
Quelque chose d’étrange s’est produit en Europe au cours des dernières décennies. Nous avons appris à aimer la paix au point de ne plus pouvoir imaginer son contraire. Pas simplement de l’espérer, de l’imaginer. La guerre est devenue une abstraction, un contenu pédagogique, un sujet d’exposition commémorative. Quelque chose qui appartient aux autres, aux générations précédentes, à un monde que nous aurions eu la sagesse de dépasser. Cette certitude, confortable et profondément humaine, est peut-être la plus grande vulnérabilité de nos sociétés contemporaines. Et la guerre d’Ukraine, depuis quatre ans, nous force à en mesurer le prix.
C’est ce que démontre Stéphane Audoin-Rouzeau dans Notre déni de guerre (Seuil), prolongement de son audition devant le Sénat en avril 2025. L’historien de la Grande Guerre n’y fait pas que raconter le conflit russo-ukrainien. Il ausculte quelque chose de plus profond et de plus dérangeant : notre incapacité collective, en Europe occidentale, à regarder en face une réalité que nous voyons pourtant chaque jour sur nos écrans. Quatre ans de tranchées, de drones, de villes rasées, de massacres de civils et nous continuons de regarder de biais, d’attendre que ça se règle, de parler d’autre chose. Pas de la lâcheté, non. Quelque chose de plus profond et de plus difficile à corriger : de l’inconscience.
Une erreur vieille d’un siècle
Ce déni ne date pas du 24 février 2022. Il était déjà là fin 2021, quand les chars russes se massaient aux frontières ukrainiennes et que les experts, les chancelleries, les milieux académiques s’accordaient sur un point : la Russie n’attaquerait pas. Ce serait irrationnel. Vladimir Poutine est trop avisé. La Russie a tout à perdre. Formuler un avis contraire vous isolait immédiatement, comme si alerter sur une catastrophe possible revenait à la vouloir.
L’argument était séduisant. Il était aussi exactement celui qu’avançaient les pacifistes libéraux avant 1914. Norman Angell, dans La Grande Illusion publiée en 1910, démontrait qu’une guerre entre grandes puissances européennes serait économiquement absurde : leurs économies étaient trop imbriquées, elles se ruineraient mutuellement. Il avait raison sur le fond. La Première Guerre mondiale a quand même eu lieu. Et elle a ruiné l’Europe exactement comme il l’avait prédit. La rationalité du temps de paix et la logique du temps de guerre sont deux mondes étanches l’un à l’autre, et les dirigeants européens de l’été 1914, fort rationnels par ailleurs, ont agi selon une logique politico-militaire qui n’avait que faire des calculs d’Angell. Un siècle plus tard, nous avons commis la même erreur de raisonnement, avec la même sincérité, et avec les mêmes conséquences.
Il y a dans ce réflexe quelque chose qui dit beaucoup sur ce que nos sociétés sont devenues. Nous avons tellement intégré l’idée que la guerre ne pouvait plus nous concerner qu’elle est devenue structurellement impensable pour nous. Pas refoulée, impensable. Ce n’est pas la même chose. Le refoulement suppose une conscience du danger qu’on choisit d’écarter. L’impensable, lui, ne laisse même pas cette trace.
La guerre enseignée, la guerre oubliée
La fin du service militaire en France, en 1997, a tranché un lien vieux de deux siècles entre port des armes et citoyenneté. Avant cela, un tiers des Français avaient une culture militaire minimale, même rudimentaire, même contestataire, car l’antimilitarisme lui-même était une forme de rapport à la chose militaire. Aujourd’hui, ce chiffre est tombé à 3%. La guerre est devenue l’affaire de professionnels en qui nous avons toute confiance, mais dont le monde nous est totalement étranger. Ce n’est pas une critique de l’armée de métier. C’est un constat sur ce que cette transition a produit dans nos imaginaires : un enclavement si profond du fait militaire que même l’antimilitarisme, constitutif de la vie politique française depuis le XIXe siècle, a disparu. Faute d’objet. Les militaires les plus lucides s’en inquiètent, y voyant non pas un signe d’adhésion mais un signe de décrochage, une armée qui n’est plus contestée est une armée dont la société s’est simplement détournée.
Jusqu’à la fin de la guerre d’Algérie, qui a mobilisé 1,5 million d’hommes, la France présentait une particularité : l’expérience de la guerre se transmettait de génération en génération, au sein des familles, de manière invisible mais réelle. Chaque génération savait, dans sa chair ou dans sa mémoire proche, qu’elle pouvait être rattrapée par la guerre. En 1914-1918, la mobilisation allait jusqu’à 49 ans. Cette conscience du risque, aussi diffuse soit-elle, structurait un rapport au monde que nous avons perdu sans même nous en apercevoir.
Et pourtant, la guerre est partout dans notre culture. Les rayons des librairies, le cinéma, les programmes scolaires, les commémorations nationales, on ne parle que de ça. La Shoah, les génocides, les grandes exterminations du XXe siècle ont investi notre conscience collective d’une manière impensable il y a cinquante ans. Mais nous avons enseigné la guerre comme on enseigne un phénomène définitivement clos. Un objet de mémoire, pas un risque. Un passé d’autant plus facilement transmissible qu’il ne reviendrait jamais. Stéphane Audoin-Rouzeau, devant les sénateurs, a eu cette formule lucide et un peu accablante : nous avons été, collectivement, des outils involontaires d’une « dissociation cognitive » entre la guerre comme passé omniprésent et la guerre comme horizon possible. La guerre est omniprésente dans nos représentations. Elle est absente de nos anticipations. Ce décrochage-là est peut-être le plus dangereux.

