Promettant de dissiper le brouillard de la guerre, l’intelligence artificielle (IA) s’empare de la grammaire de la conflictualité sans en posséder la logique. Elle accroît la transparence du champ de bataille, mais non l’intelligibilité des intentions adverses ; elle accélère la décision, mais brouille la chaîne des responsabilités. Le risque n’est pas tant qu’une machine décide seule que d’orienter, à l’insu du commandement, ce que celui-ci croit avoir décidé.
Quand tout se voit, que reste-t-il du brouillard ?
Du 5 au 13 mai 2022, lors de la bataille de Belogorivka, les forces ukrainiennes, comprenant les intentions adverses, envoient des drones repérer les lieux de franchissement du Donets. Le 11 mai, les ponts étant repérés, la combinaison de la chasse et de l’artillerie aurait détruit un à deux groupements tactiques interarmes russes, causant la perte de 1000 à 1500 hommes et d’environ 70 véhicules. À l’inverse, Israël, qui dispose des dernières technologies militaires et de l’un des meilleurs services de renseignement au monde, est totalement surpris le 7 octobre 2023 par l’attaque terroriste du Hamas, qui cause la mort de 1200 personnes et la prise de quelque 251 otages.
Ces deux événements récents mettent en exergue le paradoxe de la transparence du champ de bataille. Celle-ci est aujourd’hui communément admise, grâce aux drones et aux satellites, mais surtout à l’analyse du renseignement par des outils performants comme l’IA. Le « brouillard de la guerre », notion chère au théoricien militaire Carl von Clausewitz, serait ainsi dissipé. Comment, dès lors, le 7 octobre a-t-il pu advenir ?
La question n’est plus théorique. Selon James Mazol (sous-secrétaire adjoint à la Défense chargé de la recherche et de l’ingénierie), l’outil Maven Smart System de Palantir compte désormais plus de 100 000 utilisateurs au sein du département de la Guerre. Il a permis aux forces américaines de frapper 13 000 cibles en 38 jours lors de l’opération Epic Fury contre l’Iran. Les systèmes d’intelligence artificielle, à l’instar de Claude, ont dépassé le stade de simples outils d’assistance administrative pour devenir des composantes stratégiques au sein des états-majors.
Faut-il alors choisir entre Claude et Clausewitz, entre l’outil et la théorie ? L’alternative est trompeuse. Clausewitz distingue la grammaire de la guerre, qui lui est propre, de sa logique, qui est celle de la politique. L’IA transforme la première à un degré inédit, au point de peser sur la seconde, sans jamais la posséder. Le chercheur Michael Raska parle à ce titre d’une « grammaire de la guerre algorithmique », dont le risque est de se découpler de la logique politique de l’État.
L’IA réduit d’abord l’incertitude sur le champ de bataille, mais le brouillard persiste : il ne tient pas qu’au manque d’information, il est aussi voulu, fabriqué et interprété. En remontant la chaîne de la décision, l’IA fragmente ensuite la responsabilité. Ces enjeux s’inscrivent enfin dans un cadre de souveraineté, de droit et de guerre des perceptions.
La transparence n’est pas la maîtrise
La recherche de la certitude est aussi ancienne que la guerre. Sun Tzu promettait à qui connaît l’ennemi et lui-même de ne pas craindre le résultat de cent batailles ; le décryptage d’Enigma et de Purple a procuré un avantage décisif dans la bataille de l’Atlantique et à Midway. La révolution dans les affaires militaires, confortée par la victoire éclair de 1991 dans le Golfe, a nourri le concept de guerre réseau-centrée, puis le JADC21 américain et, en France, le réseau multi-senseurs multi-effecteurs (RM2SE), adossé à un commandement et contrôle des opérations Interarmées (C2IA), qui visent à accélérer la boucle de décision chère au colonel de l’US Air Force John Boyd. L’IA en est l’accélérateur. Elle fusionne les données des capteurs d’un théâtre, propose des synthèses et des modes d’action, anticipe l’usure des matériels et les flux logistiques, de sorte que « la part de l’aléa se trouve réduite à une portion congrue ». En Ukraine, la reconnaissance de cibles embarquée dans les drones limite les latences et permet d’engager au plus tôt.
