On a refusé de vendre Exosens aux Américains. Quelle bonne idée !
En 2020, personne ou presque n’en parlait. Photonis, une entreprise installée à Mérignac, en banlieue de Bordeaux, spécialiste des tubes qui permettent de voir dans le noir, était sur le point de passer sous pavillon américain. Teledyne, géant de l’instrumentation scientifique et de défense, avait mis 507 millions d’euros sur la table. L’affaire semblait pliée.
Le ministère des Armées a dit non. Une première : c’était la toute première fois que l’exécutif français bloquait un investissement étranger de ce type. Le groupe européen HLD reprend Photonis pour 370 millions en 2021. La décision avait fait grand bruit. Dans les milieux industriels et politiques, le signal était clair : la France entendait protéger ses actifs stratégiques, quitte à froisser un investisseur américain et à renoncer à une valorisation attractive.
Une croissance qui donne le vertige
Ce qui semblait à certains un réflexe protectionniste démodé allait se révéler, avec le recul, l’un des meilleurs choix industriels de la décennie. Car Teledyne venait de racheter Flir, le principal concurrent de Photonis. Si Paris n’était pas intervenu, une seule entreprise américaine aurait contrôlé jusqu’à 100 % du marché mondial de l’intensification de lumière, ces technologies d’amplification de lumière « peu partagées », qui équipent les lunettes de vision nocturne des forces spéciales du monde occidental et qui seraient aujourd’hui entièrement sous contrôle américain.
Deux ans plus tard, l’entreprise rebaptisée Exosens s’introduit en Bourse sur Euronext Paris, en juin 2024, à 20 euros l’action. Valorisation : un milliard d’euros. Le carnet d’ordres est pris d’assaut dès l’ouverture. L’opération visait 300 millions d’euros levés, elle en fera 350. Bpifrance entre au capital à hauteur de 4,5 %. Le signal est fort : la défense, longtemps tenue à l’écart des marchés financiers européens pour des raisons ESG1, commence à retrouver grâce aux yeux des investisseurs.
Depuis, les chiffres n’ont fait que s’emballer. +200 % de croissance en cinq ans. 468 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025, contre 319 millions deux ans plus tôt. Une marge d’EBITDA2 ajusté à 32,4 %, référence absolue dans le secteur. Un résultat net qui a doublé en un an, à 70 millions d’euros.
La vision nocturne n’est plus réservée aux forces spéciales
Ce qui rend Exosens singulier, c’est la nature profonde de ce qu’elle fabrique. Capteurs, tubes intensificateurs d’image, systèmes embarqués sur drones : des technologies qui révèlent l’invisible, dans le noir, sous les décombres, à travers la fumée. Avec 130 brevets, 80 doctorants sur 1 600 salariés, et des relations clients qui durent en moyenne entre dix et vingt ans avec ses dix premiers comptes (Thales, le CEA, Framatome, Hensoldt, etc.), le groupe a construit une forteresse technologique que peu d’acteurs dans le monde sont capables de rivaliser.
La guerre en Ukraine a changé d’échelle la demande. La vision nocturne n’est plus l’apanage des forces spéciales : elle se généralise à l’ensemble des armées modernes, jusqu’aux infirmiers de combat. Et la menace des drones dessine une nouvelle frontière : celle de l’imagerie embarquée, légère, performante, produite en grande série. Exosens considère pouvoir embarquer ses systèmes d’intensification de lumière et d’imagerie sur des drones de la classe des 50 000 euros, un marché en train de s’ouvrir et que le groupe entend bien conquérir.
La meilleure décision industrielle de la décennie
Fin 2025, le groupe signe avec l’OCCAR le plus grand contrat de vision nocturne de son histoire : 500 millions d’euros pour équiper les forces armées allemandes de 100 000 jumelles MIKRON, en partenariat avec le groupe grec Theon International. Un symbole autant qu’un accélérateur.
Jérôme Cerisier, son PDG, parle de « supercycle » pour qualifier l’environnement actuel. Pas une bulle spéculative. Le rattrapage structurel de décennies de sous-investissement dans les capacités militaires européennes, dans un contexte où la dissuasion redevient la priorité des priorités. Les perspectives le confirment : croissance organique annuelle cible de 15 % à moyen terme, usines qui montent en puissance en Europe et, pour la première fois, aux États-Unis, trois acquisitions supplémentaires en 2025, et un tube intensificateur 5G (rupture technologique maison) lancé en cours d’année. Cap affiché : le milliard de chiffre d’affaires.
On parle souvent de souveraineté industrielle comme d’une abstraction. Exosens, c’est du concret : 130 brevets, des capteurs dans les mains des soldats de l’OTAN, et une décision prise en 2020 dans un bureau du ministère des Armées qui, rétrospectivement, ressemble à l’un des meilleurs investissements stratégiques de la décennie.
Si l’État n’avait pas dit non, tout ça serait américain.
- Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance ↩︎
- Bénéfice avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement ↩︎
Photo © OCCAR