Le projet de loi de finances pour 2027 porte les crédits des armées à 63,4 milliards d’euros, contre environ 57 milliards cette année. Cette hausse de 6,4 milliards d’euros place la défense dans une position singulière. Le gouvernement vise un déficit de 5 % du PIB, gèle la plupart des autres ministères à leur niveau de 2026 et réserve à une seule ligne l’effort que toutes les autres s’interdisent. Sous les deux mandats d’Emmanuel Macron, le budget des armées aura doublé.
Cette protection reste pourtant fragile, car elle ne répond à aucune demande sociale visible. Dans une enquête électorale Ipsos publiée en septembre, les questions de défense arrivent au dernier rang des six grands enjeux proposés : 15 % des Français les citent parmi les deux plus importants, contre 54 % pour l’économie et les finances et 53 % pour le social. Dans le même temps, 84 % des sondés veulent réduire la dette publique et 79 % les dépenses de l’État. L’enquête ne mesure pas l’opinion sur l’effort de défense lui-même, mais elle révèle une absence de demande. À l’approche de la présidentielle, le thème court donc deux risques opposés. Il peut disparaître de la campagne, faute d’électeurs pour le réclamer. Il peut aussi y entrer par la mauvaise porte, comme réserve de crédits à ponctionner dès que l’urgence budgétaire reprendra le dessus.
En 2027, le danger pour les armées ne vient ni du vote de la trajectoire ni d’un reniement frontal de la loi de programmation militaire (LPM). Il vient de l’exécution et du calendrier, c’est-à-dire de tout ce qui se joue après l’adoption : la date à laquelle le budget est voté, le rythme auquel les commandes partent, le sort des reports de fin de gestion. Personne ne vote contre un report de commande. C’est pourtant ainsi qu’une priorité finit par s’user.
Une priorité d’État, pas une priorité des Français
Les grandes lignes du budget 2027 sont désormais connues. Les programmes à effet majeur mobilisent 17,2 milliards d’euros de crédits de paiement. Le maintien en condition opérationnelle (MCO), hors dissuasion, gagne 919 millions d’euros, soit 14 %, pour atteindre 7,3 milliards. Les crédits consacrés à la dissuasion progressent de près de 9 %. Les équipements représentent à eux seuls plus de 40 % des crédits de la mission, et plus de la moitié avec leur entretien. Le prêt européen SAFE1, 15,1 milliards pour la France, doit financer une trentaine de projets du plan national d’investissement, dont des canons CAESAr, des A400M, des GlobalEye, des drones navals (USV) et des munitions. Une première tranche de plus de 2,2 milliards est prévue.
Cette hausse prolonge l’actualisation de la LPM votée cet été, qui ajoute 36 milliards d’euros d’ici 2030. Elle répond à un environnement que les armées vivent déjà. Elles ont consommé plus d’une centaine de missiles air-air en opérations, surexploité le potentiel des Rafale et redéployé des moyens en Arabie saoudite, tout en restant partiellement engagées en Afrique. Le chef d’état-major des armées (CEMA) Fabien Mandon évoque un risque de confrontation avec la Russie, et la Revue nationale stratégique (RNS) envisage un choc majeur dès 2030. Les besoins sont donc documentés et urgents.
Pourtant, la France n’est pas en « économie de guerre ». Emmanuel Macron l’a reconnu lui-même lors de ses vœux aux armées, le 15 janvier dernier : à la question de savoir si le pays y était, sa réponse a été « non ». L’IRIS parle plutôt de réarmement industriel accéléré et identifient trois freins persistants : le financement, les ressources humaines et les stocks stratégiques. Le premier paradoxe se loge dans cet écart entre l’urgence stratégique et l’attention politique qu’elle reçoit.
Le second paradoxe tient à la nature de la protection dont bénéficie la défense. Le Premier ministre Sébastien Lecornu, ex-locataire de l’Hôtel de Brienne, a promis de ne pas toucher aux armées, alors que la plupart des ministères connaîtront au mieux une année blanche. Cette promesse relève d’un arbitrage gouvernemental, non d’une pression de l’opinion. Or un arbitrage se défait plus facilement qu’un consensus, et celui-ci ne vaut que pour la durée du gouvernement qui l’a rendu.
La contrainte financière aggrave cette fragilité. La LPM demande une hausse continue des crédits jusqu’en 2030, alors que le prochain exécutif devra aussi réduire une dette que 84 % des Français veulent voir diminuer. Les deux objectifs entreront en collision dès le premier budget du quinquennat.