Michael Horowitz y voit l’avènement d’une « masse de précision », faite de systèmes nombreux, peu coûteux et en réseau, qui remplace la concentration de blindés à la pointe de la lance. La donnée devient le centre de gravité des opérations : la profondeur de la kill zone est passée d’une trentaine de kilomètres en 2022 à près du double aujourd’hui, et la perte de la liaison Starlink par les forces russes, en février 2026, a immédiatement entravé leurs actions.
Le rythme atteint est sans précédent. À Gaza, les systèmes Gospel et Lavender utilisés par Tsahal ont porté la production de dossiers d’objectifs à plus de cent par jour, contre cinquante par an auparavant, et désigné 37 000 cibles humaines. Lors de l’opération Epic Fury, lancée le 28 février 2026, le Maven Smart System aurait permis de frapper 1000 cibles dans les vingt-quatre premières heures.
Cette transparence appelle deux réserves. La première tient à sa nature : elle est, selon la définition doctrinale, « le produit de la mise en réseau des données collectées dans un environnement opérationnel et de leur partage en temps utile à l’ensemble des acteurs du réseau ». Elle est donc locale et provisoire. L’IA peut créer des « espaces de certitude », bornés dans le temps et limités à une zone, à l’image de la no escape zone d’un missile ; elle ne les étend pas à l’ensemble du conflit.
La seconde tient au problème que l’IA prétend résoudre. Il ne s’agit plus tant du manque d’information que de son excès : face à l’océan de données que génèrent des capteurs toujours plus nombreux, l’homme n’est plus capable de traiter la masse d’informations, et les états-majors voient s’affaiblir leur fonction de fédérateur de l’information. L’IA y répond avec efficacité. Elle ne répond pas à ce que la doctrine désigne comme la grande illusion de la transparence : la « confusion entre le fait de voir précisément le champ de bataille et celui d’en maîtriser l’ensemble des paramètres, d’en comprendre les dynamiques, voire de prédire les intentions de l’adversaire ». Le brouillard que décrivait Clausewitz donne aux choses des « dimensions exagérées ou non naturelles » : il est moins un déficit de données qu’une distorsion de la perception.
La persistance de l’incertitude
Le brouillard n’est pas seulement subi : il est aussi fabriqué. « Le général qui sait multiplier les incertitudes pour l’ennemi, et les simplifier pour lui-même, est sûr de vaincre », écrivait le théoricien militaire Antoine de Jomini. La dissuasion en offre l’exemple achevé : le stratégie américain Bernard Brodie y voyait une incertitude créée dans l’esprit de l’adversaire quant à la réponse qu’il recevra, et la doctrine française refuse pour cette raison de définir ses intérêts vitaux.
La déception est la forme moderne de la ruse. L’historien Rémy Hémez en distingue trois procédés : la dissimulation, qui cache ce qui existe ; l’intoxication, qui fournit de fausses informations ; la simulation, qui présente des intentions et des capacités que l’on ne détient pas. L’adversaire devient alors « acteur de sa propre surprise ». Or la transparence lui offre de nouveaux canaux : la multiplication des capteurs est une multiplication de canaux de transmission volontaire de faux indices, et l’open source est « bien plus facile à tromper que les capteurs militaires, durcis et cryptés ». Les systèmes d’IA eux-mêmes peuvent être attaqués par manipulation, infection ou exfiltration. Quelques pixels invisibles à l’œil nu suffisent à faire prendre une image pour celle d’une arme.
