Le sujet n’est pas nouveau. La dépendance numérique des armées françaises vis-à-vis des États-Unis a déjà fait l’objet d’alertes, de rapports, de discussions en commission. Ce qui change, c’est le contexte : une administration Trump qui assume de transformer les dépendances technologiques en leviers de pression, l’OTAN qui vient d’adopter une plateforme d’IA américaine pour son commandement, et la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) qui reconduit pour trois ans son contrat avec Palantir. Les voyants sont tous au rouge.
Palantir, un prestataire pas comme les autres
C’était censé être temporaire. En 2016, au lendemain des attentats du 13 novembre 2015, la DGSI avait fait appel à Palantir dans l’urgence. Aucun outil français n’était disponible pour traiter, à cette échelle et à cette vitesse, les masses de données nécessaires à la traque des réseaux jihadistes. L’éditeur américain s’était imposé par défaut. Près de dix ans plus tard, le contrat vient d’être renouvelé pour trois années supplémentaires.
Ce renouvellement a fini par atterrir dans le rapport sur les « dépendances de la France vis-à-vis de l’étranger » que les députés Aurélien Saintoul (LFI) et François Cormier-Bouligeon (Ensemble pour la République) viennent de remettre à la Commission de la défense nationale et des forces armées et que nous avons pu consulter.
Leur verdict est net. Ils pointent « le danger que représente le renouvellement du contrat de la DGSI avec Palantir » et identifient trois risques concrets : une extraction possible de données françaises vers les États-Unis, un risque de coupure d’accès si les relations bilatérales venaient à se dégrader, et l’étouffement progressif des alternatives nationales, condamnées à ne jamais déloger un titulaire aussi bien installé. Ce que les deux élus ajoutent, et qui n’est pas anodin : la dépendance aux États-Unis ne peut pas être traitée comme celle qui existe envers n’importe quel autre partenaire. Elle est d’une autre nature. Et d’une autre échelle.
Pour comprendre pourquoi ce contrat pose problème, il faut regarder ce qu’est Palantir. Fondée en 2003 dans la Silicon Valley, la société a bénéficié dès le départ du soutien financier d’In-Q-Tel, un fonds lié à la CIA. Elle travaille avec la plupart des agences fédérales américaines (CIA, FBI, Pentagone) et son co-fondateur Peter Thiel est une figure de la droite conservatrice américaine, proche de Donald Trump. Sa plateforme Gotham, déployée à la DGSI, permet de croiser et d’analyser des données hétérogènes à grande échelle. Un outil reconnu comme performant par les services eux-mêmes. Mais un outil dont la France ne maîtrise ni le code source, ni l’architecture profonde, ni les conditions réelles de maintenance à long terme. Les rapporteurs sont directs : « le contrôle de la situation intérieure doit rester souverain. »
Un appel d’offres pour trouver un successeur national avait pourtant été lancé en 2022 sous le nom de code OTDH (Outil de traitement de données hétérogènes). Trois candidats avaient été retenus en 2023 : Athea (l’alliance Thales-Atos/Eviden), Blueway et ChapsVision, souvent présentée comme le « Palantir français ». Aucun n’a décroché le contrat. La DGSI a choisi la continuité opérationnelle, et le raisonnement se tient : migrer une plateforme de renseignement en activité n’est pas une opération anodine. Mais les rapporteurs refusent que cette contrainte réelle devienne une excuse permanente. Plus un système s’enracine, plus le coût de le remplacer augmente. Les rapporteurs veulent sortir de cette logique.
ITAR, Cloud Act, minerais : l’arsenal américain
Ce qui rend la dépendance aux États-Unis particulièrement délicate, c’est qu’elle ne se limite pas à une question de parts de marché. Elle s’accompagne d’un arsenal juridique et opérationnel que Washington utilise, sans états d’âme, pour maintenir sa supériorité technologique et commerciale.
Les exemples concrets ne manquent pas dans le rapport. En 2012, la modernisation des AWACS français avait été bloquée par les États-Unis en raison de la sensibilité des modules concernés. Sur les drones Reaper de l’armée de l’Air et de l’Espace, la formation des pilotes devait être réalisée exclusivement sur le sol américain et quand les besoins de l’US Air Force ont augmenté, le nombre de stages disponibles pour les Européens a simplement diminué. Plus récemment, le développement du planeur hypersonique VMAX d’ArianeGroup a été retardé d’un an : Washington avait refusé l’accès aux lanceurs suborbitaux nécessaires aux essais, usant de la dépendance française pour freiner un programme jugé sensible. Depuis, ArianeGroup a lancé son propre programme de lancement suborbital pour retrouver son autonomie. Sur le F-35, acheté par plusieurs partenaires européens, le doute persiste quant à la capacité américaine d’agir à distance sur le cloud de l’appareil ou sur son maintien en condition opérationnelle (MCO).
