Premier volet d’une série de trois articles consacrés au rapport d’information dédié à « la guerre électronique », présenté par les députés Didier Lemaire (Horizons) et Thierry Tesson (Rassemblement national) en février 2026 devant la Commission de la défense nationale et des forces armées.
Ce rapport est passé presque inaperçu. Ce n’est pas surprenant : la guerre électronique (GE) est un domaine peu visible, peu médiatisé, classifié pour une bonne partie de sa substance. Ses praticiens parlent volontiers d’un « club fermé » de quelques centaines de spécialistes militaires et industriels. Le document public, lui, est accessible à tous, et pour qui s’intéresse aux capacités de l’armée de Terre dans ce domaine, la lecture est instructive.
Dans ce premier volet, focus sur l’armée de Terre avant d’aborder, dans les articles suivants, la Marine nationale puis l’Armée de l’air et de l’espace.
Un siècle de guerre dans les ondes
La guerre électronique est aussi vieille que l’usage militaire des ondes. Dès la bataille de Tsushima en 1905, les Russes tentaient de perturber les communications radio de la flotte japonaise en saturant ses fréquences (premier brouillage documenté en conditions de combat). Pendant la Première Guerre mondiale, le général Gustave Ferrié exploitait l’antenne de la Tour Eiffel pour localiser les émetteurs allemands et désorienter les zeppelins lors de leurs raids sur Paris. La Seconde Guerre mondiale en a fait un outil central : le débarquement en Normandie s’est appuyé sur un dispositif électronique massif. Recensement des signaux ennemis, brouillage des radars côtiers, leurrage pour faire croire au débarquement dans le Pas-de-Calais.
Pendant la Guerre froide, l’URSS en a fait une priorité doctrinale. Le Pacte de Varsovie déployait des unités spécialisées à tous les échelons, de la compagnie au corps d’armée, avec une mission claire : aveugler l’OTAN dès les premières heures d’un conflit en Europe. La France, de son côté, investissait dans ce domaine : le Mirage IV fut le premier appareil de l’armée de l’Air équipé de systèmes d’autoprotection électronique, et les années 1980 ont vu des capacités offensives aéroportées significatives.
Puis sont venus les « dividendes de la paix » et vingt ans d’opérations contre-insurrectionnelles. La menace électromagnétique y était faible, les adversaires sans radars ni systèmes de brouillage élaborés. La guerre électronique a glissé au rang de variable d’ajustement budgétaire, dans les trois armées, mais plus encore dans la composante terrestre. L’Ukraine a brutalement rappelé ce que cela coûte.
Opérer au contact dans un spectre saturé
La guerre électronique terrestre a une contrainte que les autres milieux n’ont pas au même degré : le terrain lui-même. Reliefs, bâtiments, végétation : tout cela dégrade la propagation des ondes, réduit la portée des capteurs et limite l’efficacité des effecteurs. L’air et la mer sont des espaces relativement ouverts. Le terrain, non.
Les unités de GE terrestre sont donc souvent contraintes de se déployer près de la ligne de contact pour obtenir des résultats. Ce qui les expose directement au feu adverse. L’expérience ukrainienne l’a confirmé : les systèmes de guerre électronique sont devenus des cibles prioritaires, repérables par leurs émissions et vulnérables par leur nécessaire proximité du front.
À cela s’ajoute un problème de discrimination des signaux. En zone urbaine ou péri-urbaine, le spectre est saturé d’émissions civiles (téléphones, Wi-Fi, liaisons Starlink, réseaux 4G/5G). C’est ce que précise l’armée de Terre dans sa contribution au rapport : « la gamme des cibles à traiter est différente de celle des autres armées, et beaucoup plus complexe car elles sont “noyées” parmi la multitude de moyens civils. Cela rend bien plus difficile la capacité à discriminer une cible d’intérêt parmi la masse de signaux. » Trouver une communication militaire adverse dans ce bruit de fond relève autant de l’analyse que de la détection technique.

Trois niveaux, deux régiments, une brigade
La guerre électronique terrestre française s’articule autour de trois niveaux distincts.
Le cœur spécialisé repose sur deux régiments. Le 54e régiment de transmissions (54e RT) à Haguenau et le 44e régiment de transmissions (44e RT) à Mutzig, environ 800 combattants chacun, constituent le noyau dur. Le 54e RT opère au niveau tactique (divisionnaire et corps d’armée) en assurant l’interception, la localisation et l’exploitation des émissions adverses à courte distance, et en mettant en œuvre les capacités d’attaque électronique. Le 44e RT travaille aux niveaux opératif et stratégique depuis son centre de guerre électronique : veille permanente sur les liaisons radio longue distance et satellitaires. Leurs capacités reposent sur des systèmes aux acronymes évocateurs : LINX pour la localisation et l’interception des émissions, CATIZ pour l’interception de zone, VOBULE pour le brouillage large bande, BISON pour le brouillage des radiocommunications, SAEC pour l’appui électronique au contact, ou encore EMILIE pour l’interception et la localisation des émissions HF. À ces deux régiments s’ajoute la 785e compagnie de guerre électronique, une centaine de personnes, orientée vers l’innovation rapide et le prototypage de solutions que les programmes classiques ne couvrent pas assez vite. L’ensemble dépend de la Brigade de renseignement et de cyber-électronique (BRCE), rattachée au commandement des actions dans la profondeur et du renseignement (CAPR), dont la logique est celle de la boucle courte : réduire le délai entre la détection d’un objectif et l’engagement des feux.
