donne des clés. Dans une époque où l’on commente tout et où l’on comprend de moins en moins, c’est déjà une performance éditoriale.