Les deux surprises de la période l’illustrent. Le 7 octobre 2023, sous une surveillance massive et permanente, le Hamas aurait recouru à des messageries manuscrites, cloisonné chaque phase de sa préparation et réservé sa décision à une poignée de chefs inaccessibles aux sources infiltrées. Avant le 24 février 2022, les satellites occidentaux avaient suivi chaque renfort russe sans lever le doute sur l’intention ; un seul indice, décelé hors de tout artifice technique, a fini par trancher : des quantités inhabituelles de poches de sang déployées auprès des troupes. Une telle information ne pouvait provenir que d’une source humaine enracinée dans les services logistiques ou médicaux russes. Belogorivka, en sens inverse, montre que la transparence sert d’abord celui qui a compris l’intention adverse.
Le jugement humain n’est pas seulement la faille : il est aussi la ressource. Clausewitz décrivait, à propos de Napoléon, une intelligence intuitive en quatre temps : la mémorisation d’expériences vécues ou tirées de l’histoire, la disponibilité d’esprit qui libère des préjugés, le « coup d’œil » où l’évidence d’une solution surgit, enfin la résolution qui la traduit en décision. Aucune IA ne promet de reproduire cette faculté. Le doute lui est complémentaire : Israël avait créé une unité dite de « l’Avocat du Diable », dont le chef affirme avoir alerté les autorités en septembre 2023 de l’imminence d’une attaque du Hamas, sans être suivi, des renseignements techniques rassurants convergeant vers la conviction inverse.
L’homme est aussi la source des biais. Le psychologue Norman Dixon a dénombré quatorze caractéristiques de « l’incompétence militaire », qui offrent autant de prises à la déception. À l’été 1944, l’opération Bagration en révèle deux : la tendance à sous-estimer l’ennemi en se surestimant soi-même, incarnée par Hitler, et le refus des faits gênants, incarné par le maréchal Busch, sourd aux alertes de ses chefs d’armée. Quatre biais sont particulièrement prégnants dans l’institution militaire : la représentativité, l’ancrage, le conditionnement et la confirmation. Custer à Little Bighorn, Churchill à Gallipoli, Hitler à Stalingrad en offrent d’autres exemples.
L’IA peut-elle corriger ces travers ? La surprise n’est qu’une possibilité rare que l’esprit humain a pondérée à zéro du fait de ses biais, alors que la machine présente objectivement toutes les probabilités, fussent-elles minimes. L’argument est sérieux, mais il rencontre trois limites. Une IA militaire n’est jamais neutre, car le jeu de données ne reflète pas nécessairement la réalité du champ de bataille ; l’effet « boîte noire » croît avec la performance du modèle ; les données peuvent être empoisonnées. Surtout, un signal correctement affiché ne suffit pas s’il n’est pas écouté : Robert McNamara a reconnu après coup qu’il ne connaissait pas le Vietnam, alors que des spécialistes comme Bernard Fall existaient. L’intelligence non artificielle n’est donc pas un contrepied à l’IA mais un contrepoids : elle s’en nourrit, et garde la main sur les « trois cents derniers mètres », l’instant où l’on éclaire l’autorité d’un libre arbitre au lieu d’automatiser son conseil.
L’autorité épistémique : quand l’IA décide de ce que l’on croit vrai
Le vice-amiral américain David Lewis propose d’appliquer à la guerre la « chaîne de valeur » de Michael Porter. Dans l’entreprise, une chaîne parfaitement exécutée échoue si personne n’achète le produit ; à la guerre, une destruction parfaitement exécutée échoue si elle ne produit pas l’effet politique recherché. Sa « chaîne de valeur de la mort » (killing value chain) compte trois fils : les effets physiques, activité primaire qui produit l’effet létal ; la décision et le commandement, qui déterminent si, pourquoi, où et contre qui la force est employée ; le développement et la gouvernance, qui conçoivent l’arme, son architecture de décision, sa doctrine et ses mécanismes de responsabilité. L’ensemble s’inscrit dans un « système de valeur politique », qui fixe le but et juge si le résultat justifie le coût, formulation directement clausewitzienne.