En dessous de ce segment spécialisé, la GE élémentaire est mise en œuvre par les sections de renseignement des régiments d’infanterie et les pelotons de renseignement-détection de la cavalerie (environ 200 combattants à l’échelle de l’armée de Terre). Formés à l’emploi de véhicules équipés pour la détection et l’écoute, ils appuient directement les brigades interarmes sans être des spécialistes au sens plein du terme.
Le troisième niveau, le plus récent dans sa forme actuelle, est la GE du combattant. Les retours d’expérience ukrainiens ont convaincu l’armée de Terre de doter ses régiments d’infanterie de sections d’appui électronique, à l’image de ce qu’a fait l’US Army avec ses pelotons de guerre électronique au sein des brigades de combat. Au 8e régiment de parachutistes d’infanterie de marine (8e RPIMa), une section de renseignement et de guerre électronique (SRGE) est ainsi en cours de structuration depuis 2022, avec une trentaine de personnels répartis en quatre patrouilles. Côté équipements, le projet ISIS (développé par la Section technique de l’armée de Terre (STAT) avec la société TRAAK et le laboratoire GeePs) vise à doter ces unités non spécialistes d’un dispositif d’identification automatique des sources d’émission et de représentation en temps réel de la situation électromagnétique tactique. Un outil conçu pour des soldats de contact, pas pour des ingénieurs. La guerre électronique descend désormais jusqu’au fantassin.
En Ukraine, la guerre électronique russe a tout saturé
Côté russe, le dispositif déployé en Ukraine est décrit dans le rapport comme un « mur de brouillage » : une couverture multicouche qui sature le spectre sur les zones d’engagement. Il combine des brouilleurs GNSS1 comme le Jitel ou le Pole-21, des systèmes ciblant les communications tactiques comme le Borisoglebsk-2, efficace sur les bandes HF (haute fréquence), VHF (très haute fréquence) et UHF (ultra haute fréquence), celles qu’utilisent les unités au contact, des matériels longue portée comme le Murmansk-BN, et des systèmes anti-drones comme le Leer-3 ou le Repellent-1.

Ce qui compte plus que la liste des matériels, c’est la doctrine. Depuis la réforme de 2009, tirée des enseignements du conflit géorgien, l’armée russe a intégré la guerre électronique à tous les niveaux de manœuvre, du stratégique jusqu’à l’infanterie de contact. Ce n’est pas une spécialité réservée à quelques brigades. C’est une fonction distribuée, présente au plus près du front.
Les chiffres cités dans le rapport parlent d’eux-mêmes. Entre 60 et 80 % des drones interceptés en Ukraine le seraient par des moyens de GE. Et selon une société française de lutte anti-drones (LAD) auditionnée par les députés, les drones seraient aujourd’hui responsables de près de 80 % des pertes matérielles et humaines constatées sur ce théâtre. La guerre électronique est devenue le principal outil de survie face à la principale source de pertes.
Le commandant de la cyberdéfense (COMCYBER) français, entendu lui aussi dans le cadre du rapport, n’a pas tourné autour du pot : « La masse des équipements russes et leur puissance de brouillage sur une très large gamme de fréquences constitue probablement la menace la plus forte sur la résilience de nos forces dans l’emploi et la maîtrise du spectre électromagnétique (EM) en combat de haute intensité. »
Les trois trous dans la raquette
Le rapport pointe trois insuffisances principales pour la composante terrestre.
La première est le brouillage offensif à forte puissance. Face à un adversaire disposant de réseaux de communication résilients et durcis, l’armée de Terre n’a pas les moyens de les perturber efficacement. Le rapport est explicite : cette lacune « devient critique » dans la perspective d’un engagement de haute intensité. Reconstituer des capacités de brouillage forte puissance dans les bandes VHF, UHF et GNSS est identifié comme une priorité (embarquées sous blindage, condition imposée par la nécessaire proximité du front).
La deuxième concerne la guerre électronique radar. Détecter, caractériser et localiser les radars adverses permet d’identifier les dispositifs de défense ennemis, de prioriser les objectifs et d’orienter les feux dans la profondeur : ce que le rapport appelle l’« acquisition-feux ». L’armée de Terre a longtemps concentré ses efforts sur la composante radio en négligeant ce volet. C’est un retard qu’il faut combler, d’autant que la LPM 2024-2030 prévoit environ 660 millions d’euros pour le ROEM2 stratégique et tactique interarmées, une enveloppe qui couvre les trois armées et reste en deçà des besoins exprimés.