Personne ne veut réduire, personne ne dit comment payer
L’observatoire Poligraph a identifié 245 propositions relatives aux affaires étrangères et à la défense, réparties parmi 21 candidatures. À l’inverse, onze candidats, dont Olivier Faure, François Ruffin et Éric Zemmour, n’ont formulé aucune mesure spécifique sur ces thématiques. Bien que cette absence de publications ne présume pas d’une carence de positionnement, elle témoigne de la place accordée à ces sujets dans leurs programmes respectifs. Il convient toutefois de noter que ce décompte global doit être interprété avec précaution, un seul candidat concentrant à lui seul près d’un tiers des mesures recensées.
Les lignes les plus utiles pour notre sujet vont de la massification à la rupture. Édouard Philippe (Horizons) veut une nouvelle LPM, des réservistes portés de 45 000 à 250 000 et un plan munitions pour dépasser 100 000 obus par an. Marine Le Pen (RN) entend sanctuariser la trajectoire de la LPM et refuser tout transfert de compétences vers l’Union européenne. Bruno Retailleau (LR) mise sur la technologie et veut multiplier par cinq les moyens consacrés à l’IA de défense. Raphaël Glucksmann (Place publique) défend des contrats de moyen et long terme avec les industriels et un fonds européen de 500 milliards d’euros. À gauche, les lignes divergent plus nettement, comme exposé ci-après. Certaines positions datent de 2024 ou de 2025 et évolueront avec les programmes définitifs. Trois constats principaux peuvent néanmoins être établis.
Premier enseignement, le centre et la droite convergent sur le sens de l’effort. Personne n’y parle de réduire. Le débat porte sur l’ampleur et sur la méthode. Édouard Philippe juge même la LPM actuelle insuffisante, puisqu’elle « épaissit » les armées sans les étendre, et Marine Le Pen demande de sanctuariser sa trajectoire. Cette surenchère crée un effet de cliquet. Elle promet plus de réservistes, plus d’obus et plus de drones, sans que les mesures recensées fixent d’objectif en part du PIB ni disent comment financer l’ensemble.
Second enseignement, la gauche se divise sur le principe même de l’effort. Jean-Luc Mélenchon accepte une LPM, mais veut la recentrer sur un pôle public de l’armement et se retirer des programmes européens. Fabien Roussel va plus loin sur le terrain budgétaire. Le 16 septembre, sur BFMTV, il a appelé à « mettre un stop sur l’économie de guerre », jugeant l’effort « trop pesant sur notre économie » et préférant investir dans les hôpitaux, les écoles et les agriculteurs. À l’extrême gauche, Anasse Kazib réclame même le démantèlement de l’industrie d’armement.
Un troisième enseignement réside dans la portée significative des silences, au même titre que celle des mesures proposées. Alors que onze candidatures font preuve d’une retenue notable, les autres privilégient les thématiques de l’industrie, des drones ou de l’Europe, sans pour autant traiter la défense comme un arbitrage budgétaire devant être explicitement justifié auprès des électeurs. Cette omission collective constitue un point de vigilance, car elle favorise, par défaut, le délitement progressif des capacités de défense que nous détaillerons ultérieurement.
La mémoire des lois de programmation
L’absence de la thématique de la défense dans le débat public n’est pas un phénomène nouveau. Comme le soulignait Bastien Irondelle, directeur de recherches au CERI décédé en 2013, cette question avait déjà été évincée des campagnes présidentielles de 1995 et 2002, suscitant des réactions critiques de la presse, notamment sous les titres « Des candidats sans défense » (Le Monde, 8 avril 1995) et « Défense de débattre » (Libération, 24 avril 1995). Pourtant, cet enjeu revêt une importance capitale une fois les élections passées. À titre d’exemple, entre 1991 et 2002, les budgets militaires ont fait l’objet de baisses constantes, marquées notamment par les arbitrages de Lionel Jospin en 1997, qui a réaffecté ces crédits au financement du programme « emplois-jeunes ».
Si les engagements politiques ont été nombreux, leur mise en œuvre s’est révélée nettement plus complexe. Dès 2001, Jacques Chirac soulignait une application inégale de la loi de programmation, marquée par des retards significatifs. En 2008, Nicolas Sarkozy annonçait une enveloppe de 377 milliards d’euros à l’horizon 2020, tout en reportant l’essentiel de la hausse budgétaire à l’échéance suivante. Les travaux de Patrice Buffotot permettent de mesurer l’ampleur de ce décalage : entre 1984 et 2014, seules trois lois de programmation sur treize ont été respectées, avec un écart cumulé atteignant 20 à 25 milliards d’euros. Le budget de la défense est ainsi devenu, selon les termes de l’expert, la « variable d’ajustement des lois de finances » successives.