L’histoire technique se lit comme une ascension. Arbalète, canon, mitrailleuse : la machine a d’abord pris en charge le fil des effets physiques, l’humain conservant la décision. Les erreurs se logent alors dans les fils supérieurs. Le viseur Norden promettait une erreur circulaire probable de 75 pieds ; au-dessus de l’Allemagne, par des températures de moins 35 à moins 60 degrés, sous la Flak, elle atteignait 1 200 pieds. Les raids étaient planifiés sur la première valeur et exécutés à la seconde, et les bombardements n’ont pas fait capituler l’Allemagne. L’IA est la première technologie à monter jusqu’aux fils supérieurs, parce qu’elle accomplit des tâches cognitives autant que mécaniques : elle fusionne le renseignement, nomme des cibles, classe des menaces, génère des modes d’action, estime des dommages collatéraux, écrit aussi du logiciel et recommande des évolutions doctrinales.
David Lewis déplace le regard du « robot tueur » vers un risque plus discret. Un système n’a pas besoin de tirer pour exercer une influence létale décisive : si un commandant agit parce qu’il croit que l’IA a validé les preuves, le système a acquis une « autorité épistémique », autorité sur ce que les gens tiennent pour vrai. D’où la distinction entre l’autorité formelle et le jugement réel : un officier peut approuver légalement une frappe tout en restant intellectuellement en aval de conclusions que personne n’a le temps de contester. Les modèles génératifs y ajoutent leurs propres fragilités : leurs sorties sont stochastiques, ils peuvent être « fluides et incohérents à la fois », et, à la différence des mathématiciens qui disposent de vérificateurs de preuves, les analystes ne disposent d’aucun outil qui certifie la validité d’un raisonnement.
Les chiffres d’Epic Fury montrent à quoi ressemble cette validation. À un millier de cibles en vingt-quatre heures, le temps consacré à chaque ciblage ne pouvait excéder quelques dizaines de secondes ; la validation humaine des frappes était « purement formelle ». La doctrine française et européenne maintient « l’homme dans la boucle », mais la démarcation est ténue entre in the loop, où l’humain décide, et on the loop, où il supervise. « Si l’IA indique qu’une action a trois fois plus de chances de succès qu’une autre solution, qui prendrait le risque de choisir cette dernière ? » concède l’ancien SGDSN2 Louis Gautier.
Aucune machine devant un conseil de guerre
La responsabilité se fragmente entre fournisseurs de données, développeurs, testeurs, intégrateurs, analystes, juristes, opérateurs, commandants, industriels et responsables politiques : chacun en détient une part, personne ne se voit l’auteur du résultat létal, sur le modèle du « Personne ne me débarrassera-t-il de ce prêtre turbulent ? » attribué à Henri II avant le meurtre de Thomas Becket.
Le droit international humanitaire s’applique pourtant à tous les moyens et méthodes de guerre, et les entreprises pourvoyeuses d’IA pourraient être tenues responsables des erreurs de leurs systèmes ; « aucune machine ne sera jamais convoquée devant un conseil de guerre ». Ajoutons que la vitesse de décision n’est pas la supériorité de décision : à mesure que les boucles de renseignement et de commandement s’automatisent, la grammaire de la guerre algorithmique risque de se découpler de la logique politique, avec, à la clé, des erreurs de perception et des escalades non voulues.
La réponse est d’abord organisationnelle. Les armées ont centralisé le commandement depuis les années 1990 ; or l’IA, en raccourcissant les temps de décision, plaide pour une plus grande déconcentration, et pour cette subsidiarité que Moltke l’Ancien fondait sur l’initiative des échelons subordonnés.
