Il aura fallu attendre février 2026 pour qu’une mission parlementaire se penche sérieusement sur l’arme du génie. Aucun bilan de cette envergure n’avait été dressé depuis plusieurs décennies. Les députées Anne-Laure Blin (Les Républicains) et Catherine Hervieu (EELV) ont comblé ce vide en remettant à la Commission de la Défense nationale et des forces armées un rapport qui ne ménage pas les susceptibilités : le génie français accumule les ruptures de capacités, et la facture de trente ans de désinvestissement tombe au pire moment possible.
Le contexte est celui d’un retour brutal du réel stratégique. Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, les armées occidentales redécouvrent les vertus des guerres de position, des tranchées, du minage massif : tout ce que l’on avait cru enterrer avec la Guerre froide. Le génie, arme de la maîtrise du terrain par excellence, est au cœur de cette réévaluation doctrinale. Sauf que pour le génie français, le réveil est douloureux.
Une arme, trois métiers
Avant d’entrer dans les lacunes, un rappel s’impose sur ce qu’est réellement l’arme du génie, tant sa diversité est méconnue. Trois composantes coexistent sous cette même bannière.
Le génie combat (les « verts ») opère au plus près des troupes de mêlée. Franchissement de rivières sous le feu, déminage, brêchage de zones minées, destruction de ponts pour freiner un adversaire, creusement de tranchées pour protéger les chars en phase de surveillance. C’est l’image que l’on se fait spontanément du sapeur : en tête, sous les obus, posant un pont flottant en quelques minutes pour laisser passer les blindés. Le génie secours (les « bleus ») désigne essentiellement la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris (BSPP) et la Brigade des militaires de la sécurité civile (BMSC), des unités à statut militaire mises à disposition du ministère de l’Intérieur. Ce sont elles qui interviennent sur les incendies de forêt, les inondations, les catastrophes naturelles en France et à l’étranger. Enfin, le génie infrastructure, regroupé au sein du Service d’infrastructure de la Défense (SID), gère le patrimoine immobilier du ministère des Armées (quelque 4 700 emprises militaires en métropole, outre-mer et à l’étranger).
L’arme totalise environ 20 000 sapeurs, mais la répartition mérite qu’on s’y arrête : 8 000 dans les régiments de génie combat, 8 700 sapeurs-pompiers à Paris, 1 700 sapeurs-sauveteurs de la sécurité civile, et 2 000 au sein du SID. La composante la plus directement utile à un engagement militaire de haute intensité est donc la moins nombreuse.
De 19 régiments à 8 : comment le génie a été saigné
Le rapport revient longuement sur la mécanique qui a produit l’état actuel, et le tableau est sévère. Jusqu’en 1993, chaque corps d’armée disposait de son propre régiment du génie, dimensionné pour affronter les divisions blindées du Pacte de Varsovie sur le flanc Est. Franchissement massif, minage, déminage, appui au contact des chars : tout était conçu pour la guerre lourde.
La chute du mur de Berlin a tout changé. L’armée de Terre a fait le choix, logique à l’époque, d’un format expéditionnaire allégé. L’ennemi des années 2000 et 2010 s’appelait IED1, pas T-72. Les « dividendes de la paix » ont été encaissés, et le génie a payé le prix fort. De 19 régiments en 1978, l’armée de Terre est tombée à 8 en 2010. La brigade du génie, créée en 1993, a été dissoute. Les 1er, 2e et 5e régiments ont été supprimés. Les capacités spécialisées ont été éparpillées ou tout simplement abandonnées. Comme le résume sans détour le président de la commission, Jean-Michel Jacques, en ouvrant les débats, le génie est une arme « indispensable pour assurer la maîtrise du terrain » qui « a été à nouveau placée sur le devant de l’actualité, notamment en raison de la guerre en Ukraine ». La réalité que les deux rapporteures ont trouvée sur le terrain est autrement plus sévère.