Il faut ensuite un choc pour inverser le mouvement. Lucie Béraud-Sudreau (IISS) montre que la crise financière de 2008 a pesé sur les budgets européens de 2009 à 2014, avant une remontée à partir de 2014 et de 2015. Après les attentats, François Hollande a promis de « sanctuariser » 31,4 milliards d’euros pour 2015, en s’appuyant sur des « crédits budgétaires et ressources exceptionnelles ». La séquence se répète donc : silence en campagne, consensus affiché, ajustement discret, puis sanctuarisation une fois le danger devenu visible. Or la menace actuelle ne laisse pas le temps d’attendre le dernier acte.
Le piège de l’exécution
L’adoption d’un budget par le Parlement ne garantit pas sa mise en œuvre effective. Le principal défi réside dans le calendrier législatif : si les crédits alloués à la Défense ne semblent pas menacés lors du vote initial, ils risquent d’être instrumentalisés par les négociations globales sur le budget de l’État.
Une telle situation, observée lors des exercices précédents, pourrait entraîner une paralysie temporaire du ministère des Armées. En l’absence de budget adopté, l’institution se trouverait contrainte de gérer ses ressources au jour le jour, ce qui nuirait gravement à la continuité de ses programmes de modernisation. Dans ce contexte de forte incertitude, les parlementaires soulignent que les débats sur les enjeux de défense pourraient être sacrifiés au profit d’une gestion budgétaire accélérée et limitée dans le temps.
La seconde menace concerne les reports de programmes, ainsi que l’illustre le cas de l’avion de patrouille maritime du futur (PATMAR), destiné à succéder à l’Atlantique 2. Initialement prévue pour novembre, la signature du contrat a été différée à la suite d’interrogations sur le coût du projet, permettant ainsi de dégager 3 milliards d’euros de trésorerie pour la clôture de l’exercice 2026. Il convient toutefois de nuancer cette décision : le report est présenté comme le résultat d’une phase de négociation et non comme une restriction budgétaire imposée par Bercy, une telle réévaluation témoignant d’une gestion rigoureuse. Néanmoins, l’incidence comptable demeure inchangée : le décalage de la commande offre une marge de manœuvre immédiate et libère des crédits pouvant être réalloués à d’autres priorités.
La troisième menace revêt un caractère technique. Les documents budgétaires actuels ne précisent pas encore la ventilation des crédits entre l’acquisition de nouveaux matériels et l’apurement des restes à payer. Cette distinction est déterminante : une progression budgétaire pourrait, en pratique, se traduire par une baisse du volume des livraisons si les ressources sont prioritairement affectées à l’extinction des dettes envers les industriels. Les prochaines précisions documentaires permettront de clarifier cet arbitrage.
Enfin, la France a démontré sa capacité à interrompre des programmes en cours d’exécution. En 2025, elle a ainsi acté l’abandon du système Patroller de Safran et du projet Eurodrone mené avec Airbus. Dans ce dernier cas, les investissements consentis, principalement alloués à la phase de développement, n’ont pas abouti à une mise en service opérationnelle, la France escomptant initialement l’acquisition de six systèmes dont une part significative des technologies ne pourra être valorisée. Le redéploiement de ces crédits vers des priorités stratégiques plus immédiates peut constituer une approche défendable. Cette situation souligne également la flexibilité avec laquelle les enveloppes budgétaires des armées sont réajustées, au sein d’un cadre dont le contrôle parlementaire demeure restreint.
La révision de la loi de programmation militaire (LPM) suscite une préoccupation majeure : si elle prévoit une augmentation de 36 milliards d’euros d’ici 2030, l’effort budgétaire tendra à s’infléchir dès 2027. Dans ce contexte, plus des deux tiers de ces crédits additionnels sont conditionnés à des engagements postérieurs à la prochaine élection présidentielle, plaçant ainsi le financement sous la dépendance d’un exécutif dont la trajectoire reste indéterminée. Par ailleurs, au sein du ministère de l’Économie et des Finances, les mécanismes de régulation budgétaire (gel de crédits, annulations par décret ou reports de charges) échappent au contrôle du débat parlementaire. Ces outils constituent, en pratique, une variable d’ajustement plus significative que le vote initial du budget.
