Le 15 janvier, lors de ses vœux aux armées sur la base aérienne 125 d’Istres, Emmanuel Emmanuel Macron a livré un diagnostic à la fois flatteur et inquiet sur l’« économie de guerre » à la française et, plus largement, sur la capacité de la base industrielle et technologique de défense (BITD) à produire plus vite et en volume. Flatteur, parce qu’il a reconnu le travail mené « ces dernières années » par les ministres, les chefs d’état-major et la Direction générale de l’armement (DGA), en rappelant que l’industrie avait « doublé, parfois triplé » ses rythmes. Inquiet, parce qu’il a immédiatement posé la question qui dérange : est-ce que cela suffit à tenir la cadence du monde qui vient ? Et sa réponse, là encore, a été sans détour : non, pas encore, pas « à proprement parler ».
Le temps industriel, nouveau juge de paix
Au-delà des compliments, le message est clair. Emmanuel Macron met surtout le projecteur sur une contrainte devenue déterminante : le temps industriel. Dans un marché où la concurrence s’intensifie et où les transferts de technologie font émerger de nouveaux acteurs, des délais de cinq à sept ans pour des capacités nouvelles reviennent à s’exposer à une sortie de route commerciale et stratégique. « Vos clients d’hier sont vos compétiteurs d’aujourd’hui », a-t-il prévenu, en soulignant que la performance ne se juge plus seulement à la qualité des équipements ou aux succès à l’export, mais à la capacité de livrer vite, de tenir des volumes et d’encaisser les à-coups. L’export reste une vitrine ; il ne compense plus, à lui seul, les faiblesses d’un calendrier trop long.
Ce qui ressort surtout de la séquence d’Istres, c’est l’insistance sur un principe : il n’y a « pas de chasse gardée ». Traduction : les armées françaises ne doivent plus être regardées comme une demande acquise, et l’État se réserve explicitement l’option d’aller chercher des solutions ailleurs – y compris en Europe – si elles sont plus rapides ou si elles répondent mieux au besoin. Cette phrase, dans un pays où la relation entre l’État et sa base industrielle a longtemps été pensée comme organique, est tout sauf anodine : elle introduit une tension nouvelle entre souveraineté industrielle et efficacité immédiate.
Le grand écart entre ambition et capacité
Mais le discours du chef de l’Etat ajoute aussi une couche très européenne, qui n’est pas qu’une posture. Quand Emmanuel Macron appelle à être « plus européen dans nos propres achats et dans nos stratégies industrielles », il ne parle pas uniquement d’un principe : il décrit une contrainte de marché. La préférence européenne devient un instrument de résilience et de masse critique, à condition qu’elle ne se transforme pas en réflexe bureaucratique ou en « acheter européen » qui arrive trop tard. L’arbitrage, en réalité, est assez clair : si une solution européenne arrive plus vite ou répond mieux au besoin, elle doit pouvoir s’imposer, y compris face à des réflexes nationaux.
Mais si l’Europe n’est pas en mesure de livrer dans les temps, la « préférence » perd sa portée et devient un principe difficile à tenir. Autrement dit, elle n’a de sens que si elle s’appuie sur une capacité industrielle européenne crédible, financée et coordonnée. Sinon, elle tend surtout à rigidifier les calendriers et à déplacer le problème.
Sur le papier, l’injonction est limpide : produire plus vite, produire en volume, massifier, alléger, innover. Dans la réalité, elle se heurte à un paradoxe très français : on demande un saut industriel durable… sans toujours offrir, en face, la visibilité et la stabilité qui rendent ce saut finançable. Le résultat est un bras de fer feutré, parfois injuste : le politique veut de la vitesse ; l’industriel voit d’abord des goulots, des qualifications, des sous-traitants fragiles. Et l’arithmétique de la trésorerie.
La « physique industrielle » contre l’injonction politique
Dans le débat public, on parle souvent de « l’industrie » comme d’un bloc : quelques grands groupes, des usines, des cadences, des annonces. Or la vitesse ne se décide pas au sommet, ou en tout cas pas seulement. La BITD est un empilement : des intégrateurs qui pilotent des programmes, et dessous un réseau dense de fournisseurs spécialisés, parfois très petits, souvent indispensables, qui fabriquent les pièces, les sous-ensembles et les intrants que personne ne remplace en trois coups de fil. La France elle-même décrit une BITD structurée autour de grands groupes et d’un tissu d’environ 4 500 start-up/PME/ETI, pour environ 220 000 emplois directs et indirects : c’est à cette échelle, très concrète, que se fixent les goulots et donc les délais.
On peut accélérer une chaîne d’assemblage final, réorganiser un planning, ouvrir un deuxième poste, optimiser une logistique. Mais on ne « massifie » pas si l’amont ne suit pas : fonderie, usinage critique, électronique durcie, optronique, chimie fine, bancs d’essai, outillages spécifiques, procédés de qualification. C’est là que la métaphore de la « physique industrielle » prend son sens : on ne compresse pas indéfiniment des contraintes de matière, de sécurité, de tests, de conformité, de compétences. Et c’est précisément pour cette raison que la pression politique, si elle vise uniquement le sommet – les grands industriels, leurs marges, leurs méthodes – peut rater la vraie zone de friction : la chaîne basse, celle qui casse en silence.