À ces risques opérationnels s’ajoutent des contraintes juridiques qui encadrent les dépendances de façon très concrète. Les réglementations ITAR (International Traffic in Arms Regulation) et EAR (Export Administration Regulations) confèrent aux États-Unis une compétence extraterritoriale sur tout équipement contenant un composant américain, même minoritaire. Ce n’est pas une hypothèse d’école. Un rapport parlementaire de 2019 pointait déjà l’utilisation de l’ITAR « comme une arme au service des intérêts commerciaux et stratégiques des États-Unis au détriment de leurs alliés européens », citant les difficultés de vente du Rafale à l’Égypte, bloquées par les composants américains intégrés dans les missiles MBDA de l’offre. Les alertes existaient. Personne n’a agi. Aujourd’hui, les entreprises de la BITD française adressent près de mille demandes de licences chaque année aux autorités américaines. Et le moindre manquement, même involontaire, expose à des amendes de plusieurs millions de dollars.
Et ce n’est pas uniquement dans le domaine numérique que cette stratégie de contrainte s’exprime. Elle s’étend désormais aux matières premières et aux minerais critiques. Depuis le premier mandat de Donald Trump, les États-Unis ont construit méthodiquement une politique d’accaparement des ressources stratégiques mondiales. Des décrets présidentiels successifs, dès 2017, ont posé les bases d’une relance de la production minière nationale.
Le retour de Trump a fait basculer cette stratégie dans une logique franchement coercitive. Les velléités d’annexion du Canada (qui possède 34 minéraux critiques) et du Groenland, dont le sous-sol contiendrait 25 des 34 matières premières jugées stratégiques par l’Union européenne (UE), ne sont pas des provocations rhétoriques. L’accord signé le 30 avril 2025 avec l’Ukraine illustre cette logique : Washington a obtenu des droits préférentiels sur les futurs projets d’extraction minière ukrainiens. En échange d’une aide militaire qui, selon le Kiel Institute, avait déjà chuté de 99 % par rapport aux années précédentes.
Pour la France et l’Europe, le tableau d’ensemble est préoccupant. La course aux minerais critiques ne se joue pas à deux mais à trois : Washington cherche à sécuriser ses approvisionnements face à une Chine qui contrôle 90 % du raffinage mondial des terres rares et a commencé à en restreindre les exportations dès 2025, y compris vers les États-Unis eux-mêmes. Dans cette compétition triangulaire, l’Europe risque de se retrouver coincée entre deux puissances qui ont chacune déjà commencé à verrouiller les ressources dont dépend la fabrication des GPU, des semi-conducteurs et des batteries. La stratégie America First Arms Transfer assume par ailleurs d’utiliser les ventes d’armes « intentionnellement comme un outil de la politique étrangère américaine ». Et le Cloud Act, adopté dès 2018, permet déjà aux autorités judiciaires américaines d’accéder aux données stockées par des fournisseurs soumis au droit américain, même sur des serveurs européens.
L’OTAN sous logiciel américain
Si la situation à la DGSI est préoccupante, celle qui se joue à l’OTAN l’est davantage encore. En mars 2025, l’Alliance a annoncé l’adoption du Maven Smart System NATO, lui aussi développé par Palantir, pour équiper son commandement allié des opérations. Contrat signé en six mois : un record pour une organisation dont les procédures d’acquisition sont normalement un sport d’endurance.
Maven Smart System n’est pas un outil de gestion administrative. C’est une plateforme de commandement et de contrôle (C2) intégrant de l’intelligence artificielle (IA) générative, des modèles d’apprentissage automatique et des capacités de fusion de données en temps réel. Elle touche au cœur de la façon dont l’OTAN pense et conduit ses opérations : renseignement, planification, conscience situationnelle, rapidité des cycles de décision.
Pour les rapporteurs, le signal est grave. Ils écrivent sans détour que le choix de Maven représente « un risque grave d’atteinte à la souveraineté de décision de la France » et que ce système, « une fois implanté, fermerait totalement la porte aux solutions européennes ». Et le rapport va plus loin : « la liberté de décision de la France serait nécessairement très fortement contrainte, notamment face au risque d’un déni d’accès. » C’est-à-dire : si Washington coupe l’accès, les états-majors alliés travaillent à l’aveugle.
Ce n’est d’ailleurs pas le seul signal. Le rapport note plus largement que « l’introduction de Palantir et la certification des appareils Apple pour une utilisation par les agents travaillant à l’OTAN illustrent l’influence des États-Unis sur l’institution ». Depuis vingt ans, les États-Unis « élaborent et formalisent » les grandes évolutions doctrinales, modelant directement le format des armées européennes. Maven n’est donc pas une anomalie. C’est l’aboutissement d’une tendance longue.