Des cadences en hausse, des trésoreries sous tension
L’industrie de défense a pris au sérieux la promesse de l’État, et elle l’a financée. Au premier semestre 2026, le cabinet White & Case a recensé 42 opérations de fusion-acquisition finalisées dans la défense à l’échelle mondiale, soit 56 % de plus qu’un an plus tôt. En France, Thales a formulé en juillet une offre de 3,9 milliards pour reprendre la pépite Exail, et Dassault Aviation a injecté plusieurs millions d’euros dans la start-up Harmattan AI dès janvier. Helsing, fabricant allemand de drones et d’IA de défense qui compte aussi des bureaux en France, a levé 1,6 milliard le même mois. Les fonds d’investissement, longtemps tenus à l’écart du secteur, y reviennent depuis les assouplissements annoncés à Bercy en mars 2025. Les cadences suivent.
Les capacités industrielles ont parallèlement été intensifiées pour répondre à la demande : chez KNDS, la production du canon CAESAr est passée de deux à six exemplaires mensuels entre 2022 et 2024, avec une cible fixée à douze unités. De son côté, MBDA a optimisé ses processus, réduisant de plus de 50 % le cycle de fabrication de ses missiles Aster sur la période 2022-2026.
La poursuite de cette dynamique de croissance est conditionnée par le maintien des engagements de l’État en matière de commandes. Selon les projections de la commission du financement de l’industrie de défense de l’INAS2, la BITD nécessitera, d’ici 2030, un apport de 4 à 6 milliards d’euros en fonds propres et de 10 à 13 milliards d’euros en financement par la dette.
À l’heure actuelle, la structure financière des PME et ETI du secteur demeure vulnérable, malgré un taux d’utilisation de leurs capacités de production s’élevant à 90 %. Bien que le secteur bénéficie d’un encours de crédit bancaire de 46,6 milliards d’euros et que les fonds spécialisés aient déjà mobilisé 2 milliards d’euros sur un objectif de 4 milliards, la pérennité de cet écosystème financier reste étroitement dépendante de la visibilité à long terme offerte par la commande publique.
Les PME constituent le segment le plus vulnérable de la filière. Comme le souligne l’INAS, l’accès à la commande publique demeure l’enjeu majeur, la visibilité étant un prérequis indispensable à tout investissement. La montée en cadence industrielle est ainsi étroitement corrélée à la capacité des maîtres d’œuvre à répercuter les avances et les acomptes vers les sous-traitants de rang 2 et 3.
Tout report ou étalement des commandes étatiques génère un effet domino : les retards se cumulent et s’amplifient le long de la chaîne d’approvisionnement. Si les grands groupes disposent de la résilience nécessaire pour absorber ces chocs, les petites entreprises, souvent fragilisées par leur endettement, sont davantage exposées. Filippo Boeri Erba, responsable du secteur défense pour la région EMEA chez BNP Paribas, souligne dans les colonnes du journal Le Monde une préférence marquée des investisseurs pour les cycles longs, tels que l’industrie navale, au détriment des besoins capacitaires immédiats, notamment la production de munitions.
La souveraineté ajoute une couche de complexité. Les acquéreurs étrangers proposent des valorisations supérieures à celles des acteurs nationaux, et la procédure de contrôle des investissements étrangers (CIEF), qui devrait durer quelques semaines, s’étale en pratique sur six à neuf mois. Plusieurs experts jugent que la consolidation de la BITD doit se faire à l’échelle européenne. Or la France défend une ligne ambiguë. Selon le chercheur Samuel B. H. Faure, elle s’est retrouvée isolée en poussant, lors des négociations sur le programme EDIP3, un seuil d’origine européenne proche de 100 %, avant d’accepter un compromis à 65 %, alors qu’elle a soutenu l’emprunt SAFE. Les candidats reprennent cette ambivalence : Raphaël Glucksmann veut un fonds européen de 500 milliards d’euros pour acheter européen, Marine Le Pen refuse tout transfert de compétences, Jean-Luc Mélenchon propose un retrait des programmes de l’Europe de la défense.
Sur le fond, Stéphane Morin (Président de Sherpa Consulting & Stratégies) rappelle – dans une tribune de la Revue Politique et Parlementaire – que les 150 milliards d’euros de prêts SAFE ne créeront un avantage industriel que si les États achètent réellement ensemble des équipements compatibles, produits à cadence suffisante. La commande ferme, plus que la levée de fonds, reste la condition d’une ligne de production. Autrement dit, la meilleure garantie de la BITD n’est pas une promesse de budget, mais une succession de contrats signés à temps.
2027 : trois chemins pour la défense
L’analyse des éléments recueillis permet d’identifier trois trajectoires distinctes, lesquelles ne sont pas mutuellement exclusives et sont susceptibles de se succéder au cours de l’exercice.
