Depuis le conflit du Haut-Karabagh, et plus encore depuis le 22 février 2022 et la guerre en Ukraine, les drones se sont imposés dans le débat public, non plus comme un sujet de niche, mais comme un marqueur durable de la conflictualité contemporaine. Reste une question : que fait-on quand cette conflictualité quitte le front pour s’inviter au-dessus d’un site sensible, d’un aéroport, d’une emprise militaire ? C’est exactement le cœur de l’audition du général Marc Le Bouil, commandant de la Défense aérienne et des opérations aériennes (COMDAOA), le 12 novembre 2025, devant la Commission de la défense nationale et des forces armées. Une audition qui a le mérite de ramener le sujet à une réalité plus concrète : le drone s’est banalisé. C’est un fait social, un fait économique et, de plus en plus, un fait de sécurité nationale.
La France, dit-il en substance, sait protéger. Elle sait détecter, brouiller, interpeller. Les Jeux olympiques en 2024 l’ont démontré : « 397 détections », « 91 brouillages », « 85 interpellations » ; et « aucun incident malveillant n’a été recensé ». Le dispositif était dissuasif, la coordination quotidienne, l’intégrateur identifié. Très bien. Mais voilà : les JO sont une bulle. La vraie question, maintenant, est beaucoup moins confortable. Comment fait-on quand il ne s’agit plus de protéger Paris pendant quinze jours, mais de réduire la vulnérabilité du pays, tous les jours ?
Le drone, nouvelle arme de série et de bricolage
Le drone ne ressemble plus à un objet unique. Il n’a plus de format stable. Marc Le Bouil insiste sur « une diversité remarquable des tailles et des capacités », « depuis les micro-drones de la taille d’un ongle » jusqu’aux MALE « comme le Reaper » ou « le Global Hawk ». Entre les deux : « le Shahed », devenu le symbole d’une guerre où l’innovation circule vite, et où la frontière entre le bricolage et l’industrie s’estompe.
Au-delà de la variété des modèles, il insiste surtout sur un paramètre : le tempo. « En Ukraine, le délai moyen entre l’apparition d’une nouvelle technologie drone et le développement d’une parade est de l’ordre de six semaines. » Six semaines. À l’échelle de nos marchés publics, c’est presque une provocation. À l’échelle du champ de bataille, c’est devenu la norme. Les drones changent, les contre-mesures changent, puis les drones changent à nouveau. Le général illustre cette course par un détail révélateur : les Shahed équipés d’une « caméra arrière », pour répondre aux drones suicides chargés de les intercepter. On n’est plus dans le futur. On est dans une industrie de l’adaptation.
C’est là que revient son image : « le glaive et le bouclier ». Formule classique, mais ici très concrète. Les drones « s’adaptent en permanence aux contre-mesures ». Donc la défense, si elle reste figée, se condamne.
Un « millefeuilles » de systèmes : le risque, c’est l’empilement
Dans les auditions, on adore la liste des systèmes. Elle rassure. Elle donne le sentiment qu’on a tout. Marc Le Bouil cite bien des briques : MILAD, PARADE, BASSALT, DroneBlocker ; des brouilleurs, des fusils brouilleurs (MC2 Technologies) ; des neutralisations cinétiques, jusqu’au calibre 12 ; de l’artillerie « comme le RAPIDFire ». Mais il glisse, presque au passage, ce qui devrait inquiéter : un « millefeuilles ». Des couches ajoutées au gré des évolutions. Donc un empilement. Et, mécaniquement, un problème d’intégration.

Or, dans la lutte anti-drones (LAD), l’intégration est tout. On peut avoir de bons capteurs et de bons effecteurs ; si les données ne circulent pas, si les acteurs ne partagent pas la même image, si les procédures diffèrent d’un site à l’autre, on se retrouve avec une défense en puzzle. Le général parle d’une approche « interministérielle » et « intégratrice ». Il insiste : « il faut veiller à ce que l’ensemble des outils […] puissent communiquer entre eux ». Et il assume le rôle du COMDAOA comme intégrateur : disposer « de la vision la plus complète » pour « agir ou aider à agir ».
Dit autrement : le drone n’est pas seulement une menace aérienne. C’est une menace d’organisation.
L’IA, outil de triage dans un ciel saturé
Le diagnostic du COMDAOA est intéressant parce qu’il décrit des difficultés très françaises, très hexagonales.
D’abord, le défi « vertical » : le drone brouille la séparation entre la protection au sol et la sûreté aérienne. « Le drone est une forme d’hybridité entre la 2D et la 3D. » C’est simple : l’objet vole, mais son télépilote est au sol. La lutte anti-drones oblige donc à articuler la protection des emprises, la police du ciel, les forces de sécurité intérieure, parfois le renseignement. Sans couture. Sans trou dans la raquette.
Ensuite, le défi de « profondeur stratégique » : « protéger au cœur même de notre territoire, sans espace tampon », tandis que l’usage civil explose. Marc Le Bouil avance des chiffres qui donnent le vertige : « 148 000 exploitants » enregistrés en 2024 (+ 26 %) ; « 400 000 » usagers. Dans ce volume, le mot-clé est « discriminer » : détecter, identifier, classifier. Distinguer l’erreur de navigation de l’acte malveillant. Et c’est là que l’intelligence artificielle (IA) revient, non pas comme gadget, mais comme nécessité, pour « différencier » drones, avions lents, hélicoptères… et parfois « oiseaux ».