La réponse française existe : Artemis IA, développée par la société ATHEA et financée à hauteur de 700 millions d’euros dans la loi de programmation militaire (LPM). Mais les rapporteurs la jugent « bien trop faible face à la puissance de la technologie américaine ». Les chiffres donnent le vertige : les géants du numérique américains ont mobilisé plus de 700 milliards d’euros dans l’intelligence artificielle ces dernières années, soit 1,5 % du PIB de l’Union européenne. Du côté français, les signaux existent : Mistral AI est devenue en septembre 2025 la première décacorne1 de la French Tech avec une levée de 1,7 milliard d’euros, et AMI Labs, la start-up de Yann LeCun, a levé plus d’un milliard de dollars dès son lancement en mars 2026. Des ambitions réelles. Mais qui restent dans un autre ordre de grandeur. L’écart n’est pas un retard de quelques trimestres.
Sous Palantir, l’iceberg
Palantir concentre l’attention, mais il n’est que la partie visible d’un problème structurel beaucoup plus large. L’accord-cadre signé avec Microsoft en 2008 structure le quotidien numérique de 220 000 agents du ministère des Armées via INTRADEF et l’Active Directory. Avantage réel à l’époque, il a permis de fusionner les intranets historiques du ministère. Vulnérabilité réelle aujourd’hui. Les rapporteurs ne l’esquivent pas : « cette situation jusqu’à présent assumée est remise en question par l’évolution du comportement des acteurs stratégiques, qui n’hésitent plus à utiliser tous les leviers comme moyens de pression. » Et d’admettre qu’« une sortie totale et instantanée de Microsoft n’est pas crédible sans engager l’aptitude opérationnelle des armées. » Des alternatives souveraines émergent (LaSuite, Hexagone) mais leur adoption reste très marginale.
Sur le matériel, le tableau est tout aussi éloquent : 85 % des dépenses d’achat du ministère des Armées en équipements informatiques vont à dix fournisseurs, tous étrangers. Processeurs, serveurs, matériels durcis pour le théâtre de guerre : la chaîne d’approvisionnement échappe structurellement à toute maîtrise nationale à court terme.
Le cloud illustre bien le paradoxe de la situation. Les armées disposent d’infrastructures souveraines pour leurs données les plus sensibles, et c’est à souligner. Mais ces mêmes infrastructures reposent sur des composants américains : processeurs Intel, cartes graphiques Nvidia, puces AMD. « Disposer de l’infrastructure ne signifie pas nécessairement être autonome », notent sobrement les rapporteurs. Fin 2025, Google Cloud et Oracle ont par ailleurs décroché des contrats avec la NCIA, l’agence d’information et de communication de l’OTAN. La pression vers une homogénéisation américaine du cloud allié ne fait donc que s’accentuer.
Il y a enfin la question des GPU. Toutes les solutions d’intelligence artificielle françaises, Artemis IA comprise, reposent sur des accélérateurs graphiques produits par Nvidia, en quasi-monopole mondial. C’est la couche matérielle sur laquelle repose toute la souveraineté logicielle que la France cherche à construire. Autant dire que cette souveraineté reste, pour l’heure, partiellement suspendue à la bienveillance d’une entreprise américaine cotée en bourse.
Si Washington ferme le robinet
Aurélien Saintoul et François Cormier-Bouligeon ne plaident pas pour un repli technologique tous azimuts. Ils savent que l’autonomie numérique totale est une illusion et le disent clairement. Ce qu’ils demandent est plus précis et, d’une certaine façon, plus exigeant : une stratégie réelle de réduction progressive des dépendances les plus critiques, assortie d’un calendrier tenu et de moyens à la hauteur.
Le rapport pointe aussi un angle mort rarement évoqué dans ce débat : c’est précisément là où la France n’a pas encore développé ses propres capacités que la dépendance aux États-Unis tend à se nouer. Et une fois la technologie adoptée, il devient très difficile de s’en défaire ; le coût d’une alternative nationale apparaissant disproportionné, et l’alliance historique avec Washington atténuant le sentiment d’urgence. Ce mécanisme n’est pas nouveau. En 2019, la députée Françoise Dumas notait déjà que plusieurs États membres de l’Union européenne affichaient leur soutien à l’autonomie stratégique européenne tout en achetant systématiquement américain. Six ans plus tard, le constat s’est aggravé, et s’est étendu au numérique. C’est ce mécanisme, répété sur des dizaines de segments depuis 30 ans, qui a construit l’architecture de dépendances que le rapport décrit aujourd’hui.
Pendant des années, la dépendance à Palantir a été présentée comme provisoire. Les alternatives françaises ont été annoncées comme imminentes. Les contrats ont été renouvelés. Si demain Washington décidait, pour une raison ou une autre, de fermer le robinet ; par pression diplomatique, par arbitrage commercial ou simplement parce que les priorités américaines ont changé, la question ne serait pas de savoir si la France a une alternative. Ce serait de savoir si elle aurait le temps d’en trouver une.
- Startup évaluée à plus de 10 milliard de dollars et qui est financée par un fonds de capital-risque. ↩︎
Photo © Armée de l’Air et de l’Espace