Le premier scénario repose sur la pérennisation du consensus actuel, étayé par des fondements tangibles. Les engagements gouvernementaux en faveur de la préservation des capacités militaires, conjugués à une menace persistante et au soutien affiché par plusieurs candidats à une trajectoire budgétaire au moins équivalente à celle de la LPM, constituent des leviers solides. Cette hypothèse demeure toutefois conditionnée par l’adoption sans rupture du budget ainsi que par la confirmation, par le futur exécutif, des rallonges budgétaires prévues dans le cadre de la LPM. Le suivi des signaux faibles devra se concentrer sur l’adoption du texte avant la fin de l’année et sur le respect du calendrier de notification des commandes de drones et d’équipements sol-air.
Le second scénario, plus insidieux, procède d’une logique de contrainte budgétaire. Sans nécessiter de décision politique explicite, ce processus conduit à une érosion de la réalité opérationnelle par le redéploiement des crédits, le report des commandes et l’étalement des échéanciers de paiement. Cette dynamique affecte progressivement les capacités des armées ; confrontées à des pénuries d’équipements de proximité et de munitions ; ainsi que la visibilité des industriels. Ce scénario, s’inscrivant dans la continuité de pratiques observées (reports de fin de gestion, interruptions de programmes), est jugé le plus probable. Il conviendra d’en surveiller l’évolution par l’examen des reports de fin de gestion et par l’analyse des écarts entre les crédits votés et les commandes réellement notifiées.
Le troisième scénario anticipe une mutation du cadre stratégique. Dans l’éventualité où la campagne électorale favoriserait un débat de fond, deux orientations opposées pourraient se dessiner. La première suppose une intensification de la massification, exigeant une définition rigoureuse des mécanismes de financement. La seconde, portée par les forces de gauche, prône une décélération, contraignant les partisans de l’effort militaire à justifier leurs arbitrages face aux priorités budgétaires sociales et environnementales. Dans cette perspective, la politique de défense quitterait le champ du consensus tacite pour devenir un choix démocratique explicite. L’évolution de cet axe pourra être évaluée à travers les positions des candidats finalistes sur la part du PIB allouée à la défense et l’éventuelle publication d’un nouveau Livre blanc.
L’horloge des armées ne suit pas celle des urnes
Le budget de la défense pour 2027 ne devrait pas connaître de suppression brutale. Toutefois, le risque d’une érosion discrète de sa priorité stratégique demeure réel. Au-delà des annonces d’une hausse budgétaire de 6,4 milliards d’euros et de la livraison effective d’équipements, la réalité opérationnelle dépend d’un processus décisionnel complexe : vote des crédits, notification des commandes, exécution des paiements et gestion des reports. C’est au sein de cette mécanique financière, souvent occultée par le débat politique, que se détermine la pérennité de l’effort de défense.
La préservation de l’intégrité de ce dispositif repose sur trois leviers stratégiques.
En premier lieu, la contractualisation pluriannuelle constitue un rempart essentiel. L’adoption de commandes fermes, assorties d’avances et d’options sur les séries ultérieures, offre une protection industrielle supérieure à une simple trajectoire définie par une loi de programmation.
En second lieu, l’exigence de transparence est indispensable. La publication trimestrielle du différentiel entre crédits ouverts, engagements et paiements fournirait au Parlement ainsi qu’à l’opinion publique un outil de pilotage et de contrôle, palliant l’opacité actuelle des fins de gestion.
Enfin, la clarté politique s’impose comme une condition nécessaire. Il appartient aux candidats prônant un renforcement des moyens de quantifier précisément leurs objectifs et leurs arbitrages budgétaires. Inversement, ceux qui s’y opposent doivent assumer les répercussions directes de leur position sur les capacités opérationnelles des armées et sur la pérennité de la base industrielle.
Les industriels, de leur côté, ne peuvent pas tout attendre de Bercy. Diversifier leurs clients, consolider à l’échelle européenne et sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement jusqu’aux rangs 2 et 3 réduit une dépendance que la contrainte budgétaire rend dangereuse.
L’enjeu stratégique de l’élection présidentielle ne se limite désormais plus au volume des crédits alloués à la défense. Il réside dans la capacité de l’État à honorer ses engagements budgétaires sur la durée, indépendamment des cycles électoraux, alors même que l’évolution des menaces demeure constante. Une stratégie d’accélération des acquisitions militaires est incompatible avec un ralentissement des décaissements face à une dégradation de l’environnement sécuritaire. En ce sens, la crédibilité de la posture de dissuasion repose, par essence, sur la fiabilité de la parole publique.
- Security Action for Europe ↩︎
- Institut national des affaires stratégiques ↩︎
- European Defence Industry Programme ↩︎
Photo © Armée de Terre