La politique de l’emploi et de gestion des parcs de 2008 a enfoncé le clou. En répartissant les matériels dans des parcs régimentaires partagés plutôt qu’en les attribuant à des équipages fixes, cette réforme a brisé le principe fondamental du couple homme-machine. Dans le génie, plus encore qu’ailleurs, un sapeur doit connaître son engin dans ses moindres détails. L’arme opère avec des matériels extraordinairement divers (engins de chantier, chars dérivés, vedettes fluviales, systèmes pyrotechniques) et dans des conditions extrêmes. Quand personne n’est plus attitré à sa machine, le niveau de maîtrise technique s’effondre. Cette réforme, note sèchement le rapport, « a limité la capacité des unités à s’approprier leur matériel ».
Ponts trop courts, chars trop lourds, mines introuvables
Il liste les lacunes capacité par capacité. L’addition est salée.
Sur le franchissement d’abord. L’armée de Terre dispose d’environ 500 mètres de ponts flottants motorisés, la version F2, déployés dans trois régiments seulement. Dans les années 1990, elle en avait plus de 3 000 mètres dans tous ses régiments. Mais surtout, le PFM F22 présente une incompatibilité critique avec le char Leclerc rénové XLR, dont la masse dépasse désormais les 70 tonnes. Autrement dit, le principal engin de franchissement français ne peut pas faire traverser le principal char français. En Europe de l’Est, une coupure humide de 20 mètres se présente en moyenne tous les 20 kilomètres. Sans franchissement compatible avec ses blindés lourds, une division est stoppée nette dès les premières rivières.
L’engin blindé du génie, l’EBG, est entré en service en 1988 sur un châssis dérivé de l’AMX-30B2. Il a aujourd’hui 37 ans. Sa vulnérabilité face aux mines et aux missiles modernes, ses problèmes de maintenance chroniques, rendent son remplacement urgent. Quelques dizaines d’exemplaires subsistent encore dans les régiments. Le maintenir en conditions opérationnelles (MCO) relève du tour de force quotidien, avec des délais d’approvisionnement en pièces qui se comptent parfois en mois. Certains régiments ont recours à l’impression 3D pour pallier les ruptures de stock.
Le minage de zone a tout simplement disparu. La capacité de poser rapidement des champs de mines antichars sur de grandes surfaces (le Minotaur pour la dispersion, le PM12 pour l’enfouissement) s’est évaporée au fil des années 2000, quand la priorité opérationnelle portait sur la neutralisation des explosifs artisanaux en Afghanistan et au Sahel, pas sur la création d’obstacles massifs. Personne ne l’a regretté à l’époque. Le retour d’expérience ukrainien, où le minage systématique a paralysé les offensives blindées des deux côtés de la ligne de front, rend cette lacune particulièrement gênante.
Pour le déminage pyrotechnique, les onze systèmes SDPMAC3 répartis entre le 3e et le 19e régiment du génie reposent sur un châssis dont l’âge moyen atteint 34 ans. Aucun successeur n’est programmé. Les systèmes d’ouverture d’itinéraires minés datent des années 1990, sont cantonnés à un seul régiment, et leur maintenance est devenue quasi impossible faute de pièces disponibles.
La co-rapporteure Catherine Hervieu résume le sentiment des deux élues devant la commission : « lors de nos déplacements, nous avons bien vu que certains matériels étaient très abîmés ». Elle cite notamment le VLRA4 utilisé dans les missions de décontamination NRBC5, dont le châssis remonte à 1967. Un véhicule conçu sous de Gaulle, encore en service opérationnel en 2026.
L’Ukraine, miroir grossissant des lacunes françaises
La guerre en Ukraine traverse tout le rapport comme un fil rouge. Elle illustre avec une précision pédagogique ce que trente ans de format expéditionnaire avaient rendu invisible. Les drones sont responsables de 70 % des blessés depuis le début du conflit et la lutte anti-drone (LAD) est devenue une obsession opérationnelle. Mais la guerre se joue aussi dans la boue, dans le béton, dans le minage méticuleux de territoires entiers. Les soldats s’enterrent, les chars avancent mètre par mètre, les sapeurs ouvrent des brèches dans des défenses durcies.
L’échec partiel de la contre-offensive ukrainienne de l’été 2023 s’explique en grande partie par l’incapacité à ouvrir rapidement des itinéraires en terrain miné. Plus de 170 000 km² du territoire ukrainien sont aujourd’hui piégés. Les véhicules du génie ont été parmi les premiers livrés à l’Ukraine par les alliés occidentaux : signe que tout le monde avait compris avant même les débats parlementaires que la priorité opérationnelle était là, dans la maîtrise du terrain.