Nous savions, nous n’avons pas voulu voir
C’est cette dissociation qui explique notre stupeur face aux atrocités de Boutcha au printemps 2022. L’indignation était légitime, nécessaire. L’étonnement, lui, ne l’était pas. Qu’espérions-nous ? Que les soldats russes, dont on pouvait observer depuis des années les pratiques en Tchétchénie, en Géorgie, en Syrie, feraient exception sur le sol ukrainien ? Nous avons voulu croire, sans même le formuler clairement, que les agresseurs respecteraient au moins les règles de la guerre. Derrière ce déni se glissait une ignorance profonde de ce qu’est la guerre réelle, ce processus d’« ennemisation de l’autre » qui, depuis le début du XXe siècle, efface progressivement la frontière entre combattants et civils.
Ce confort de la paix a aussi une dimension politique que le livre éclaire sans complaisance. Face aux coups de force successifs de la Russie (Géorgie en 2008, Crimée en 2014, Donbass la même année, Syrie en 2015) l’Occident a pratiqué une forme d’apaisement qui n’est pas sans rappeler les années 1930. Non par lâcheté nécessairement, mais parce que nous étions sincèrement convaincus qu’il n’y avait pas de logique profonde entre ces événements, ou qu’elle pouvait être interrompue par le dialogue. L’invitation de Vladimir Poutine à Brégançon en août 2019 par Emmanuel Macron. Les tentatives de médiation française à la veille du conflit, dont Macron reconnaîtra lui-même l’inanité : « Je pensais qu’on pouvait trouver, par la confiance, la discussion intellectuelle, un chemin avec Poutine. » Ce n’était pas de la naïveté coupable. C’était le produit logique d’une vision du monde dans laquelle la guerre ne pouvait plus être une option rationnelle pour personne.
Nous avons aussi manqué quelque chose d’essentiel concernant la Russie elle-même. Raymond Aron avertissait dès 1951, dans un ouvrage curieusement jamais réédité, Les Guerres en chaîne, qu’il faudrait abattre le « monstre » soviétique sans que celui-ci trouve dans sa défaite des forces nouvelles. Exactement ce qui s’était produit avec l’Allemagne après 1918. Le monstre a bel et bien été abattu, sans une goutte de sang versée en Europe. Et dans cette défaite sans combat, sans reconnaissance, sans capitulation formelle, la Russie a puisé un ressentiment que nous n’avons pas mesuré. Comment avons-nous pu ne pas prendre la pleine mesure de l’humiliation que représente une défaite sans même s’être battu ? L’Allemagne de 1918 au moins avait « saigné ». La Russie de 1991, elle, s’est effondrée. L’état successeur de l’URSS a retrouvé, trente ans plus tard, des forces nouvelles que Raymond Aron, mort en 1983, n’aura pas eu à voir, mais qu’il avait, avec une lucidité troublante, anticipées.
Nous n’avons pas soldé notre rapport à la guerre
Aujourd’hui, la situation est grave. Stéphane Audoin-Rouzeau l’a dit devant les sénateurs avec une franchise qui tranche avec les précautions habituelles du discours politique : l’Ukraine est épuisée, son armée combat depuis quatre ans avec peu de repos ni de rotations, les Russes ont pris l’ascendant dans la guerre des drones, les bombes planantes s’abattent sur le front sans contre-mesure efficace, et une quasi-majorité d’Ukrainiens accepterait désormais des pertes territoriales qu’ils auraient jugées inimaginables dans les premières années du conflit. Il ne voit pas pourquoi on ne dirait pas que la situation est très grave.
Pour autant, l’historien se garde de tout déterminisme. La victoire tactique russe pourrait se transformer en défaite stratégique à plus long terme. Et il cite volontiers François Fejtő qui, en 1989, face à l’effondrement soviétique que personne n’avait vu venir, lui répondait simplement : « En temps de crise, aucune prévision n’est possible. Je fais comme vous : je lis les journaux et j’attends. » Nous sommes à nouveau en temps de crise. L’histoire n’a pas de capacité prédictive. Personne ne sait ce qui vient.

Ce que nous savons, en revanche, c’est que nos sociétés n’ont pas soldé leur rapport à la guerre. Ni intellectuellement, ni politiquement, ni dans leur chair. Nous avons vécu dans la conviction que la construction européenne avait accompli ce que le journal Le Progrès de Lyon annonçait au lendemain de l’armistice de novembre 1918 : « La Guerre est morte, et c’est nous qui l’avons tuée. » C’était une idée magnifique. C’était aussi une idée dangereuse.
Le philosophe Julien Freund l’avait dit à Raymond Aron lors de sa soutenance de thèse en 1965 : les pacifistes croient toujours que c’est eux qui désignent l’ennemi. Ils oublient que l’ennemi peut les désigner. Soixante ans plus tard, un ennemi nous désigne, de plus en plus nettement. Et notre confort nous rend cette évidence presque insupportable à regarder en face. C’est cela, précisément, que Notre déni de guerre nous demande de comprendre, non pour céder à la panique, mais pour cesser, enfin, de regarder la guerre sans la voir.
Photo © Vyacheslav Madiyevskyy – Ukrinform