La troisième est le vieillissement des équipements. Une partie des matériels en dotation au 54e RT et au 44e RT remonte aux programmes des années 2000-2010. Le rapport appelle explicitement à moderniser « capteurs, effecteurs et architectures de traitement ». Face à des adversaires qui ont maintenu leurs investissements – la Russie a profondément réformé ses capacités de GE après 2008, la Chine investit massivement dans le domaine – le risque de décrochage technologique est réel.
Dédoubler le 54e RT, blinder les systèmes, diffuser la culture GE
La recommandation la plus concrète est de créer un second régiment tactique de guerre électronique, en dédoublant la capacité du 54ème régiment de transmissions. Aujourd’hui, un seul régiment assure ce rôle au niveau divisionnaire et corps d’armée. Pour l’objectif affiché d’un corps d’armée opérationnel à l’horizon 2030, c’est insuffisant et les rapporteurs le disent explicitement.

Sur les équipements, le rapport appelle à des investissements dans le programme 146 pour doter le segment spécialisé de « capacités sous blindage de détection et de localisation des radars, et d’attaque des communications et des réseaux adverses ». L’insistance sur le blindage n’est pas anodine : les systèmes de GE opèrent près de la ligne de contact et sont des cibles. Les perdre rapidement, c’est perdre la capacité.
Les rapporteurs soulèvent aussi un problème moins tangible : la diffusion d’une culture GE dans l’institution. La guerre électronique reste perçue dans une partie de l’armée de Terre comme un domaine d’experts, relativement à part. Ce cloisonnement a des conséquences concrètes : un chef de section qui ne perçoit pas la discipline électromagnétique comme une question de survie pour son unité ne va pas s’y conformer rigoureusement. La guerre électronique doit être enseignée et pratiquée à tous les niveaux de la hiérarchie. Ce n’est pas encore le cas.
Variable d’ajustement dans la variable d’ajustement
La loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 traite la guerre électronique de façon très discrète : le terme « électromagnétique » n’y apparaît que trois fois dans le texte promulgué, ce que les rapporteurs relèvent. Les investissements programmés pour le ROEM stratégique et tactique interarmées sont estimés à environ 660 millions d’euros sur la période. Ce n’est pas négligeable, mais reste en deçà des ambitions affichées par ailleurs.
Le problème est aussi de calendrier. L’objectif de corps d’armée 2030 dépend de la livraison de matériels majeurs dont les plannings sont déjà sous tension. Créer un second régiment tactique de GE implique recrutements, formations, équipements et infrastructures. Ce n’est pas une décision qui produit des effets en quelques mois.
Il n’y a pas eu de choix délibéré d’abandonner la guerre électronique offensive terrestre. Il y a eu une longue série de petits arbitrages : la guerre électronique est devenue, selon les termes mêmes du rapport, « une variable d’ajustement dans la variable d’ajustement ». À chaque contrainte budgétaire, elle a subi des coupes. À chaque réorientation vers les OPEX asymétriques, les besoins en brouillage forte puissance ont semblé théoriques.
Le retard français à l’aune des concurrents
Pendant ce temps, les autres n’ont pas attendu. La Russie a profondément réformé ses troupes de guerre électronique après le conflit en Géorgie de 2008, pour en faire une fonction de combat distribuée à tous les échelons. La Chine a investi massivement dans le domaine, au point de rivaliser aujourd’hui avec les États-Unis sur certains segments. Ces derniers, pourtant ébranlés par leurs propres dividendes de la paix, ont lancé dès 2019 une réforme structurelle de leur GE terrestre, dotant leurs brigades de combat de pelotons de guerre électronique organiques, le modèle que l’armée de Terre française cherche aujourd’hui à reproduire avec ses sections d’appui électronique. Israël, de son côté, a capitalisé sur des décennies d’expérience opérationnelle continue pour développer une GE terrestre parmi les plus sophistiquées au monde, intégrée dès la conception dans la manœuvre interarmes.
La devise du 44e RT résume mieux que tout l’enjeu : Nihil nisi silentium timet, « Ne crains rien d’autre que le silence ». Dans un conflit de haute intensité, le silence électromagnétique, c’est l’aveuglement, l’isolement, la mort tactique. Reconnaître un retard est une chose. Le combler en est une autre, surtout dans un domaine où les cycles d’acquisition sont longs, les spécialistes rares et les adversaires en avance. La fenêtre existe. Le rattrapage sera long et l’adversaire, lui, n’attend pas.
- Global Navigation Satellite System, pour système global de positionnement par satellite ↩︎
- Renseignement d’origine électromagnétique ↩︎
Photo © 54e RT
Pour aller plus loin, le podcast Quartier libre consacre un épisode à la lieutenant-colonel K, qui dirige le centre d’écoute du 44e régiment de transmissions. Une plongée rare dans le quotidien de ceux qui font vivre cette discipline de l’ombre.