« La guerre ne se mène pas sans sapeurs », constate le rapport, qu’il s’agisse de faire sortir un camp de terre, de fortifier des défenses ou d’ouvrir un chemin à travers un champ de mines. C’est une vérité ancienne que l’on avait préféré oublier pendant vingt ans.
La géographie de l’Europe de l’Est impose ses propres contraintes. Une coupure humide de 100 mètres se présente tous les 150 kilomètres en moyenne dans cette partie du continent. Les ponts fixes sont des cibles prioritaires pour l’artillerie adverse. Disposer de moyens de franchissement lourd, capables d’être déployés rapidement sous le feu, n’est pas un luxe capacitaire : c’est une condition de survie opérationnelle pour toute force mécanisée engagée dans la région.

700 millions pour des ponts en 2028 : trop peu, peut-être trop tard
Le rapport reconnaît que la prise de conscience est réelle et que des actions sont engagées. La brigade du génie a été réactivée le 11 septembre 2024 (date choisie en hommage à la bataille de Malplaquet de 1709, où les sapeurs se sont illustrés) regroupant le 19e et le 31e régiment du génie autour d’un état-major basé à Angers. Le programme Scorpion a permis de livrer 110 Griffon en configuration génie sur les 247 prévus, ainsi que 45 Serval génie. Ces véhicules représentent une amélioration réelle par rapport aux VAB qu’ils remplacent, notamment pour l’observation, la mobilité et l’appui-feu.
Le programme SYFRALL (Système de franchissement lourd-léger) a été notifié le 30 décembre 2025, pour un contrat d’environ 700 millions d’euros sur dix ans. Un groupement réunissant CNIM Systèmes Industriels, CEFA et SOFRAME s’est positionné avec un pont flottant motorisé de troisième génération en modules de 11 mètres, compatible avec le char Leclerc rénové. Les premières livraisons sont attendues à partir de 2028, pour atteindre 300 mètres de ponts d’ici 2030. C’est un point de départ. Mais le rapport pointe un risque concret : le carnet de commandes de CNIM SI est déjà largement rempli par une commande polonaise de 900 mètres. Si la France tarde à passer sa commande ferme, elle risque d’être repoussée dans la file. Anne-Laure Blin est directe sur ce point : « il convient de garantir les livraisons et d’offrir des perspectives concrètes pour les régiments ».
Le programme EGC (Engin du génie de combat) doit remplacer l’EBG, l’EGRAP et l’EGAME par un véhicule 8×8 de 28 tonnes, l’Auroch, développé par CNIM avec Texelis et KNDS France. La notification du marché est prévue pour 2026, dans le cadre d’une coopération franco-belge via l’OCCAr6. Problème : les premières livraisons ne sont pas attendues avant 2032 au mieux, et les cibles initiales de la loi de programmation militaire (LPM) ne seront pas tenues. Le rapport demande de revoir les jalons dans la prochaine actualisation de la LPM et de les inscrire dans un programme à effet majeur dédié au génie, ce qui n’existe pas aujourd’hui, le génie étant dispersé entre différentes lignes budgétaires sans visibilité d’ensemble.
Sur les ruptures non couvertes par ces deux programmes, le rapport est encore plus insistant. Aucun successeur au système de déminage pyrotechnique SDPMAC7 n’est programmé. Aucun programme de disperseur de mines antichars n’a été lancé, alors que le retour d’expérience ukrainien souligne l’importance retrouvée du minage de grande surface. Des dispositifs étrangers existent et pourraient être achetés rapidement sur étagère (le système polonais Baobab-K est cité comme piste sérieuse). Les stocks de mines antichars d’exercice sont insuffisants pour assurer la formation correcte des cadres du génie. Le rapport demande leur reconstitution dès 2026.