Enfin, le défi « transversal » : l’organisation et le commandement. Les préfets, les opérateurs opérateurs d’importance vitale (OIV), les ministères, l’armée. Tout le monde est concerné. Et tout le monde n’a pas la même culture du risque, ni les mêmes moyens, ni le même tempo.
Faut-il armer juridiquement les opérateurs privés ?
Le général rappelle que le droit permet déjà beaucoup : « dans l’immense majorité des cas », l’État peut neutraliser « jusqu’à la destruction ». Les armées le peuvent pour les installations militaires ; les agents de l’État le peuvent « en cas de menace imminente » hors enceintes militaires, selon le code de la sécurité intérieure. Le brouillage est autorisé mais il suppose de gérer la compatibilité, via des « études de risque » sur les signaux.
Mais l’audition montre surtout une zone grise qui va devenir un débat public : les opérateurs privés ne sont « pas aujourd’hui autorisés » à « brouiller » ou « détruire ». Ils peuvent détecter, alerter, renforcer la protection passive mais pas neutraliser. Or une partie de la menace vise précisément les sites privés ou semi-privés : aéroports, industries sensibles, infrastructures critiques.
Marc Le Bouil avance donc une piste : « envisager d’autoriser le brouillage et la neutralisation (…) par les opérateurs privés », et étendre les prérogatives au-delà des clôtures, via des « zones tampons ». C’est un saut délicat. Elle touche à l’ordre public, à la responsabilité, au risque d’erreur, aux interférences, à la judiciarisation. Bref : elle oblige à trancher. On ne peut pas demander aux opérateurs d’être responsables de leur sécurité et, en même temps, leur interdire tout moyen d’action.
Produire plus vite, produire en volume : la contrainte des « 5-7 ans »
Le moment le plus utile de l’audition, c’est quand Marc Le Bouil parle d’achat et de délais. On entend de plus en plus ce sujet, et plus seulement entre spécialistes : il remonte dans les interviews, dans les auditions, et jusque dans les prises de parole au plus haut niveau. Le 15 janvier, lors de ses vœux aux Armées, Emmanuel Macron a fixé l’objectif : « produire plus vite », « produire en volume », et « massifier […] avec des systèmes plus légers ». Il a aussi alerté sur les cycles longs : quand il faut « 5-7 ans » pour faire entrer une capacité, le risque est de décrocher y compris sur le plan industriel, parce que « vos clients d’hier » peuvent devenir « vos compétiteurs d’aujourd’hui » et se doter de leurs propres solutions.

C’est exactement ce que Le Bouil traduit, mais avec des mots de praticien : on ne peut plus raisonner comme si chaque système devait durer dix ans. Il faut accepter une part de solutions sur étagère, efficaces peut-être un an ou deux, quitte à les remplacer vite, parce que la menace bouge plus vite que nos procédures. Et, en parallèle, continuer à financer des briques robustes pour les sites les plus sensibles (centrales nucléaires, OIV, bases militaires, usines de la BITD) là où l’on n’a pas le droit à l’approximation. En clair : tenir les deux bouts, le durable et le consommable, sinon on perd la course au tempo.
Cela bouscule notre réflexe industriel. Nous aimons les programmes structurants, les trajectoires, la stabilité. La lutte anti-drones, elle, impose un double mouvement : des systèmes stables pour les enjeux élevés, et, à côté, une capacité d’achat et de remplacement rapide pour les couches plus consommables. Il résume cette combinaison : des systèmes robustes « qui fournissent 90 % de la réponse » ; et « 10 % » obtenus par de l’agilité, sur « six mois à deux ans », à « coûts modérés ». Ce n’est pas une coquetterie. C’est une condition de survie dans une compétition où l’ennemi ne vous laisse pas le temps d’amortir.
La France sait faire du temporaire : le défi, c’est le permanent
Cette audition ne dit pas que la France est démunie. Elle dit autre chose, plus préoccupant : la France est capable, mais encore trop ponctuellement, avec des dispositifs qui excellent dans le temporaire. Pour un sommet, un salon, une commémoration, la « bulle » se met en place ; la coordination suit, la détection opère, et les interpellations peuvent tomber. Et elle sait, juridiquement, aller « jusqu’à la destruction » quand la menace est caractérisée.
Le sujet, désormais, est celui d’une montée en puissance nationale, réaliste : pas une couverture totale, mais une architecture cohérente, interopérable, alimentée par la donnée et le renseignement, capable de prioriser, de déplacer, d’absorber le flux. Et, surtout, une capacité d’adaptation qui colle au tempo : « six semaines » pour inventer une parade, pas six ans pour lancer un programme.
« Nous savons ce qu’il faut faire et comment le faire. Désormais, il importe de passer à l’échelle. » Dans la bouche d’un chef opérationnel, la formule vaut résumé et mise en garde : si l’on ne change pas de rythme, d’organisation et de réflexe industriel, ce ne sont pas les drones qui nous surprendront. Ce sera notre lenteur.
Photo © Armée de l’Air et de l’Espace