Le général De Gaulle en donnait la formule : « Fixer le but à atteindre, exciter l’émulation, juger des résultats, c’est à quoi devra se tenir l’autorité supérieure. Mais quant à la manière de faire, que chacun soit maître à son bord ». Elle est aussi doctrinale : le Pentagone considère qu’une incrémentation contrôlée mais trop lente de l’IA représente un risque plus grand qu’un « alignement imparfait » des systèmes, ce dont l’auteur du même essai conclut que l’IA continuera de se déployer « jusqu’à l’erreur de trop ». Reste un principe : un jugement humain réel et une responsabilité humaine traçable doivent être préservés à toutes les étapes de la force létale, qu’il s’agisse de la créer, de l’autoriser, de l’exécuter, de l’évaluer ou de l’adapter.
L’IA, une puissance privée au service de la puissance publique
L’IA n’est pas un armement comme un autre : elle est fournie par des entreprises qui exercent des formes de souveraineté inédites dans un monde devenu « technopolaire ». Leur capitalisation cumulée atteignait 20 000 milliards de dollars début 2026. La dépendance qui en résulte est déjà opérationnelle. L’armée ukrainienne s’appuie sur des satellites Starlink pour communiquer, ce qui la rend tributaire des décisions discrétionnaires de leur propriétaire, lequel aurait empêché une attaque de drones ukrainiens contre la flotte russe en coupant l’accès au réseau, de peur d’une escalade. La question touche aussi les fournisseurs d’IA eux-mêmes : le 25 septembre 2026, la cour d’appel fédérale du circuit de Washington a confirmé, par deux voix contre une, la désignation d’Anthropic, l’éditeur de Claude, comme « risque pour la chaîne d’approvisionnement » du Pentagone.
Aux États-Unis, ces entreprises sont devenues de véritables proxys technologiques de la puissance publique. Le CLOUD Act de 2018 leur fait obligation de partager leurs données avec les autorités fédérales, y compris celles collectées hors des États-Unis. L’épisode de juin 2026 en donne une illustration : Anthropic a suspendu, le 12 juin, l’accès aux modèles Mythos 5 et Fable 5 pour se conformer à des contrôles à l’exportation américains, lévés le 30 juin, l’accès étant rétabli le 1er juillet. Un modèle accessible à distance par une interface payante peut être coupé à tout moment.
Les États ne sont pourtant pas impuissants. Dès 2021, Stephen Walt résumait l’argument par une question : « D’après vous, qui sera encore présent dans 100 ans ? Facebook ou la France ? ». Début 2026, Sam Altman avait laissé entendre qu’OpenAI pourrait ne pas proposer ses produits dans l’Union européenne, avant de retirer sa menace quelques jours plus tard. Mais un État qui dépend d’un outil ne peut le réguler à bon compte. Face à cette asymétrie, la France doit adopter une stratégie du faible au fort : maximiser ses atouts propres en matière de calcul, d’IA générative et de données à valeur militaire, comme l’a fait la DGSI3 en remplaçant Palantir par ChapsVision. Aucun pays ne pourra pour autant revendiquer une souveraineté technologique pleine et entière, et le découplage restera partiel, car « la seule chose plus coûteuse qu’une guerre technologique est de la perdre ».
Au-delà des capteurs : droit, perceptions et nature de la guerre
La guerre moderne sature l’espace de conflit par deux extrêmes : le nucléaire par le haut, l’essaim de drones par le bas. Le philosophe Günther Anders qualifiait de « supraliminaire » la bombe, qui dépasse le seuil de ce que l’homme peut se représenter ; le drone opère le renversement inverse : il est trop petit et trop diffus pour être saisi, et qu’on peut nommer un « infraliminaire » technologique. La Chine a présenté en juin 2025 un drone-espion imitant un moustique, de deux centimètres et de moins de 0,2 gramme ; l’université de Berkeley avait dévoilé quelques semaines auparavant la réalisation d’un robot volant de 9,4 millimètres d’envergure. La distance entre le drone civil et le drone armé n’est plus qu’une différence de degré : quelques composants remplacés, un micrologiciel modifié, et l’appareil change de capacité sans changer d’apparence.