Le génie innove, souvent sans budget dédié
Tout n’est pas sombre dans ce rapport. Un chapitre s’arrête sur ce que les régiments inventent eux-mêmes, faute de mieux. Le 19e régiment du génie développe des « blocs-ponts » en plastique de 11 kilogrammes pour franchir les petites coupures humides sans pont flottant. Une solution économique testée lors de l’exercice ORION 26. Le 28e groupe géographique a mis au point un drone flottant pour les relevés bathymétriques. Le 2e REG travaille avec l’Agence de l’innovation de défense (AID) sur un drone subaquatique pour explorer les itinéraires sous la glace arctique. Quarante vedettes fluviales ont été livrées en deux ans grâce à une PME qui a simplement militarisé un bateau civil existant, pour un coût de développement minimal.
Ces réussites ont en commun d’être rapides, peu coûteuses, et d’avoir émergé des besoins concrets des régiments plutôt que de cahiers des charges élaborés à Paris. Le rapport recommande d’en faire une méthode systématique, en finançant ces développements incrémentiaux sur les crédits d’accompagnement de l’armée de Terre plutôt que par des programmes d’armement classiques dont les délais sont incompatibles avec l’urgence opérationnelle.
Le génie secours, parent pauvre des droits militaires
Le rapport ne se limite pas au génie combat. Catherine Hervieu a porté avec insistance la dimension du génie secours, arguant que « sans génie, pas de maîtrise du terrain au combat, ni de secours aux populations, lors de conflits, de catastrophes naturelles ou de conséquences du changement climatique ». Une formulation qui dit bien le caractère dual, et selon elle, indissociable, des deux composantes.
Les chiffres donnent la mesure de l’engagement. La Brigade de sapeurs-pompiers de Paris a réalisé 486 000 interventions en 2025, soit près de 1 300 par jour. Les régiments du génie ont passé dix mois de 2025 à Mayotte pour la reconstruction après le cyclone Chido, avec plus de 130 chantiers réalisés. La Brigade des militaires de la sécurité civile fournit 17 des 22 modules certifiés par la France pour le mécanisme européen de protection civile.
Pourtant, des inégalités de traitement absurdes subsistent entre « verts » et « bleus ». Les sapeurs-sauveteurs blessés en mission ne peuvent pas bénéficier du congé du blessé, leurs interventions n’étant pas qualifiées d’opérations extérieures (OPEX). Après une carrière entière au service de la sécurité civile, y compris avec de multiples déploiements à l’étranger, ces militaires n’accèdent pas au statut de ressortissant de l’ONaCVG8. « Il n’est pas normal que perdure une inégalité de traitement entre les sapeurs en vert et les sapeurs en bleu », tranche la députée Hervieu.
« Toujours servir » mérite mieux que ça
Le rapport tombe à point nommé. L’actualisation de la LPM arrive au printemps 2026, et les deux députées ont clairement voulu y mettre leur grain de sel. Anne-Laure Blin est explicite : « nos recommandations sont le fruit de ces immersions, de ces échanges directs et des exigences du terrain. Elles visent à répondre à des besoins exprimés par ceux et celles qui servent la France au quotidien ».
Les programmes existent. SYFRALL est signé, EGC en cours de notification, la brigade du génie réactivée, les Griffon qui arrivent progressivement. Mais la remontée en puissance ne sera crédible qu’à une condition : que le calendrier de livraison des équipements soit synchronisé avec l’accroissement des effectifs, et que l’arme dispose enfin d’un programme à effet majeur qui lui soit entièrement consacré, avec des cibles capacitaires claires et des financements garantis.
« L’abnégation des personnels est une richesse incroyable pour le pays », note sobrement le rapport. C’est aussi, implicitement, un constat d’inquiétude : une arme ne peut pas vivre indéfiniment sur la débrouillardise de ses sapeurs. La devise du génie — « parfois détruire, souvent construire, toujours servir ! » — mérite mieux que des châssis de 1967 et des ponts incapables de laisser passer leurs propres chars.
- Engin explosif improvisé ↩︎
- Ponts flottants motorisés F2 ↩︎
- Système de déminage pyrotechnique pour mines antichars ↩︎
- Véhicule de liaison de reconnaissance et d’appui ↩︎
- Nucléaire, radiologique, biologique ou chimique ↩︎
- Organisation conjointe de coopération en matière d’armement ↩︎
- Système de déminage pyrotechnique pour mines antichars ↩︎
- Office national des combattants et des victimes de guerre ↩︎
Photo © 3e Régiment du génie