On voit venir le réflexe : prendre l’Ukraine pour un mode d’emploi. Un système qui fonctionne en conditions réelles, une séquence qui fait le tour des réseaux sociaux, et hop, on décrète que « c’est ça, la guerre de demain ». Sauf que non. C’est tentant, parce que c’est concret, parce que ça va vite, parce que ça rassure. Mais on risque surtout de se raconter une histoire simple sur une réalité compliquée.
L’Ukraine, ce n’est pas un prototype du futur. C’est une guerre d’aujourd’hui, avec un contexte très particulier : un front long, saturé, où l’on s’accroche au terrain, où l’on gratte des kilomètres au prix fort. Et c’est là que ça se complique : on y voit à la fois des choses très XXIe siècle (drones, capteurs, IA, frappes précises et pas chères) et, en même temps, une logique d’usure qui ressemble parfois à un retour en arrière (Première guerre mondiale). Depuis février 2022, malgré des phases de manœuvre, le champ de bataille s’est durci, s’est figé par endroits, et l’attrition est redevenue la norme. Ce mélange devrait nous empêcher de tirer des conclusions paresseuses.
Oui, les drones sont partout. Oui, ils tuent énormément. Oui, ils changent la tactique, le rythme, la façon de se cacher, de bouger, de tenir une position. Mais ils ne réinventent pas encore la guerre à eux seuls. Très souvent, ils servent à compenser des manques : quand on n’a pas assez d’artillerie, on bricole de la frappe ; quand on manque de masse d’infanterie, on gagne en surveillance ; quand l’aviation ne peut pas travailler librement, on délègue à du consommable. C’est intelligent, parfois brillant. Mais le résultat, pour l’instant, c’est surtout une impasse meurtrière, pas une recette de percée.
Changer de théâtre, changer de grammaire
Du coup, la question pour l’OTAN n’est pas « combien de drones on commande demain matin ». La vraie question, c’est : qu’est-ce qu’on en fait, avec quoi on les combine, et dans quel cadre. Tant que ces outils restent un add-on, une couche en plus, ça ne change pas la donne. L’avantage naît quand tout s’imbrique : drones, artillerie, blindés, génie, appui aérien, réseaux de commandement, et surtout une doctrine qui tient debout. Le moteur du changement, c’est la manière de se battre, pas l’objet.
Et ça, ça ne se trouve pas sur étagère. Ça se construit. Avec de l’analyse, de la R&D, des essais, des erreurs, des unités qui expérimentent vraiment, des entraînements qui piquent un peu l’ego parce qu’ils révèlent ce qui ne marche pas. Et en acceptant une évidence : un concept OTAN-Europe ne sera pas un copier-coller de l’Indo-Pacifique. La bataille de contact à coups de drones ne se transpose pas mécaniquement face à des bulles A2/AD, des distances énormes, une autre géographie, un autre adversaire.
Si on veut être sérieux, il faut arrêter de résumer les leçons d’Ukraine à une liste d’achats et à des slides sur la dernière techno. L’Ukraine oblige à regarder la guerre telle qu’elle est : un système, pas une démonstration. Et dans un système, ce qui compte, ce n’est pas l’outil isolé. C’est l’ensemble : doctrine, organisation, culture, entraînement, logistique, et capacité à apprendre plus vite que l’autre.
Dernier point, et pas le moindre : nos démocraties n’ont pas la même tolérance aux pertes que des régimes autoritaires. Donc la vraie question, au fond, c’est « comment voulons-nous nous battre ? » Si on ne répond pas à ça, on empilera des gadgets. Si on y répond, alors la technologie redeviendra ce qu’elle doit être : un levier, pas une religion.
Photo © Ukraine’s General Staff