Monter en cadence, une affaire de femmes et d’hommes
Il n’est pas nécessaire d’être en situation de guerre pour éprouver cette fragilité. L’épisode de Bergerac, avec les explosions survenues en août 2022 sur une activité liée à la nitrocellulose chez Manuco (racheté depuis par Eurenco), a montré à quel point certaines filières sont à la fois critiques, risquées et difficiles à « répliquer » rapidement. Quand une installation est fragilisée, quand une activité hautement normée doit être sécurisée puis remise en route, le temps industriel s’étire, et il ne se rattrape pas simplement en « mettant la pression ». Le rapport d’enquête public du BEA-RI1 souligne la complexité des conditions de reprise dans un environnement à haut risque et à forte contrainte réglementaire : ce n’est pas une production que l’on déplace ou que l’on multiplie comme un simple atelier de montage.
Deux contraintes très concrètes pèsent sur l’accélération, et elles sont rarement celles que l’on met en avant dans les discours. La première, c’est l’emploi qualifié. Une étude de Bpifrance indique que trois entreprises de la défense sur quatre déclarent des difficultés de recrutement. Cela signifie que, même lorsque des commandes existent, même lorsque des machines sont disponibles, l’atelier ne tourne pas au rythme promis faute de techniciens, d’opérateurs, d’ingénieurs procédés, de contrôleurs qualité, de spécialistes des essais. La montée en cadence n’est pas un bouton à tourner ; c’est une capacité humaine à construire, et elle prend du temps. Beaucoup de temps.
Le nerf de la cadence : la trésorerie des sous-traitants
L’autre contrainte, moins visible dans le débat public, concerne la trésorerie tout au long de la supply chain, en particulier chez les fournisseurs les plus fragiles. Le financement de la BITD est devenu un sujet public à part entière, au point que l’État insiste sur la nécessité de mieux mobiliser le système financier pour soutenir les entreprises stratégiques. Dit simplement : les PME et ETI critiques ne peuvent pas porter seules le risque d’un saut capacitaire, surtout si la visibilité de commande est courte, si les calendriers bougent, si les exigences de conformité augmentent. À ce niveau, un trou de trésorerie n’est pas une ligne comptable : c’est une machine qui n’est pas achetée, un recrutement qui n’a pas lieu, une compétence qui part ailleurs. Et quand ce maillon cède, le sommet découvre le problème trop tard, au moment où les jalons glissent.
C’est là qu’il faut rééquilibrer le raisonnement sur le « risque » industriel. Oui, les industriels doivent prendre des risques, investir, recruter, accepter des approches plus modulaires, plus frugales, plus rapides. Mais l’État doit assumer pleinement son rôle, sinon on demande aux entreprises – surtout aux PME critiques – de jouer à quitte ou double avec leur trésorerie.
Dans un « effort de défense » – terme plus approprié qu’ « économie de guerre » – , l’État n’est pas un commentateur qui fixe un cap ; il est un organisateur qui stabilise la demande, qui rend l’investissement rationnel, qui protège les maillons faibles avant qu’ils ne cassent. La prise de risque doit être partagée : visibilité pluriannuelle, montées en cadence contractualisés, achats anticipés quand c’est pertinent, dispositifs de trésorerie et d’investissement capables de descendre réellement vers les rangs 2 et 3. Sans ce partage, l’injonction à « aller plus vite » finit par punir précisément ceux dont on dépend le plus : les fournisseurs spécialisés, peu capitalisés, indispensables, qui n’ont pas la surface financière pour absorber un pari mal calibré.
Dans les usines, les mots ne suffisent plus
Enfin, l’accélération demandée suppose une transformation culturelle des grands donneurs d’ordre, au-delà des discours sur la supply chain. Les « primes » ne pourront pas tenir durablement des cadences plus hautes en restant dans une relation verticale où l’innovation est sous-traitée à la marge et où les PME sont des variables d’ajustement. L’« effort de défense », version crédible, c’est aussi une politique d’alliances industrielles : des grands groupes qui s’adossent davantage à des start-up et à des PME pour intégrer plus vite des briques technologiques, sécuriser des sous-ensembles, diversifier des sources, accélérer les cycles de prototypage et de qualification. Cela implique de mieux partager l’information, de simplifier certains processus, d’améliorer les conditions de paiement, et d’accepter que l’innovation se fabrique souvent en périphérie. Si l’État doit rendre l’investissement possible, les grands industriels doivent, eux, rendre l’écosystème respirable.
À Istres, Emmanuel Macron a voulu forcer une prise de conscience : plus vite, plus fort, plus massif, plus léger. Mais, dans les usines, l’expression « économie de guerre » a parfois perdu de sa substance. « L’économie de guerre, j’en peux plus. Chez nous, en trois ans, ça n’a rien changé : on a surtout eu des mots. Pendant ce temps, l’Allemagne s’équipe à marche forcée, et son industrie encaisse. », lâche le dirigeant d’une ETI de la BITD, qui souhaite garder l’anonymat. Le rappel est sec, mais il dit l’essentiel : on n’accélère pas une chaîne avec un discours. On accélère en construisant de la capacité là où elle manque, en sécurisant l’amont, en finançant la robustesse des rangs critiques, et en organisant un écosystème où les innovations des start-up et des PME ne restent pas à la porte des programmes. Sans cela, on continuera à parler de cadence comme d’un objectif politique, alors qu’elle reste, d’abord, une réalité industrielle.
- Bureau d’enquêtes et d’analyses sur les risques industriels ↩︎
Photo © Lucille Pellerin