Chypre tourne le dos à ses blindés russes et pourrait miser sur le Jaguar de KNDS France
Depuis le début de la guerre en Ukraine, la garde nationale chypriote (Ethnikí Frourá, Εθνική Φρουρά) peine à entretenir ses blindés russes. Les sanctions européennes contre Moscou bloquent l’accès aux pièces détachées pour les chars T-80 et les véhicules de combat d’infanterie BMP-3, deux piliers de l’arsenal terrestre de l’île. Nicosie doit donc trouver rapidement des solutions de remplacement, et c’est vers la France qu’elle tourne aujourd’hui l’essentiel de ses regards, au point d’envisager une transformation en profondeur de son armée de terre.
Jaguar et Griffon, deux blindés pour une même stratégie
Selon Phileleftheros, le ministère de la Défense étudierait l’acquisition de l’EBRC Jaguar, l’engin blindé de reconnaissance et de combat conçu par KNDS France, Arquus et Thales dans le cadre du programme SCORPION. Ce véhicule 6×6 de 25 tonnes embarque un canon de 40 mm télescopé, des missiles antichars Akeron MP et une mitrailleuse téléopérée de 7,62 mm. Il affiche une autonomie de 800 kilomètres et roule jusqu’à 90 km/h sur route. Ses capteurs avancés, associés à des systèmes de protection active, lui permettent aussi de détecter et de partager des cibles bien avant d’ouvrir le feu, une capacité que Chypre ne possède pas encore.
Contrairement à une idée reçue, le Jaguar ne remplacerait pas les chars vieillissants de l’île. Il s’ajouterait plutôt à la cinquantaine d’AMX-30B2 encore en service, pour occuper un rôle intermédiaire entre la reconnaissance et l’engagement direct. La France elle-même ne dispose pour l’instant que d’environ 128 exemplaires du Jaguar, avec trente nouvelles livraisons prévues d’ici la fin de l’année, tandis que la Belgique, le Luxembourg et l’Irlande en ont déjà commandé.
Le Jaguar ne serait qu’une pièce d’un puzzle bien plus vaste. Nicosie négocie également l’achat d’une centaine de véhicules blindés multirôles Griffon et Serval, toujours auprès de KNDS France, pour un montant financé en grande partie grâce à un prêt préférentiel de 1,8 milliard d’euros accordé par la Commission européenne via le mécanisme SAFE1. La garde nationale envisage par ailleurs de moderniser une partie de sa flotte de VAB, dont elle a réceptionné près de 150 exemplaires entre 1985 et 1988.
L’intérêt de cette approche ne tient pas seulement au nombre de véhicules. Le Griffon et le Jaguar partagent environ 70 % de leurs composants, ce qui limite les coûts de maintenance et simplifie la logistique, un enjeu central pour une armée de la taille de celle de Chypre. Ces programmes lourds ne devraient toutefois pas se concrétiser avant 2028, la demande mondiale en équipements militaires restant particulièrement forte.
Israël, la pièce manquante de l’équation chypriote
Reste la question du char de bataille, un segment que ni le Jaguar ni le Griffon ne peuvent couvrir. Chypre avait envisagé de récupérer des Leopard 1A5 grecs, une option censée libérer les T-80 chypriotes au profit de l’Ukraine. Mais après inspection, la garde nationale a jugé ces chars trop vétustes, même comme solution transitoire.
Nicosie mise donc désormais sur le Merkava israélien, en version Mk3 ou Mk4. Les discussions entamées dès 2023 ont marqué le pas après les attaques du 7 octobre, Israël ayant besoin de préserver ses propres réserves pour ses forces. La pression diplomatique chypriote semble toutefois porter ses fruits, même si le gouvernement israélien reste divisé sur l’opportunité de céder un nombre significatif de ces chars, dont l’achat serait financé séparément, sur le budget propre du ministère chypriote de la Défense.
Si ces différents dossiers aboutissent, la garde nationale chypriote passera d’une flotte hétéroclite, marquée par des décennies d’achats dispersés, à une architecture cohérente et largement française ! Le pari est autant capacitaire que financier : le mécanisme SAFE permet à Chypre d’engager une modernisation qu’elle n’aurait sans doute pas pu assumer seule sur son seul budget national.
Pour la France, cette perspective conforte sa place de fournisseur de référence en Méditerranée orientale, dans un contexte où la concurrence internationale sur les blindés reste vive. Reste à voir si Israël acceptera de compléter le dispositif avec ses Merkava, la dernière pièce manquante d’un puzzle que Nicosie assemble méthodiquement depuis plusieurs années.
- Security Action for Europe ↩︎
