En 24 heures, Safran qualifie l’AASM LIR et ouvre la voie à THUNDART
Ce n’est pas tous les jours qu’une campagne de qualification s’achève en une seule journée. La Direction générale de l’armement (DGA) a procédé à trois tirs d’essais de l’AASM1 LIR, la nouvelle version bi-mode laser et infrarouge du missile HAMMER2, en moins de 24 heures sur le site de DGA Essais de missiles à Biscarosse. Les trois tirs ont été couronnés de succès. La qualification formelle attend encore la finalisation du corpus documentaire, mais la chose est entendue : l’AASM LIR devrait être mis à disposition des forces dès 2026.
L’AASM passe au niveau supérieur
Développé par Safran, l’AASM, aussi connu sous le nom commercial HAMMER, est un kit de guidage de précision fixé sur le corps d’une bombe standard. Un Rafale peut ainsi engager une cible à environ 70 kilomètres avec une précision centimétrique, par tous les temps. Trois versions équipent déjà l’armée de l’Air et de l’Espace et la Marine nationale, combinant navigation inertielle, GPS, imagerie infrarouge ou guidage laser.
La nouveauté de l’AASM LIR, c’est la fusion des modes laser et infrarouge dans un seul autodirecteur, en complément du couple inertiel/GPS. L’objectif était clair : renforcer la résistance de l’arme face au brouillage électronique, notamment dans les environnements dits « GNSS Denied » où les signaux GPS sont perturbés. Dans les conflits contemporains, et l’Ukraine en donne la démonstration quotidienne, cette résilience n’est plus une option. Selon la DGA, ce nouvel autodirecteur ferait de l’AASM une arme très polyvalente, offrant tous les modes de tir en un même kit pour davantage de flexibilité opérationnelle. La campagne de Biscarosse vient de lui donner raison.
THUNDART hérite de l’ADN de l’AASM
L’impact de cette qualification dépasse largement le seul programme AASM. Depuis 2024, MBDA et Safran co-développent THUNDART, leur candidat au programme de Frappe Longue Portée Terrestre (FLP-T) lancé par la DGA en 2023 pour remplacer les lance-roquettes unitaires (LRU), dont la portée plafonne à 70 kilomètres et qui arrivent en fin de vie. Face à eux, ArianeGroup et Thales. Des tirs de démonstration sont attendus à la mi-2026, avant un arbitrage ministériel, et une entrée en service visée avant 2030.
Présenté à Eurosatory 2024, THUNDART est une roquette guidée sol-sol de 227 mm visant une portée d’environ 150 kilomètres, plus du double des capacités actuelles. Son système de guidage est directement dérivé de l’AASM, base technologique éprouvée en environnement exigeant qui sécurise le calendrier et réduit les risques de développement. Les gains obtenus avec l’AASM LIR (résistance renforcée au brouillage, polyvalence des modes de guidage) seront intégrés au FLP-T. AASM et FLP-T partageront en outre la même ligne de production, dont la cadence sera quadruplée. Une solution intégralement française, sans composants soumis aux contraintes ITAR, et connectable aux systèmes de l’armée de Terre, dont la conduite de tir ATLAS.
La course contre la montre de l’artillerie française
Le problème, c’est le calendrier. Les LRU actuels, mis en œuvre par le 1er Régiment d’Artillerie (1er RA), ne seront plus soutenables au-delà de 2027, faute de soutien industriel. Le FLP-T n’est pas attendu avant 2030. Entre les deux, un trou capacitaire s’ouvre et il faut le combler.
Trois pistes se dessinent pour l’intérim. La première, c’est le Foudre, le lance-roquettes multiple développé par la PME française Turgis & Gaillard, dévoilé en 2025 hors de tout cadre officiel. Le système a suscité l’intérêt de la DGA : il s’appuie sur la conduite de tir EFCS d’Airbus Defence & Space, est conçu pour être développé rapidement et se positionne comme une capacité intérimaire souveraine dès 2027. Son atout principal est sa vitesse d’exécution, là où les grands programmes prennent du temps. Son point faible, pour l’heure : il n’a pas encore de munition adaptée à tirer. Sans roquette qualifiée dans son tube, le Foudre reste une plateforme prometteuse mais incomplète, qui ne peut pas à elle seule répondre à l’urgence opérationnelle.
La deuxième piste, avancée par l’ancien délégué général pour l’armement Emmanuel Chiva devant le Sénat en novembre, c’est le Pinaka indien, possiblement intégré dans les contreparties du programme Rafale. Sauf que l’étude que vient de publier l’Institut français des relations internationales (IFRI) tempère sérieusement l’enthousiasme. Le Pinaka est certes peu coûteux (son prix unitaire serait compris entre 0,5 et 1 million d’euros) et livrable rapidement. Mais ses performances sont très inférieures à celles des systèmes de troisième génération. Sa munition portant à 75 km est qualifiée mais pas encore commandée. Celle censée atteindre 120 km est encore en développement et ne serait pas disponible avant 2030, soit exactement la date à laquelle le FLP-T doit entrer en service. Ses roquettes ne correspondent pas non plus aux standards OTAN en termes de calibres et de normes pyrotechniques. L’IFRI relève enfin un argument politique : choisir le Pinaka saperait la crédibilité du discours français promouvant l’acquisition d’armement européen, en introduisant un quatrième système extra-européen moins performant que ceux déjà disponibles sur le continent.
Le Chunmoo, faute de mieux ou vrai choix stratégique ?
Restent alors deux candidats sérieux. Le HIMARS américain ? Écarté d’emblée : délais de livraison d’au moins quatre ans et facture de 23 millions d’euros, munitions comprises. Le PULS israélien ? Marginal en Europe, fragilisé par les tensions diplomatiques et suspecté de manque d’étanchéité numérique vis-à-vis d’interférences extérieures.
Ce qui laisse le K239 Chunmoo de Hanwha Aerospace. Selon l’IFRI, le système sud-coréen coche presque toutes les cases : gamme de munitions étendue, feuille de route de long terme, ouverture à l’intégration de munitions locales, délais de livraison courts dont la possibilité de prélèvements sur les stocks de l’armée sud-coréenne. Son interface est en outre proche de celle du M270 dont est issu le LRU, ce qui faciliterait la prise en main par les artilleurs français. Le Chunmoo est déjà en service ou en commande chez plusieurs partenaires européens (Pologne, Norvège, Estonie) et la production de munitions doit être lancée en Pologne avant 2030, consolidant une chaîne d’approvisionnement européenne.
Un obstacle subsiste : le poids total autorisé en charge du Chunmoo n’est pas conforme aux normes françaises. L’IFRI juge ce point surmontable, en l’installant sur un châssis local plus léger, solution déjà choisie par la Pologne. Et l’étude ouvre une perspective industrielle intéressante à plus long terme : les munitions françaises développées pour le FLP-T pourraient à terme être proposées nativement aux autres utilisateurs du K239, ouvrant un marché à l’export en Europe et au Proche-Orient.
La qualification de l’AASM LIR envoie un signal positif : la BITD tient ses engagements. Les tirs de démonstration de THUNDART à la mi-2026 confirmeront ou non ce momentum côté terrestre. Dans l’intervalle, la décision sur la solution intérimaire approche. Elle dira très concrètement si la France est prête à assumer le coût de sa souveraineté, ou si la pression calendaire l’amène à faire des compromis qu’elle devra ensuite assumer politiquement auprès de ses partenaires européens.
Photo © Antony Pecchi