Le droit ne suit pas. « Les accords internationaux de maîtrise des armements sont à la peine. Regardons la situation avec lucidité. […] le champ des règles est un champ de ruines », déclarait Emmanuel Macron à l’Île Longue le 2 mars 2026. Dans un article, le psychanalyste Gilles Deles-Velins propose de s’inspirer de la convention de Montego Bay sur le droit de la mer, seul instrument à articuler dans un même texte souveraineté, navigation, ressources, environnement et règlement des différends. Il invoque le geste de Niels Bohr plaidant, en mai 1944, auprès de Winston Churchill pour la transparence et la coopération internationale ; Churchill le rejeta, la bombe n’impliquant selon lui « aucune différence dans les principes de la guerre ». L’exigence vaut aussi pour les armes autonomes, dont la négociation d’un cadre conventionnel doit devenir une priorité pour toutes les nations, y compris les États-Unis et la Chine.
Une dernière dimension échappe aux capteurs : celle des perceptions. L’Angleterre de Hobbes connaît, avant la guerre civile de 1642, une « guerre de papier » : libelles et pamphlets imprimés par milliers, dont un contemporain disait que la plume est la pièce qui tire, l’encre la poudre et les mots les balles. Hobbes en tire une distinction qui reste pertinente : il oppose l’éloquence bâtie sur de vrais principes à celle bâtie sur des opinions reçues, la première se proposant la vérité pour fin, la seconde la victoire. Le rapprochement avec l’IA générative est une lecture, non une démonstration, mais il s’impose : les modèles de langage produisent à coût marginal quasi nul la prose persuasive que le pamphlet produisait à force de volume. Le « brouillard numérique » de la désinformation, des deepfakes et des artefacts générés, où « tous les coups sont permis », est le champ où se gagne ou se perd cette guerre des perceptions, et la parade suppose moins de calcul que la recherche d’une authenticité de « première main ».
Reste l’horizon. Certains chercheurs se demandent si une intelligence générale, super-intelligente et consciente, ne pourrait modifier la nature même de la guerre : sans friction et sans passion hostile, elle réaliserait la « guerre algébrique » que Clausewitz jugeait impossible, et de la trinité clausewitzienne, seule la passion pourrait subsister. Cette hypothèse est spéculative. Elle a le mérite de rappeler que la nature de la guerre, tant que des hommes la conduisent, demeure celle que Clausewitz a décrite.
La grammaire de la machine, la logique de l’homme
À Belogorivka comme le 7 octobre, la différence ne tenait pas aux capteurs, semblables et abondants, mais à l’interprétation des intentions adverses. La transparence du champ de bataille, réelle et croissante, ne dissipe donc pas le brouillard que décrivait Clausewitz : elle déplace l’incertitude, de la position des forces vers la volonté de celui qui les emploie, et l’adversaire peut la produire à faible coût.
« Claude ou Clausewitz ? » appelle une réponse à deux étages. À la machine, la grammaire : trier, fusionner, calculer, proposer, aller vite. À l’homme, la logique : dire pourquoi l’on se bat, ce que l’on accepte de payer, quand s’arrêter. La frontière entre les deux n’est pas donnée une fois pour toutes ; elle recule chaque fois qu’un commandant valide sans comprendre, ou qu’un ingénieur code un seuil sans le nommer.
Trois exigences s’en déduisent. Former les chefs aux humanités comme à l’IA, afin qu’ils sachent quand le contexte politique doit l’emporter sur l’optimisation algorithmique. Institutionnaliser le doute et la contradiction, en écoutant l’avocat du diable lorsqu’il contredit une convergence rassurante de capteurs. Préserver enfin la traçabilité de la responsabilité et la maîtrise des outils, faute de quoi la souveraineté se réduit à un abonnement.
La stratégie reste la dialectique des volontés. Les machines nous aident à voir ; il nous appartient de continuer à vouloir.
- Joint All-Domain Command and Control ↩︎
- Secrétaire Général de la Défense et de la Sécurité Nationale ↩︎
- Direction générale de la Sécurité intérieure ↩︎
Image © OpexNews